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Bruyère a doublé le type d'un travers également commun à Athènes et à Paris.

Un plaideur sort du Tribunal, après avoir perdu un grand procès : le mauvais plaisant athénien l'aborde et le félicite". Ainsi fait le distrait de La Bruyère; mais le trait est bien plus vif : « Ménalque vous demande en courant comment se porte votre père ; et, comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous crie qu'il en est bien

aise 2.

Je vois , chez l'écrivain grec, l'orgueilleux rappeler hautement le souvenir d'une bonne action qu'il a faite 3. Mais demandez à La Bruyère où court ce bienfaiteur fastueux? « Il se transporte dans la place, avec un héraut et un trompette; celui-ci commence , toute la multitude accourt et se rassemble. Ecoutez, peuple, dit le héraut, soyez attentifs; silence , silence! Aristarque, que vous voyez présent, doit faire demain une bonne action *. »

Mécontent de certaines élections, l'aristocrate s'écrie chez le peintre des mœurs démocratiques : « Il faut que nous tenions conseil à part. Arrière la canaille de la place publique! Fermons-lui tout accès aux magistratures 5. » Voici l'équivalent , pour le moins, chez l'écrivain monarchique : « C'est déjà trop d'avoir avec le peuple une même religion et un même Dieu : quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le marchand ou le laboureur? Evitons d'avoir rien de commun avec la multitude ; affectons, au contraire, toules les distinctions qui nous en séparent 6. »

· Théophraste, chap. XI.
2 La Bruyère , chap. XI.
3 Théophraste , chap. XXIV.
* La Bruyère, chap. IX, Des Grands.
I Théophraste , chap. XXVI.

Encore un exemple, qui sera puisé ailleurs. Quoique la poésie gastronomique soit passée de mode , voici comme s'exprime, dans un précieux fragment du poệle comique Philémon, un cuisinier, un cordon bleu de l'époque, fier de son talent et de son état :

Non, il faut que je parle ; et la terre et les cieux
Sauront de mes fourneaux les succès merveilleux.
O Comus ! ò Pallas ! quelle chair succulente !
L'ạil, trompé par mon art ,

la croit encor vivante.
J'évite, en modérant les ardeurs de Vulcain,
Tous ces apprêts menteurs que l'on prodigue en vain.
Le premier qui goûta de ce mets délectable ,
Comme frappé du ciel , s'élanca de la table ,
Emportant pour lui seul le magique morceau.
Mais tous se sont levés : dans ce combat nouveau ,
Livré par l'appétit, la colère et la joie,
Plus d'un perdit sa part de la friande proie.
Telle, quand une poule a trouvé sous ses pas
Un précieux débris , trop gros pour son repas ,
De ses sæurs aussitôt la troupe glapissante.
Şur sa trace s'élance : éperdue et tremblante ,
La gloutonne en tous lieux veut cacher son trésor.
Ainsi couraient mes gens.

Mais
que

serait-ce encor
Si la carpe vulgaire , en la bourbe nourrie,
N'eût seule orné sans frais leur table mal servie !
Oh! si l'on m'eût donné le turbot , le brochet,
Le glaucisque d’Attique, encor dans le filet,
Le sanglier des mers d’Argos ou de Tarente,
Le congre, que Neptune à tes banquets présente ,
O Jupiter Sauveur! le convive étonné,
Nouveau dieu , près de toi croirait avoir dîne !

Si j'ai eu le bonheur de ne pas trop affaiblir les traits de l'original, ce monologue ne manque pas de force

Philæmonis Fragm. apud Athen. 1. VII.

le

comique. Eh bien ! sur le même sujet , Montaigne sera plus court, et en même temps plus incisif et plus fort :

.« Je viens d'entretenir un Italien qui a servy feu Cardinal Caraffe de maistre d'hostel jusques à sa mort..... Il m'a fait un discours de cette science de gueule avec une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eust parlé de quelque grand point de th:ologie..... Et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles, et de celles mesmes qu'on employe à traiter du gouvernement d'un empire. Il m'est souvenu de mon homme !. >>

Que conclure, Messieurs, de ce parallèle? Que, dans la morale descriptive, comme dans l'épopée et sur la scène, les grands traits appartiennent aux Anciens, les nuances délicates, les profonds aperçus aux Modernes.

D'ailleurs, le livre de La Bruyère, avec toute sa malice philosophique, est empreint d'un sentiment, je dirai plus, d'une vertu inconnue dans les républiques anciennes, l'amour de l'humanité, ce divin reflet de la charité chrétienne. Combien l'ironie et l'indignation du satirique animent les accents de ce véritable philanthrope ! « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée; et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour

Essais , liv. I, ch. 51.

vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé'. » Energique peinture, vraie alors et presque courageuse; aujourd'hui fausse, grâce à Dieu ! et perfidement copiée par une plumetristement célèbre! Ni Théophraste, ni Aristote, ni Platon lui-même ne poussèrent jamais de telles plaintes sur le misérable sort de l'esclave.

La grande supériorité de La Bruyère, vainement contestée par d'Olivet et par Rochefort, 2 se passe fort bien des injustes critiques dont Théophraste a été l'objet. Un spirituel écrivain, qui ne sentait pas l'antiquité, va jusqu'à dire qu'avec ce dernier le lecteur se trouve souvent en mauvaise compagnie 3. Cela signifie seulement qu'il n'y a pas identité entre un courtier du Pirée et un traitant, et que l'ami de l'oligarchie diffère un peu du courtisan de Versailles. La Bruyère traducteur avait lui-même répondu d'avance au reprochede Delille: « Que peuvent-ils faire de plus utile et de plus agréable pour eux, ces censeurs, que

de se défaire de cette prévention pour leurs coutumes et leurs manières qui, sans autre discussion, leur fait presque décider que tout ce qui n'y est pas conforme est méprisable ? 4 » La

2

· La Bruyère, chap. XI.

D'Olivet, Histoire de l'Académie Franç., art. La Bruyère. Rochefort, Observat. sur les Caractères moraux de Théophraste; Mémoires de l'Académie des Inscriptions , t. XLVI.

3 Delille , art. La Bruyère, dans la Biographie Universelle des frères Michaud.

* Discours sur Théophraste. Même observation dans le Mémoire de Rochefort cité plus haut, et dans l'art. Théophraste, par M. P.-F. Tissot, de l'Académie Française ( Dictionnaire de la Conversation).

ressemblance du portrait suffisait à Théophraste; par là, il atteignait le double but de l'art et de la morale: or , nous n'avons pas le droit de nier cette ressemblance. Loin de là, après avoir relu Aristophane, quelques plaidoyers civils d'Isée et de Démosthène, les fragments de Ménandre, j'affirmerais volontiers qu'en publiant l'auvre de sa vieillesse , Théophraste aussi aurait pu dire : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté ».

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