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qu’une montre inutile , si l'on était modeste et sobre : les cours * seraient désertes , et les rois presque seuls , si l'on était guéri de

la vanité et de l'intérêt. Les hommes veulent être esclaves quel– que part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on

livre 'en gros aux premiers de la cour l'air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu'ils le distribuent en détail dans les provinces : ils font précisément comme on leur fait, vrais singes de la royauté.

Il n'y a rien'qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince ; à peine les puis-je reconnaître à leurs visages , " leurs traits sont altérés , et leur contenance est avilie. Les gens . fiers et superbes sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur: e celui qui est honnête et modeste s'y soutient mieux , il n'a rien 1 à réformer. 1 L'air de cour est contagieux, il se prend à Versailles , comme ils l'accent normand à Rouen ou à Falaise : on l'entrevoit en des by fourriers , en de petits contrôleurs , et en des chefs de fruiterie : * l'on peut avec une portée d'esprit fort médiocre y faire de grands

progrès. Un homme d'un génie élevé et d'un mérite solide ne

fait pas assez de cas de cette espèce de talent pour faire son ca!!! pital de l'étudier et de se le rendre propre : il l'acquiert sans ré

flexion , et il ne pense point à s'en défaire. mi N** (1) arrive avec grand bruit, il écarte le monde , se fait - faire place, il gratte , il heurte presque , il se nomme : on respire , et il n'entre qu'avec la foule.

Il y a dans les cours (2) des apparitions de gens aventuriers et & hardis , d'un caractère libre et familier, qui se produisent eux

mêmes , protestent qu'ils ont dans leur art toute l'habileté qui 1 manque aux autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cabe cependant de l'erreur publique, ou de l'amour qu'ont les hommes W pour la nouveauté : ils percent la foule , et parviennent jusqu'à

l'oreille du prince, à qui le courtisan les voit parler , pendant ali qu'il se trouve heureux d'en être vu. Ils ont cela de commode

pour les grands , qu'ils en sont soufferts sans conséquence, et conigédiés de même : alors ils disparaissent tout à la fois riches et

décrédités ; et le monde qu'ils viennent de troinper, est encore my prêt à être trompé par d'autres.

Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que légèrement, i qui marchent des épaules , et qui se rengorgent comme une

femme : ils vous interrogent sans vous regarder ; ils parlent si d’un ton élevé , et qui marque qu'ils se sentent au-dessus de

ceux qui se trouvent présens. Ils s'arrêtent , et on les entoure : ils ont la parole , président au cercle, et persistent dans cette hauteur ridicule et contrefaite, jusqu'à ce qu'il survienne un grand, qui la faisant tomber tout d'un coup par sa présence , les réduise à leur naturel, qui est inoins mauvais.

Les cours ne sauraient se passer d'une certaine espèce de courtisans , hommes flatteurs, complaisans, insinuans , dévoués aux femmes, dont ils ménagent les plaisirs, étudient les faibles, et flattent toutes les passions : ils leur soufflent à l'oreille des grossièretés , leur parlent de leurs maris et de leurs amans dans les termes convenables , devinent leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches : ils font les modes', raffinent sur le luxe et sur la dépense , et apprennent à ce sexe de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et en équipages : ils ont eux-mêmes des habits où brillent l'invention et la richesse , et ils n'habitent d'anciens palais qu'après les avoir renouvelés et embellis. Ils mangent délicatement et avec réflexion ; il n'y a sorte de volupté qu'ils n'essaient, et dont ils ne puissent rendre compte. Ils doivent à eux-mêmes leur fortune, et ils la soutiennent avec la même adresse qu'ils l'ont élevée : dédaigneux et fiers ils n'abordent plus leurs pareils, ils ne les saluent plus : ils parlent où tous les autres se taisent; entrent , pénétrent en des endroits et à des heures où les grands n'osent se faire voir: ceux-ci, avec de longs services, bien des plaies sur le corps , de beaux einplois ou de grandes dignités, ne montrent pas un visage si assuré, ni une contenance si libre. Ces gens ont l'oreille des plus grands princes , sont de tous leurs plaisirs et de toutes leurs fêtes, ne sortent pas du Louvre ou du château , où ils marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se multiplier en mille endroits , et sont toujours les premiers visages qui frappent les nouveaux venus à une cour : ils embrassent , ils sont embrassés : ils rient , ils éclatent, ils sont plaisans , ils font des contes : personnes commodes , agréables, ria ches', qui prêtent , et qui sont sans conséquence. .

