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timide; dans ce moment elle me parut mourante, désespérée !

“ A l'instant, comme éclairé par un trait de lumière, et avec une secrète horreur, je me demandai pour la première fois si monsieur d'Estouteville ne l'auroit pas forcée de consentir à m'épouser. Mais, mon fils ! à l'autel, au milieu même de la cérémonie, comment suspendre ce mariage? Mademoiselle d'Estaing étoit troublée, il est vrai; mais qu'avoit-elle dit, qu'avoit-elle fait pour autoriser un pareil éclat devant toute la France, éclat qui m'auroit déshonoré, s'il nel'avoit perdue sans retour?

“Amélie, lui dis-je tout bas, parlez " à votre ami; quel sentiment vous

agite?” Elle se mit à genoux sans me répondre. Mon inquiétude étoit au comble. “ Amélie, dites un seul mot, ou je ne serai plus maître de moi !" .6. Calmez-vous,

me répondit-elle “avec une voix angélique; je vais pro

mettre à Dieu de vous consacrer ma vie.Je voulus me' récrier, tout suspendre; elle releva encore sa tête, me regarda avec une douceur si craintive !... Mon fils ! quel regard! Ces yeux-là m'apparoîtront à mon dernier moment. Prions tous deux, me dit-elle avec un triste sourire, prions! Et sa tête retomba de nouveau, et la cérémonie s'acheva sans que je fusse rendu à moi-même.

“Ce que je souffris toute cette journée ne sauroit s'exprimer. Agité par tous les sentiments contraires, quelquefois j'étois prêt à conjurer Amélie de me donner le droit de la diriger; dans des instants plus calmes, je pensois qu'il

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valoit mieux lui laisser ignorer que j'a-vois douté de son affection. Tant qu'elle : croiroit à mon estime, elle pourroit. me voir sans embarras, revenir à moi : sans trouble.

“ Il me suffisoit de regarder la figure: céleste d'Amélie pour être plus tranquille. Cependant une inquiétude se-crète sembloit m'avertir qu'elle étoit: subjuguée par une préférence involontaire. Mais je me flattois qu'avec une ame pure, religieuse comme la sienne, mes soins finiroient

par

la ramener. Ayant pu conserver de l'empire. sur moi-même, ce premier, ce terrible. jour, je redevins tout-à-fait maître de: moi, et résolus de ne jamais laisser apercevoir les tourments de mon ame.

“ Cependant je n'envisageois plus monsieur et madame d'Estouteville

sans une sorte d'horreur. Lui, pour avoir voulu sacrifier Amélie, en la renfermant dans un cloître; elle, pour. avoir fait mon malheur, et, en affectant les dehors d'une fausse confiance, avoir contribué à m'aveugler.

“ Trois jours après mon mariage, j'emmenai Amélie dans mes terres ; là, les semaines, les mois s'écouloient sansque j'eusse une plainte à former, un mot, un mouvement à lui reprocher.

“Cette autorité souveraine, absolue, que j'avois prétendu exercer dans ina maison, me fut trop accordée. Amélie étoit douce et soumise, mais si froide, si réservée, que je me sentois seul chez moi. Mes volontés étoient toujours sui-vies, mes désirs jamais devinés. Il pa--roissoit également impossible d'arracher une plainte à Amélie, ou d'en ob-tenir un sourire. Enfin, comme dans ces cloîtres où l'ordre d'un jour marque l'emploi de toute la vie, si je n'avois, pas varié moi-même quelque chose dans mes journées, elles auroient été toutes semblables.

“ Amélie ne recevoit de lettres que de madame d'Estouteville et de Sophie. Inquiet de cette correspondance, je. n'eus qu'à lui demander de leurs nouvelles ; aussitôt elle me présenta la lettre qu'elle venoit d'en recevoir; et depuis ce moment, elle me donnoit toutes celles qui lui arrivoient.

“ Je n'avois donc rien, absolument rien à dire contre Amélie. Cependant je voyois qu'elle n'étoit pas heureuse; je ne l'étois pas non plus ; peut-être aurois-je mieux fait de chercher à obs tenir-sa confiance. Mais, mon fils, com

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