Page images
PDF
EPUB

à bien d'autres ; et je vais , s'il se peut, aider votre mémoire : est-ce au boulevart sur un strapontin , ou aux Tuileries dans la grande allée, ou dans le balcon à la comédie? est-ce au sermon, au bal, à Rambouillet? ou pourriez-vous ne l'avoir point vu?

où n'est-il point ? S'il y a dans la place une fameuse exécution, · ou un feu de joie , il paraît à une fenêtre de l'hôtel-de-ville :

si l'on attend une magnifique entrée , il a sa place sur un échafaud : s'il se fait un carrousel , le voilà entré, et placé sur l'amphithéâtre : si le roi reçoit des ambassadeurs , il voit leur marche , il assiste à leur audience , il est en haie quand ils reviennent de leur audience. Sa présence est aussi essentielle aux serinens des ligues suisses , que celle du chancelier et des ligues mêmes. C'est son visage que l'on voit aux almanachs représenter le peuple ou l'assistance. Il y a une chasse publique , une SaintHubert, le voilà à cheval : on parle d'un camp et d'une revue, il est à Quilles , il est à Achères ; il aime les troupes , la milice , la guerre , il la voit de près , et jusques au fort de Bernardi. . Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, Dumetz l'artil

lerie : celui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant ; il est spectateur de profession : il ne fait rien de ce qu'un homme doit faire , il ne sait rien de ce qu'il doit savoir ; mais il a vu, dit-il, tout ce qu'on peut voir, il n'aura point regret de mourir : quelle perte alors pour toute la ville ! Qui dira après lui : le Cours est fermé, on ne s'y promène point ; le bourbier de Vincennes est desséché et relevé, on n'y versera plus ? qui annoncera un concert, un beau salut , un prestige de la foire ? qui vous avertira que Beaumayielle mourut hier, que Rochois est enrhumée et ne chantera de huit jours ? qui connaitra comme lui un bourgeois à ses armes et à ses livrées ? qui dira , Scapin (13) porte des fleurs de lis ; et qui en sera plus édifié ? qui prononcera avec plus de vanité et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise ? qui sera mieux fourni de vaudevilles ? qui prêtera aur femmes les annales galantes , et le journal amoureux ? qui saura comme lui chanter à table tout un dialogue de l'opéra , et les furenrs de Roland dans une ruelle ? enfin puisqu'il y a à la ville comme ailleurs de fort sottes gens , des gens fades, oisifs, désoccupés, qui pourra aussi parfaitement leur convenir?

Théramène (14) était riche et ayait du mérite ; il a hérité , il est donc très-riche et d'un très-grand mérite : voilà toutes les femmes en campagne pour l'avoir pour galant , et toutes les filles pour épouseur. Il va de maisons en maisons faire espérer aux mères qu'il épousera ; est-il assis, elles se retirent pour laisser à leurs filles toute la liberté d'être aimables, et à Théramène de faire ses déclarations. Il tient ici contre le mortier , là il efface le cavalier ou le gentilhomme : un jeune homme fleuri , vif , sd enjoué, spirituel n'est pas souhaité plus ardeminent ni mioux per una reçu : on se l'arrache des mains, on a à peine le loisir de souKrire à qui se trouve avec lui dans une même visite : combien

de galans va-t-il mettre en déroute! quels bons partis ne ferade t-il pas manquer ! pourra-t-il suffire å tant d'héritières qui le u recherchent ? Ce n'est pas seulement la terreur des maris , c'est

l'épouvantail de tous ceux qui ont envie de l'être , et qui atTe tendent d'un mariage à remplir le vide de leur consignation. and On devrait proscrire de tels personnages si heureux , si pécu

nieux, d'une ville bien policée ; ou condamner le sexe , sous dos peine de folie ou d'indignité, à ne les traiter pas mieux que s'ils n'avaient que du mérite. "

Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour , ne sait pas toujours là contrefaire : il ne l'imite en aucune manière dans ces dehors agréables et caressans, que quelques courtisans et surtout les femmes y ont naturellement pour un homme de mérite , et qui n'a même que du mérite : elles ne s'informent ni de ses contrats ni de ses ancêtres , elles le trouvent à la cour , cela leur suffit, elles le souffrent , elles l'estiment: elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou à pied , s'il a une charge , une terre ou un équipage : comme elles regorgent de train, de splendeur et de dignité, elles se délassent volontiers avec la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le bruissement d'un carrosse qui s'arrête à sa porte , elle pétille de goût et de complaisance pour quiconque est dedans sans le connaître : mais si elle a vu de sa fenêtre un bel attelage , beaucoup de livrées , et que plusieurs rangs de clous parfaitement dorés l'aient éblovie , quelle impatience n'a-t-elle pas de voir déjà dans sa chambre le cavalier ou le magistrat! quelle charmante réception ne lui ferat-elle point! ôlera-t-elle les yeux de dessus lui? il ne perd rien auprès d'elle , on lui tient compte des doubles soupeutes , et des ressorts qui le font rouler plus mollement, elle l'en estime davantage , elle l'en aime mieux.

Cette fatuité de quelques femmes de la ville , qui cause en elles une mauvaise imitation de celles de la cour , est quelque chose de pire que la grossièreté des femmes du peuple , et que .. la rusticité des villageoises : elle a sur toutes deux l'affectation de plus.

La subtile invention, de faire de magnifiques présens de noces qui ne coûtent rien , et qui doivent être rendus en es

pèces !

L'utile et la louable pratique , de perdre en frais de noces le tiers de la dot qu'une femme apporte de commencer par s’ap

pauvrir de concert par l'amas et l'entassement de choses superflues, et de prendre déjà sur son fonds de quoi payer Gaultier , les meubles et la toilette !

Le bel et judicieux usage (15) que celui qui , préférant une sorte d'effronterie aux bienséances et à la pudeur, expose une femme, d'une seule nuit, sur un lit comme sur un théâtre , pour y faire pendant quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet état à la curiosité des gens de l'un et de l'autre sexe, qui , connus ou inconnus, accourent de toute une ville à ce spectacle pendant qu'il dure ! Que manque-t-il à une telle coutume pour être entièrement bizarre et incompréhensible , que d'être lue dans quelque relation de Mingrélie?

Pénible coutume , asservissement incommode ! se chercher incessamment les uns les autres avec l'impatience de ne se point rencontrer , ne se rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre réciproquement des choses dont on est également instruit, et dont il importe peu que l'on soit instruit; n'entrer dans une chambre précisement que pour en sortir ; ne sortir de chez soi l'après-dînée que pour y rentrer le soir, fort satisfait d'avoir vu en cinq petites heures trois suisses, une femme que l'on connaît à peine , et une autre que l'on n'aime guère! Qui considérerait bien le prix du temps , et combien sa perte est irréparable , pleurerait amèrement sur de si grandes misères.

On se lève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres ; on distingue à peine la plante qui porte le chanyre d’avec celle qui produit le lin , et le blé froment d'avec les seigles , et l'un ou l'autre d'avec le méteil : on se contente de se nourrir et de s'habiller. Ne parlez pas à un grand nombre de bourgeois, ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains , si vous voulez être entendu ; ces termes pour eux ne sont pas français : parlez aux uns d'aunage , de tarif ou de sou pour livre, et aux autres de voie d'appel , de requête civile , d'appointement, d'évocation. Ils connaissent le monde, et encore par ce qu'il a de moins beau et de moins spécieux ; ils ignorent la nature , ses commencemens, ses progrès , ses dons et ses largesses : leur ignorance souvent est volontaire , et fondée sur l'estime qu'ils ont pour leur profession et pour leurs talens. Il n'y a si vil praticien qui , au fond de son étude sombre et enfumée , et l'esprit occupé d'une plus noire chicane , ne se préfère au laboureur, qui jouit du ciel , qui cultive la terre , qui sème à propos , et qui fait de riches moissons; et s'il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches , de leur vie champêtre et de leur économie , il s'étonne qu'on ait pu yiyre en de tels temps , où il n'y avait encore ni offices, ni commissions , ni présidens, ni procureurs : il ne comprend pas qu'on ait jamais pu se passer du greffe , du parquet et de la buvette.