Ne croirait-on pas de Cimon et de Clitandre , qu'ils sont seuls chargés des détails de tout l'Etat, et que seuls aussi ils en doivent répondre ? l'un a du moins les affaires de terre , et l'autre les maritimes. Qui pourrait les représenter exprimerait l'empressement, l'inquiétude, la curiosité, l'activité, saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais vus assis, jamais fixes et arrêtés : qui même les a yu marcher? On les voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de réponse. Ils ne viennent d'aucun endroit , ils ne vont nulle part : ils passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course précipitée, vous démonteriez leur machine ; ne leur faites pas de questions , ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire , qu'ils peuvent demeurer avec

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vous et long-temps, vous suivre même où il vous plaira de les emmener. Ils ne sont pas les satellites de Jupiter , je veux dire ceux qui pressent et qui entourent le prince ; mais ils l'annoncent et le précèdent; ils se lancent impétueusement dans la foule des courtisans, tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril : leur profession est d'être vus et revus ; et ils ne se couchent jamais sans s'être acquittés d'un emploi si sérieux et si utile à la république. Ils sont au reste instruits à fond de toutes les nouvelles indifférentes, et ils savent à la cour tout ce que l'on peut y ignorer: il ne leur manque aucun des talens nécessaires pour s'ayancer médiocrement. Gens néanmoins éveillés et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir , un peu entreprenans, légers et précipités, le dirai-je? ils portent au vent, attelés tous deux au char de la fortune , et tous deux fort éloignés de s'y voir assis.

Un homme de la cour (3) qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous un meilleur; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter, il doit alors insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de toutes les maisons la plus ancienne : il doit tenir (4) aux princes Lorrains, aux Rohan , aux Foix, aux Châtillon , aux Montmorenci, et s'il se peut , aux princes du sang ; ne parler que de ducs , de cardinaux et de ministres; faire entrer dans toutes les conversations ses aïeux paternels et maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades; avoir des salles parées d'arbres généalogiques, d'écussons chargés de seize quartiers , et de tableaux de ses ancêtres et des alliés de seş ancêtres ; se piquer d'avoir un ancien château à tourelles, à créneaux et à machecoulis; dire en toute rencontre ma race , ma branche , mon nom et mes armes : dire de celui-ci , qu'il n'est pas homme de qualité ; de celle-là, qu'elle n'est pas demoiselle ; ou si on lui dit qu'Hyacinthe a eu le gros lot , demander s'il est . gentilhomme. Quelques uns riront de ces contre-temps , mais il les laissera rire : d'autres en feront des contes , et il leur permettra de conter : il dira toujours qu'il marche après la maison régnante , et à force de le dire , il sera cru.

C'est une grande simplicité que d'apporter à la cour la moindre roture , et de n'y être pas gentilhomme.

L'on se couche à la cour et l'on se lève sur l'intérêt : c'est ce que l'on digère le matin et le soir , le jour et la nuit; c'est ce qui fait que l'on pense , que l'on parle , que l'on se tait, que l'on agit; c'est dans cet esprit qu’on aborde les uns et qu'on néglige les autres, que l'on monte et que l'on descend; c'est sur cette règle que l'on mesure ses soins, ses complaisances , son estime , son indifférence, son mépris. Quelques pas que quelques uns

La Bruyère.

fassent par verlu vers la modération et la sagesse , un premier mobile d'ambition les emmène avec les plus ayares, les plus violens dans leurs désirs, et les plus ambitieux : quel moyen de demeurer immobile où tout marche , ou tout se remue, et de ne pas courir où les autres courent? On croit même être responsable à soi-même de son élévation et de sa fortune : celui qui ne l'a point faite à la cour , est censé ne l'avoir pas dû faire ; on n'en appelle pas. Cependant s'en éloignera-t-on avant d'en avoir tiré le moindre fruit, ou persistera-t-on à y demeurer sans grâces et sans récompenses ? question si épineuse, si embarrassée , et d'une si pénible décision , qu’un nombre infipi de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non , et meurent dans le doute.

Il n'y a rien à la cour de si méprisable et de si indigne qu'un homme qui ne peut contribuer en rien à notre fortune : je m'étonne qu'il ose se montrer.

