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n'ose pas encore affirmer la chute; il n'ose pas même affirmer que Dieu a créé l'homme et qu'il l'a créé à son image.

« Ce qui l'arrêle en cet endroit, c'est de voir, par la peinture qu'on lui a faile de l'homme, qu'il est bien éloigné de posséder tous ces avantages, qu'il a dû avoir lorsqu'il est sorti des mains de son auteur. Mais il ne demeure pas longtemps dans ce doute, car dès qu'il poursuit la lecture de ce même livre, il y trouve qu'après que l'homme eut été créé de Dieu dans l'état d'innocence et avec toutes sortes de perfections, la première action qu'il fit fut de se révolter contre son Créateur, et d'employer tous les avantages qu'il en avait reçus pour l'offenser. »

Après cela, Pascal n’estime point encore son homme convainco ; il ne traite pas si légèrement ce coup de grâce, qui ne coûte qu'une ligne à M. Astié. Il ne pense pas avoir fait autre chose que de déposer un germe heureux dans l'esprit de son adversaire ou plutôt de son disciple; il n'attend la conviction que de la suite des preuves qui vont, en s'entassant, se fortifier les unes par les autres, et qui amèneront enfin Pascal, mais beaucoup plus tard, quand l'œuvre de préparation sera terminée, à déchirer violemment le voile du sanctuaire, et à montrer Christ sur la croix dans toute sa gloire et dans tout son abaissement.

Je ne donne pas ce plan comme le plan vrai et définitif. Sur ce point, je n'affirme rien. Je le donne seulement comme plus conforme à l'idée que je me fais du génie de Pascal. Je le demande à M. Astié lui-même, cette marche lente, mais sûre et graduelle, n'est-elle pas infiniment plus logique que celle qui est indiquée dans ces paroles un peu vagues : « Après avoir humilié l'homme... Pascal lui donne le coup de grâce en lui arrachant un aveu de chute? » Sans doute, tout n'est plus sacrifié à l'inviolable prééminence des preuves internes; mais si le plaidoyer de Pascal y gagne en force réelle, qu'importe? D'ailleurs, quelle idée se fait M Astié de cette prééminence dont il se constitue le champion? Je ne sais ; j'ai grand'peur de lui faire tort, car M. Astié, que je suis heureux de connaitre personnellement, est un homme de coeur et d'esprit ; mais il me semble vraiment qu'elle consiste dans l'honneur qu'il revendique pour elles de passer les premières. On dirait un droit de préséance, comme ceux que réclame Saint-Simon. Où en seraient les écrivains, s'ils allaient dès aujourd'hui être tenus de faire défiler leurs arguments par rang de taille? 0 Cicéron ! qu'est devenue ta rhétorique ?

Il y a plus; j'ose croire que, dans le plan de Pascal développé par Etienne Périer, il y a une transition bien autrement saisissante que celle dont on nous parle aujourd'hui. Autour de son disciple, Pascal entasse ruines sur ruines ; il le plonge dans la plus profonde obscurité; il se plait à épaissir les ténèbres ; puis, quand l'attente et l'effroi sont au comble, quand l'homme est bien convaincu qu'en lui et autour de lui il n'y a que confusion, mystères, obscurités, au lieu de lui montrer brusquement le soleil, procédé dangereux, plus propre à éblouir qu'à éclairer, il lui fait voir dans la nuil qui l'entoure un point, un seul point lumineux, et c'est sur ce point unique que se concentrent aussitôt toute l'attention, toutes les espérances, toutes les inquiétudes. Que deviendra-t-il? Est-ce un feu follet qui va s'éteindre? Va-t-il subsister et grandir? D'où vient-il? Est-ce bien le soleil? Est-ce bien la lumière?... Ceci est mieux qu'une transition ; c'est tout un drame. Comme les grands orateurs, Pascal, qui méprisait la poésie, est poëte. L'enchainement logique le plus serré va lui fournir la matière d'une sorte de tragédie, et d'une tragédie saisissante, car c'est la destinée de l'homme qui s'y joue sous nos yeux, et c'est au Calvaire que nous conduira le dénouement. Il y a dans Pascal quelque chose de Descartes et quelque chose de Shakespeare.

Le plan de M. Astié nous parait contraire au mouvement logique; il ne l'est pas moins, selon nous, au mouvement oratoire. M. Astié invoque le génie de l'éloquence qui inspirait si heureusement Pascal ; nous l'invoquons à notre tour

contre lui. C'est même à cet ordre de considérations que nous empruntons notre objection la plus forte. M. Astié nous pardonnera-t-il d'avoir violé les préceptes de sa rhétorique, en la réservant pour la dernière?

Si Pascal eût mis immédiatement le pécheur auquel il a dévoilé sa misère en présence de l'homme-Dieu, quelle puissance aurait eue la dernière partie de l'ouvre, dans laquelle il serait revenu sur ses pas pour parler des prophéties, des miracles et des figures ? Il peut en parler avant d'avoir approché du lieu très-saint; l'intérêt dramatique, qu'il a trouvé le secret d'exciter, donne du prix à tout ce qui vient fortifier ce rayon de lumière, tout à coup découvert dans les ténèbres. Mais plus tard, quand le but est alleint, quand le soleil nous a été montré, quand la puissance de la preuve interne a dissipé tous les doutes, à quoi bon ces lumières nouvelles et incertaines qui s'éclipsent devant le grand astre? à quoi bon toutes ces preuves surérogatoires ? à quoi bon, après l'argument décisif, des arguments dont la force . plus contestable ne servirait qu'à ébranler la conviction ? La conscience a fait entendre sa grande voix. A quel oracle vous adressez-vous encore? quel prophète sera digne de parler après elle?

