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“ je doive hair.---Ah! s'écria-t-il en “ riant, n'en parlons plus : c'est terrible! “ le seul qu'on doive haïr! , Véritable“ment ce jeune homme-là est bien mal« heureux. Il me ramena à ma place, et s'éloigna.--S'il fût resté près de

nous, j'aurois sûrement évité de vous parler : mais il ne me voyoit plus ;

personne ne me soupçonnoit la foi56 blesse de désirer vous plaire. Mon “ amour - propre se complaisoit dans " le beau projet de chercher à me “ faire aimer de vous, et dans la réso" lution de vous rendre. bien malheu

reux.

“ Nous causâmes long-temps ; aucune “ de vos qualités ne m'échappa, toutes “ me donnoient de l'humeur. Vous par"" lâtes de votre père avec un attache"ment extrême. Je crus que c'étoit

pour “me choquer; enfin vous bouleversiez

mon ame, et cependant je ne vous ai« mois

pas encore. " Vous m'occupiez tellement que je

ne m'apercevois pas que le comte de “ Tavannes nous observoit. Il passa près “ de moi en disant avec l'air du doute : “Jamais ? D'après ce qui venoit de

se passer entre nous, ce mot, de lui " à moi, signifioit: Vous n'aimerez jamais ? – Moins que jamais, repris-je

avec une véritable humeur contre “moi, contre vous, et bien plus contre " monsieur de Tavannes, qui venoit hors “ de propos se mêler aux secrets de mon

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coeur.

« J'étois d'autant plus irritée, que j'aperçus dans vos regards un extrême “ étonnement de l'intimité qui paroissoit « exister entre monsieur de Tavannes “ et moi. Assurément mon projet étoit

bien de vous persuader mon indiffé

rence pour vous, mais j'aurois été dé“ solée que vous pussiez me croire du penchant pour un autre.

“ Vous restâtes près de moi pendant “ tout le bal, et j'en ressentis une joie « involontaire ; depuis votre retour à “ Paris c'étoit le premier moment doux " et calme que j'avois éprouvé.

“ Ne croyez pas qu'un amour-propre “ offensé ait eu le pouvoir d'exciter la

préférence que vous m'inspiriez. Ma“ dame d'Estouteville, sans penser à ma “ jeunesse, parloit si souvent de vous, et

toujours avec tant d'éloges!. Elle me “ laissoit trop voir que vous seul auriez pu me rendre heureuse.

“ Les jours suivants, vous revîntes 56 chez madame d'Estouteville. Vous “ l'aviez négligée avant de me connoître; 5 dès que vous m'eûtes aperçue, vous ne “ la quittâtes plus ; . mon cœur vous en

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mer

“ tint compte. Chaque jour je me disois “ avec une joie vive, avec la plus douce " confiance : Il m'aimera! Insensée ! « toute entière à ce désir de me faire ai

de vous, sur-tout de me faire regretter, je ne m'apercevois pas que déjà vous occupiez toute mon ame. “ Ma grand'mère nous observoit. Je.

voyois bien qu'elle désiroit qu'un “ même sentiment pût nous attacher;

qu'elle n'aspiroit qu'à reprendre l'es« poir de nous unir. Pour moi, sans rien

prévoir, je laissois les jours et les W mois s'écouler. Combien ce temps a " eu de charme I que j'étois follement u heureuse!

“ Ce jour od monsieur de Tavannes * vous inspira une si forte jalousie, pen“dant que vous m'accusiez, je ne faisois

que me défendre du sentiment secret qu'il nous croyoit l'un pour l'autre.. « Il me faisoit remarquer votre agi“ tation, rioit de l'inquiétude visible

que vous éprouviez, prétendoit que " je devois le remercier de votre co

lère, de votre humeur; il avoit bien « raison.

« Vous fûtes au moment d'attirer sur “moi tous les regards ; je le craignis, “ mais oserois-je le dire, sans avoir la “ force de m'en fâcher. Il falloit que “ l'aimable, l'honnête Eugène aimat “ passionnément pour ne pas sentir tant

d'imprudence. “ Vous jouâtes ; prêt à vous oublier, je fus effrayée d'avoir eu le droit de “'vous rendre coupable. Ah! Eugène! “ qu'un tel empire ne m'appartienne

plus, et ne soit jamais accordé à aucune autre. Cependant, combien alors

votre repos, votre bonheur, furent s assurés ! Seule dans un coin du salon,

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