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y'a bien des

tant de Demoiselles de bonne volonté, qui se fatteront d'attrapper à la fin un Mari. Il faut qu'elle ait eu de l'esprit pour choisir juste entre tous ses Amans, celui qui étoit capable de l'épouser. Elle ne s'est point amusée à avoir de la vertu inutilement, elle n'cn a eu qu'une fois, mais à propos ,

il personnes dont elle n'est pas trop estimće, qui n'auroient pas l'adreffe d'en faire autant. Ce pauvre Monsieur ... est à plaindre d'avoir été le seul qu'elle ait jugé digne de fa vertu; il est vrai pourtant qu'il se l'est attiré par sa fottise naturelle , & qu'il méritoit bien qu'elle se distinguất. Je ris quand je songe à ce que vous me dîtes , qu'avec un Billet de quatre lignes , elle le mettoit dans des ravissemens de deux mois, & qu'un jour qu'il se hazarda à lui baiser le bras, cette fiere Personne le menaça de le bannir pour jamais de fa préfence. Je suis bien persuadé présentement qu'il ne faut que fçavoir placer les choses; ces rigueurs-là étoient afsés ridicules , mais bien placées , elles ont fait leur cffet. Je ne doute pas qu'après le Sacrement même , elle n'ait eu bien de la peine à se soumettre au rigou

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reux devoir d'une Femme, & qu'elle n'ait rendu son Mari le plus heureux de tous les Conquérans par la difficulté de la conquête. Elle aura bien fait; le bonheur qu'elle lui pouvoit donner, avoit besoin

d'assaisonneinent.

A MADEMOISELLE de V...

LETIRE LIII.

J

E vous vis hier si fensible à l'Opera, Mademoiselle,& hors de-là vous me le paroilfiés si peu, que je ne puis m'empécher de vous le reprocher. Apparemment vous laissés agir votre cour à l'Opera , parce qu'il n'y a rien de vrai, & vous vous contraignés avec moi, parce qu'il y a trop de vérité dans tout ce que je vous dis; je ne sçai comment vous l'entendés, mais ce devoit être tout le contraire. J'ai beau vous dire des choses touchantes, elles ne vous font point tirer votre mouchoir de votre poche; si du Mény les disoit, il y auroit bien des larmes versées. Est-ce qu'on ne pourra vous toucher sans vous

tromper?

tromper ? Ce seroit une destinée affés fâcheuse pour vous & pour moi , & peut-être encore plus pour moi , qui perdrois toute esperance à votre égard. La plus jolie chofe du monde est une jolie personne comme vous , qui est vivante, c'est-à-dire qui a des sentimens, car les sentimens & la vie c'est une même cliose , & qu'est-ce à votre avis , de n'être vivante qu'à l'Opera ? Songés que vous ne vivrés tout au plus - que

trois fois la semaine , trois heures à chaque fois, & en payant tribut à Monsieur de Lully. Cela s'appelleroit ne vivre que par machines , & comme ces personnes infirmes qui ne subfistent qu'à force de remedes. Il faudroit assembler, un grand nombre de gens , préparer de la Musique avec beaucoup d'art & de peine; faire retentir à vos oreilles je ne sçai combien d'Instrumens ; & tout cela , pour vous faire avoir quelque petit sentiment ; pour moi , li j'étois en votre place, 'en voudrois avoir plus naturellement & à moins de frais. Un homme seul fuffiroit pour cela , & pourvû que vous apportafliés de votre part de certaines dispositions, vous seriés plus vi

Tome I.

Ааа

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LETTRES GALANTES. vante en voyant & en écoutant cet homme-là, que vous ne l'êtes à l'Opera mêmè. Enfin la vie ne consiste pas à prendre de l'air dans ses poumons , & à le rendre , elle consiste à prendre dans son cæur , & à rendre des senti-' mens. C'est par-là que la vie de l'Opera est très - imparfaite ; vous prenés quelque chose , il est vrai , mais vous ne le redonnés point; du Mény vous a touchée , mais je vous déclare qu'il ne se soucioit point de vous. Il faut vivre d'une meilleure maniere , puisqu'enfin cela se peut.

Fin du premier Volume.

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