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** jouer, risquer de perdre sur parole,

Eugène avoir un tort! je ne l'aurois

pas cru.”—“ Nous n'avons qu’un ins6 tant à être seuls, voulez-vous m'en“ tendre? L'avenir sera peut-être assez “ malheureux.”—Elle m'a regardé avec un trouble, une anxiété qui a rassuré mon cour; je savois bien qu'un mot sur l'avenir lui feroit oublier le passé. -"Mon père arrive demain."--Aussitôt elle s'est levée, s'est approchée de moi :-“Eugène, je comptois vous bien

gronder aujourd'hui, mais, plus affligée que fâchée, je voulois seulement

que mon humeur vous apprît à maî“ triser la vôtre; promettez que......... A l'instant la porte s'est ouverte, la maréchale a paru, et je n'ai pu savoir ce que madame de Rieux désiroit obtenir de moi ; mais elle avoit le droit de tout en attendre.

J'ai appris à madame d'Estouteville le prochain retour de mon père ; elle en a été troublée.—“ Eugène, m'a-t-elle “ dit, pourquoi cette tristesse? vous « êtes sûrement bien aise de le revoir.'

- " Comment pourrai-je ne pas l'être ? “ mais tout changement de situation 6 étonne d'abord.”—“ Je sais que votre

père a un peu d'éloignement pour nous; * je ne prétends ni m'excuser ni le blâmer, seulement je vous prie de ne point attaquer cette prévention, de la laisser

détruire d'elle-même. S'il lui étoit désagréable que vous vinssiez ici, res“ tez sans nous voir aussi long-temps

qu'il le désirera; car je le connois, sa “ tendresse inquiète sera jalouse de votre « affection ; d'ailleurs, Eugène, soyez “ sûr que l'absence ne vous fera rien

perdre dans mon esprit.” A cette supposition d'être long-temps

se

sans nous voir, madame de Rieux a pâli; désespéré de ne pouvoir lui parler, j'ai protesté qu'aucune puissance n’affoibliroit jamais mon attachement, mon respect pour toutes deux. - Madame d'Estouteville m'a arrêté : “ Eugène, ne " pensez aujourd'hui qu'à satisfaire votre “père, enfin, qu'il soit content ; je le “ désire pour son bonheur et plus encore " pour le vôtre; car la foiblesse pater" nelle peut faire aimer un fils coupable, “mais le public estime les enfants dont “ les pères sont heureux." · Madame de Rieux n'a pu retenir ses larmes ; sa grandmère n'a pas eu l'air de les apercevoir. Cependant, soit qu'elle voulût en détourner mon attention, ou lui donner du courage, elle a ajouté : 16 Par exemple, Athénaïs a toujours fait “ mon bonheur.”—Madame de Rieux est venue l'embrasser; la pensée que sa

mère étoit heureuse lui a rendu la force de dissimuler sa peine.

En allant dîner, j'ai osé lui rappeler que le retour de mon père étoit l'instant qu'elle avoit choisi ponr me raconter ce qui l'avoit intéressée depuis son enfance.

_" Raconter, a-t-elle repris, d'un air “ de reproche, ah ! Eugène, je crois que “j'ai dit, confier."

Je l'aime autant qu'il est possible d'aimer, et jamais je ne puis lui exprimer ce que j'éprouve, de manière à me satisfaire, à me flatter d'être deviné; tandis qu'elle, d'un regard, d'un mot, vient surprendre toute mon affection, me donner mille petits bonheurs inattendus qui enchantent mon ame, et me persuadent toujours.

Après dîner, lorsque j'espérois qu'Athénaïs trouveroit le moyen de me dire quelques mots sur ces détails

détails pro

mis depuis si long-temps, madame d'Estouteville l'a appelée près d'elle, l'a priée de lui commencer un ouvrage en tapisserie. Il falloit voir comme cette grand’mère, penchée sur Athénaïs, paroissoit suivre avec attention cet ouvrage qui, je crois, ne l’occupoit pas du tout. Nous nous entendions parfaitement tous trois ; la maréchale, pour craindre que de nouvelles larmes ne vinssent m'enhardir jusqu'à parler à sa fille de mes sentiments; Athénaïs, pour partager mes regrets, mon impatience: ses yeux m'exprimoient si bien le chagrin d'être comme attachée aux côtés de sa grand’mère !

A l'heure du spectacle, madame d'Estouteville a eu la fantaisie d'aller à l'opéra. Renfermés dans sa loge, il n'étoit même plus possible de se dire de demi-mots, à peine de se regarder.

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