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funestes, cette destinée entrainoit votre père.

“Que ses reproches sont injustes ! Assurément il n'étoit

pas

homme à demander un conseil ; et la réflexion niême lui inspiroit de la défiance.

“ Dès l'instant où monsieur d'Estouteville connut les-intentions de votre père, il résolut de lui donner Amélie. J'osai m'y opposer encore : il ne m'accorda qu'un jour pour me décider à: conduire Amélie au couvent, ou à consentir à la marier. Effrayée de la voir à seize ans prête à consumer sa jeunesse dans un amour,sans espoir, je me persuadai que par la suite ce sentiment du devoir qui satisfait et console, les bontés de monsieur de Rothelin, son noble cafactère, les distractions du monde, effaceroient ces premières impressions ,

Cependant, plus tremblante qu'elle même, je l'accompagnai à l'autel; mais, Amélie pria, et j'espérai.

“Je ne me fais qu'un reproche, c'est de n'avoir pas lutté plus fortement contre la volonté de monsieur d'Estouteville. Toutefois, aujourd'hui même je suis encore persuadée que, loin de le convaincre, je n'aurois fait que l'irriter.

“ Votre père emnjena sa femme: Alfred revint; son coeur étoit rempli de souffrance et d'amour;, nous passâmes six mois ensemble ; monsieur d'Estouteville menant dans le monde son fils. ainé, moi, restant avec mon cher Alfred.

La guerre se déclara: mon fils, mon Alfred, fut mortellement blessé ; je ne puis encore tracer ce mot sans frénsir! Je l'adorois, a'existois que pour lui, et mon Alfred n'étoit plus ! Moue, rante moi-même, je m'occupai d'Amélie. Mon cœur vouloit se persuader que mon fils me verroit encore soigner celle qu'il avoit aimée; je lui envoyai ma fille. Sophie près de moi, Sophie absente, ma douleur, mes regrets, étoient les mêmes : je ne pouvois être consolée.

“En apprenant sa fin, je-la pleurai comme si je perdois Alfred une seconde fois. A son retour, Sophie m'avoua qu'après la mort d'Amélie, votre père désespéré m'accusoit de son malheur, Ma fille ne pouvoit me justifier sans accuser son père ; entre deux devoirs également sacrés, le silence seul est permis.

“Cependant, à genoux près de votre petit berceau, couvrant votre visage de

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Jarmes, apaisant vos premiers cris, elle dit à votre père : "Je vous conjure, au

nom d'Amélie, de m'avertir si jamais

cet enfant est malade et a besoin " d'une mère. Je demande à Dieu que

cet enfant respecte son père, comme “ dans ce moment je respecte le mien... “ Si Amélie vivoit, je prierois pour

qu'il aimât sa mère comme j'aime la

miepne.”- Elle s'en alla, et dans la suite ce respect qui empêchoit Sophie de blâmer son père vint encore augmenter les préventions du vôtre contre moi.

“Depuis lors, monsieur de Rothelin, pour me fuir, s'éloigna de toute société. Nous cessâmes de nous voir, mais sans nous permettre un mot qui pût éveiller l'attention du public. Le silence étuit un devoir plus impérieux pour moi que

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pour lui..... Je le savois tourmenté par un sentiment de haine, et je ne pouvois me défendre; cependant il y a tant de confiance dans une ame pure, que j'étois encore plus surprise qu’affligée de son injustice. Sûre de sa conduite, avec quelle espérance, quelle certitude on se fie à l'avenir pour être mieux connue. Souvent même il m'arrivoit de plaindre votre père, et de me dire, qu'il se reprochera de m'avoir mal jugée!

La campagne suivante mon fils ainé nous fut enlevé. C'est alors que je sentis combien je l'aimois ! Les espérances de monsieur d'Estouteville étoient anéanties : je ne me permis pas de lui dire que nous avions contribué à notre malheur; j'avois trop su qu'Alfred s'étoit exposé en homme qui veut mourir.

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