Les empereurs n'ont jamais triomphé à Rome si mollement, si commodément, ni si sûrement même, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, que le bourgeois sait à Paris se faire mener par toute la ville : quelle distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres ! Ils ne savaient point encore se priver du néces, saire pour avoir le superflu , ni préférer le faste aux choses utiles : on ne les voyait point s'éclairer avec des bougies et se chauffer à un petit feu : la cire était pour l'autel et pour le Louvre. Ils ne sortaient point d'un mauvais dîner, pour monter dans leur carrosse : ils se persuadaient que l'homme avait des jambes pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il faisait sec, et dans un temps humide ils gâtaient leur chaussure , aussi peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours , que le chasseur de traverser un guéret , ou le soldat de se mouiller dans une tranchée : on n'avait pas encore imaginé d'atteler deux hommes à une litière ; il y avait même plusieurs magistrats qui allaient à pied à la chambre, ou aux enquêtes , d'aussi bonne grâce qu'Auguste autrefois allait de son pied au Capitole. L'étain 'dans ce temps brillait sur les tables et sur les buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers : l'argent et l'or étaient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes ; on mettait celles-ci jusqu'à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs et de gouvernantes n'étaient pas inconnus à nos pères ; ils savaient à qui l'on confiait les enfans des rois et. des plus grands princes; mais ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfans ; contens de veiller eux-mêmes immédiatement à leur éducation. Ils comptaient en toutes choses avec eux-mêmes : leur dépense était proportionnée à leur recette : leurs livrées , leurs équipages , leurs meubles, leur table, leurs maisons de la ville et de la campagne, tout était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu'on ne prît la femme du praticien pour celle du magistrat , et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur patrimoine qu'à le maintenir, ils le laissaient entier à leurs héritiers , et passaient ainsi d'une vie modérée à une mort tranquille. Ils ne disaient point, le siècle est dur, la misère est grande , l'argent est rare : ils en avaient moins que nous, et en avaient assez ; plus riches par leur économie et par leur modestie, que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin l'on était alors pénétré de cette maxime, que ce qui est dans les grands splendeur ,

somptuosité, magnificence , est dissipation , folie, ineptie , dans le particulier.

CHAPITRE VIII.

DE LA COUR.

Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire à un homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour : il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot.

Un homme qui sait la cour , est maître de son geste , de ses yeux et de son visage, il est profond , impénétrable ; il dissimule les mauvais offices , sourit à ses ennemis , contraint son bumeur , déguise ses passions , dément son coeur, parle , agit contre ses sentimens. Tout ce grand raffinement n'est qu'un vice , que l'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune , que la franchise , la sincérité, et la vertu.

Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes , et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde ? de même qui peut définir la cour ?

Se dérober à la cour un seul moment, c'est y renoncer : le courtisan qui l'a vue le matin , la voit le soir , pour la reconnaitre le lendemain , ou afin que lui-même y soit copnu.

L'on est petit à la cour, et quelque vanité que l'ou ait, on s'y trouve tel ; mais le mal est commun , et les grands mêmes y sont petits.

La province est l'endroit d'où la cour , comme dans son pointde-vue, paraît une chose admirable : si l'on s'en approche , ses agrémens diminuent comme ceux d'une perspective que l'on voit de trop près.

L'on s'accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours ou sur l'escalier.

La cour ne rend pas content, elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.

Il faut qu'un honnête homme ait tâté de la cour : il découvre en y entrant, comme un nouveau monde qui lui était inconnu , où il voit régner également le vice et la politesse , et ou tout lui est utile , le bon et le inauvais.

La cour est comme un édifice bâti de marbre ; je veux dire qu'elle est composée d'homines fort durs , mais fort polis.

L'on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là respecter du noble de sa province, ou de son diocésain. · Le brodeur et le confiseur feraient superflus et ne feraient

« PreviousContinue »