Dans de pareilles circonstances, une dissertation nécessairement froide et calme sur le peuple juif, la révélation, les prophètes viendrait-elle donc plus à propos ? Pascal ne serait-il plus coupable alors d'abandonner le champ de bataille après avoir remporté la plus glorieuse victoire, et de briser l'épée à deux tranchants qui vient de lui servir à prosterner ses adversaires à ses pieds pour recourir à la pesante armure de l'apologie ordinaire?

Soyons conséquents. Voulez-vous, oui ou non, réserver une petite place aux preuves historiques ? Si vous voulez les exclure, dites-le; sinon, où les placerons-nous ? J'en suis vraiment fort en peine. Pascal essaie-t-il de les employer à l'entrée de la seconde partie, on le lui interdit, sous prétexte

que la première étant toute morale, il descendrait des hauteurs de la preuve interne aux lieux communs des vulgaires apologistes. Mais que serait-ce done quand il serait parvenu jusqu'aux plus hauts sommets de l'apologie chrétienne, quand il aurait gravi le coteau du Calvaire pour y contempler Christ sur la croix? Ah! c'est alors que la chute serait complète ! Pour prêter une pareille inconséquence à un tel homme, il faut, c'est vous qui le dites, il faut absolument y être forcé.

Je crains fort que, dans le système de M. Astié, il n'y ait place nulle part pour les développements historiques, et que, pour rendre Pascal conséquent avec lui-même, il ne soit obligé d'en retrancher la moitié. Mais ce dont je crois être sûr, c'est que si Pascal eût été fidèle au plan qu'on lui impose, il eût terminé d'une manière pâle et languissante. Or l'auteur des Provin, ciales n'avait pas coutume de terminer ainsi.

Qu'on lise Pascal dans l'édition de M. Astié. Cette lecture, ou je m’abuse étrangement, confirmera tout ce que j'avance. Au lieu de conclure avec autorité, Pascal s'allonge indéfiniment sur des sujets d'une importance secondaire, en comparaison de ceux qu'il vient d'aborder. Il termine, non en posant la clef de voûte, mais en travaillant à consolider l'édifice par des étais extérieurs. Le lecteur s'impatiente. Il y a des choses fort remarquables dans ce que dit Pascal du peuple juif, mais dans le Pascal de M. Astié elles perdent une grande partie de leur prix, tant il est vrai que les belles choses ellesmêmes ont besoin d'être à leur place.

Ce n'est pas une tâche facile que de refaire l'oeuvre de Pascal. Ce grand homme avait la main souple et forte. Son apologie n'est pas tant d'un théologien que d'un homme et d'un artiste. Pour lui, défendre une cause, ce n'est pas simplement exposer les motifs sur lesquels elle fonde son droit; c'est toute une cuvre de stratégie qui demande des ménagements infinis, une habileté consommée à profiter des accidents du terrain el des points faibles de l'adversaire, à employer tour à tour et au juste moment l'autorité et l'adresse, à mettre en œuvre toutes les ressources de l'attaque et de la défense, jusqu'à ce que la cause soit gagnée et gagnée sans retour. Pascal est un grand tacticien. C'est un trait de son génie que les deux volumes de M. Astié ne font guère ressortir.

Un juge compétent, doué d'un sens critique très-fin, M. le professeur Vulliemin, après avoir, il y a quelque temps déjà, analysé l'ouvrage de M. Astié, concluait ainsi : « Il nous semble, s'il était encore au milieu de nous, voir M. Vinet, l'interprète le plus intelligent et le plus sympathique qu'ait encore eu Pascal, sourire à cette édition qu'il a inspirée, el que M. Astié a consacrée à sa mémoire bénie: «On m'a pris mon Pascal, » disait-il en parlant de je ne sais laquelle des éditions qu'il a connues ; « Pascal, dirait-il, s'il avait celle-ci en main, mon Pascal m'a été rendu . »

Vinel parlerait-il vraiment ainsi? J'ai peine à le croire. Il serait heureux sans doute de voir Pascal étudié avec amour; mais il n'admettrait pas, que je sache, le brusque et malheureux passage essayé par M. Astié entre les deux parties des Pensées, et sur lequel M. Vulliemin, malgré la bienveillance de sa critique, ne se prononce qu'avec hésitation. Vinet était trop artiste lui-même; il avait d'ailleurs un sentiment trop exquis de l'art de Pascal, pour permettre qu'on y portat la moindre atteinte, fût-ce au nom des convictions qui lui étaient le plus chères.

Pour nous, après la lecture du nouveau Pascal, nous sommes resté sous une impression pénible. Si cette édition devait être définitive, si elle devait supplanter toutes les autres, nous n'aurions plus qu'à dire avec Vinet : « On m'a pris mon Pascal.»—Voilà pourquoi nous réclamons.

EUGÈNE RAMBERT.

• Revue chrétienne, novembre 1857.

(La fin au prochain numero.)

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