Celui qui voit loin derrière soi un homme de son temps et de sa condition, avec qui il est venu à la cour la première fois , s'il croit avoir une raison solide d'être prévenu de son propre mérite, et de s'estimer davantage que cet autre qui est demeuré en chemin , ne se souvient plus de ce qu'avant sa faveur il pensait de soi-même , et de ceux qui l'avaient devancé.

C'est beaucoup tirer de notre ami , si , ayant monté à une grande faveur, il est encore un homme de notre connaissaace.

Si celui qui est en faveur ose s'en prévaloir avant qu'elle lui échappe, s'il se sert d'un bon vent qui souffle pour faire son chemin', s'il a les yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et les obtenir , et qu'il soit muni de pensions , de brevets et de surviyances, vous lui reprochez son avidité et son ambition ; vous dites que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens, à ses créatures, et que par le nombre et la diversité des grâces dont il se trouve comblé, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu'a-t-il dû faire? Si j'en juge moins par yos discours que par le parti que vous auriez pris vous-même en pareille situation , c'est précisément ce qu'il a fait.

L'on blame les gens qui font une grande fortune pendant qu'ils en ont les occasions, parce que l'on désespère , par la médiocrité de la sienne , d'être jamais en état de faire comme eux, et de s'attirer ce reproche. Si l'on était à portée de leur succéder , l'on commencerait à sentir qu'ils ont moins de tort , et l'on serait plus retenu , de peur de prononcer d'avance sa condamnation.

Il ne faut rien exagérer , ni dire des cours le mal qui n'y est point : l'on n'y attente rien de pis contre le vrai mérite , que de le laisser quelquefois sans récompense : on ne l’y méprise pas toujours , quand on a pu une fois le discerner : on l'oublie ; et

c'est là où l'on sait parfaitement ne faire rien, ou faire très-peu de chose pour ceux que l'on estime beaucoup.

Il est difficile à la cour, que de toutes les pièces que l'on emploie à l'édifice de sa fortune , il n'y en ait quelqu'une qui porte à faux : l'un de mes amis qui a promis de parler ne parle point, l'autre parle mollement : il échappe à un troisième de parler contre mes intérêts et contre ses intentions : à celui-là manque la bonne volonté, à celui-ci l'habileté et la prudence : tous n'ont pas assez de plaisir à me voir heureux pour contribuer de tout leur pouvoir à me rendre tel. Chacun se souvient assez de tout ce que son établissement lui a coûté à faire, ainsi que des secours qui lui en ont frayé le chemin : on serait même assez porté à justifier les services qu’on a reçus des uns , par ceux qu'en de pareils besoins on rendrait aux autres , si le premier et l'unique soin qu'on a après sa fortune faite, n'était pas de songer à soi.

Les courtisans n'emploient pas ce qu'ils ont d'esprit, d'adresse et de finesse pour trouver les expédiens d'obliger ceux de leurs amis qui implorent leur secours , mais seulement pour leur trouver des raisons apparentes , de spécieux prétextes , ou ce qu'ils appellent une impossibilité de le pouvoir faire; et ils se persuadent d'être quittes par là en leur endroit de tous les deyoirs de l'amitié ou de la reconnaissance...

Personne à la cour ne veut entamer , on s'offre d'appuyer ; parce que, jugeant des autres par soi-même, on espère que nul n'entamera, et qu'on sera ainsi dispensé d'appuyer': c'est une manière douce et polie de refuser son crédit , ses offices et sa mé diation à qui en a besoin.

Combien de gens vous étouffent de caresses dans le particulier, vous aiment et vous estiment, qui sont embarrassés de vous dans le public, et qui au lever ou à la messe évitent vos yeux et votre rencontre ! Il n'y a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur, ou par une confiance qu'ils ont d'eux-mêmes , osent honorer devant le monde le mérite qui est seul, et dénué de grands établissemens.

Je vois un homme entouré et suivi , mais il est en place : j'en vois un autre que tout le monde aborde , mais il est en faveur : celui-ci est embrassé et caressé, même des grands, mais il est riche : celui-là est regardé de tous avec curiosité, on le montre du doigt , mais il est savant et éloquent : j'en découvre un que personne n'oublie de saluer , mais il est inéchant : je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien davantage , et qui soit recherché.

Vient-on de placer quelqu'un (5) dans un nouveau poste , c'est un débordement de louanges en sa faveur qui inonde les cours et

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