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je où je vais ; et je sais seulement qu'en sortant | plus terribles, dans un cœur si sensible aux

de ce monde je tombe pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage.

plus légères, est une chose monstrueuse; c'est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement continuel.

Voilà mon état, plein de misère, de foiblesse, d'obscurité. Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à ce qui doit m'arriver; et que je n'ai qu'à suivre mes inclinations, sans réflexion et sans inquiétude, en faisant tout ce qu'il faut pour tomber dans le malheur éternel, au cas que ce qu'on en dit soit véritable. Peut-être que je pourrois trouver quelque éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher : et en traitant avec mépris ceux qui se travailleroient de ce soin, je veux aller sans prévoyance, et sans crainte, tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort, dans l'incertitude de l'éternité de ma condition future.

Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, et cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu'il emploie cette heurelà non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer et à se divertir. C'est l'état où se trouvent ces personnes, avec cette différence, que les maux dont ils sont menacés sont bien autres que la simple perte de la vie, et un supplice passager que ce prisonnier appréhenderoit. Cependant ils courent sans souci dans le précipice, après avoir mis quelque chose devant leurs yeux pour s'empêcher de le voir, et ils se moquent de ceux qui les en avertissent.

Aussi, non seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la véritable religion, mais aussi l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas, et qui vivent dans cette horrible négligence. Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans la nature de l'homme pour vivre dans cet état, et encore plus pour en faire vanité. Car quand ils auroient une certitude entière qu'ils n'auroient rien à craindre après la mort que de tomber dans le néant, ne seroit-ce pas un sujet de désespoir plutôt que de vanité? N'est-ce donc pas une folie inconcevable, n'en étant pas assurés, de faire gloire d'être dans ce doute?

En vérité, il est glorieux à la religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables; et leur opposition lui est si peu dangereuse, qu'elle sert au contraire à l'établissement des principales vérités qu'elle nous enseigne. Car la foi chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses, la corruption de la nature et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s'ils ne serveut pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, ils servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentiments si dénaturés.

Rien n'est si important à l'homme que son état; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi, qu'il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être, et au péril d'une éternité de misère, cela n'est point naturel. Ils sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses: ils craignent jusqu'aux plus petites, ils les prévoient, ils les sentent ; et ce même homme qui passe les jours et les nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d'une charge,

Et néanmoins il est certain que l'homme est sidénaturé, qu'il y a dans son cœur une semence de joie en cela. Ce repos brutal entre la crainte de l'enfer et du néant semble si beau, que non seulement ceux qui sont véritablement dans ce doute malheureux s'en glorifient, mais que ceux mêmes qui n'y sont pas croient qu'il leur est glorieux de feindre d'y être. Car l'expérience nous fait voir que la plupart de ceux qui s'en mêlent sont de ce dernier genre, que ce sont des gens qui se contrefont, et qui ne sont pas tels qu'ils veulent paroître. Ce sont des person

ou pour quelque offense imaginaire à son honnes qui ont ouï dire que les belles manières du

monde consistent à faire ainsi l'emporté. C'est ce qu'ils appellent avoir secoué le joug; et la plupart ne le font que pour imiter les autres.

Mais, s'ils ont encore tant soit peu de sens

neur, est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, et qui demeure néanmoins sans inquiétude, sans trouble et sans émotion, Cette étrange insensibilité pour les choses les

commun, il n'est pas difficile de leur faire en- | pas honteuse. Il n'y a de honte qu'à ne point en tendre combien ils s'abusent en cherchant par-là avoir. Rien ne découvre davantage une étrange de l'estime. Ce n'est pas le moyen d'en acquérir, foiblesse d'esprit, que de ne pas connoître quel je dis même parmi les personnes du monde qui est le malheur d'un homme sans Dieu; rien ne jugent sainement des choses, et qui savent que la marque davantage une extrême bassesse de cœur seule voie d'y réussir, c'est de paroître honnête, que de ne pas souhaiter la vérité des promesses fidèle, judicieux, et capable de servir utilement éternelles ; rien n'est plus lâche que de faire le ses amis; parceque les hommes n'aiment natu- brave contre Dieu. Qu'ils laissent donc ces imrellement que ce qui peut leur être utile. Or, piétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être quel avantage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un véritablement capables; qu'ils soient au moins homme qu'il a secoué le joug; qu'il ne croit pas honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore être chréqu'il y ait un Dieu qui veille sur ses actions; qu'il tiens; et qu'ils reconnoissent enfin qu'il n'y a se considère comme seul maître de sa conduite; que deux sortes de personnes qu'on puisse apqu'il ne pense à en rendre compte qu'à soi-même? peler raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de Pense-t-il nous avoir portés par-là à avoir dé- tout leur cœur, parcequ'ils le connoissent; ou sormais bien de la confiance en lui, et à en at- ceux qui le cherchent de tout leur cœur, parcetendre des consolations, des conseils et des se- qu'ils ne le connoissent pas encore. cours dans tous les besoins de la vie? Pense-t-il nous avoir bien réjouis de nous dire qu'il doute si notre ame est autre chose qu'un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose à dire gaiement? et n'est-ce pas une chose à dire au contraire tristement, comme la chose du monde la plus triste?

S'ils y pensoient sérieusement, ils verroient que cela est si mal pris, si contraire au bon sens, si opposé à l'honnêteté, et si éloigné en toute manière de ce bon air qu'ils cherchent, que rien n'est plus capable de leur attirer le mépris et l'aversion des hommes, et de les faire passer pour des personnes sans esprit et sans jugement. Et en effet, si on leur fait rendre compte de leurs sentiments et des raisons qu'ils ont de douter de la religion, ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire. C'étoit ce que leur disoit un jour fort à propos une personne : Si vous continuez à discourir de la sorte, leur disoit-il, en vérité, vous me convertirez. Et il avoit raison; car qui n'auroit horreur de se voir dans des sentiments où l'on a pour compagnons des personnes si méprisables?

Ainsi, ceux qui ne font que feindre ces sentiments sont bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinents des hommes. S'ils sont fâchés dans le fond de leur cœur de ne pas avoir plus de lumière, qu'ils ne le dissimulent point. Cette déclaration ne sera

C'est donc pour les personnes qui cherchent Dieu sincèrement, et qui, reconnoissant leur misère, desirent véritablement d'en sortir, qu'il est juste de travailler, afin de leur aider à trouver la lumière qu'ils n'ont pas.

Mais pour ceux qui vivent sans le connoître et sans le chercher, ils se jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin, qu'ils ne sont pas dignes du soin des autres; et il faut avoir toute la charité de la religion qu'ils méprisent pour ne pas les mépriser jusqu'à les abandonner dans leur folie. Mais parceque cette religion nous oblige de les regarder toujours, tant qu'ils seront en cette vie, comme capables de la grace, qui peut les éclairer ; et de croire qu'ils peuvent être dans peu de temps plus remplis de foi que nous ne sommes; et que nous pouvons au contraire tomber dans l'aveuglement où ils sont : il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu'on fit pour nous si nous étions à leur place, et les appeler à avoir pitié d'eux-mêmes, et à faire au moins quelques pas pour tenter s'ils ne trouveront point de lumière. Qu'ils donnent à la lecture de cet ouvrage quelques unes de ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs; peut-être y rencontreront-ils quelque chose, ou du moins ils n'y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et véritable desir de connoître la vérité, j'espère qu'ils y auront satisfaction et qu'ils seront convaincus des preuves d'une religion si divine que l'on y a ramassées.

ARTICLE III.

Quand il seroit difficile de démontrer l'existence de Dieu par les lumières naturelles, le plus sûr est de la croire.

I.

I. Parlons selon les lumières naturelles. S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties, ni bornes, il n'a nul rapport à nous nous sommes donc incapables de connoître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant ainsi, qui osera entreprendre de résoudre cette question? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui.

II.

P. Je n'entreprendrai pas ici de prouver, par des raisons naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou l'immortalité de l'ame, ni aucune des choses de cette nature, non seulement parceque je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis*, mais encore parceque cette connoissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un homme seroit persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immaté rielles, éternelles et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverois pas beaucoup avancé pour son salut.

III.

I. C'est une chose admirable, que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour

Cet article, dans toutes les éditions, excepté celle de 1787, a pour titre: Qu'il est difficile de démontrer l'existence de Dieu par les lumières naturelles; mais que le plus sûr est de la croire. Ce titre annonce une proposition affirmative qu'on ne peut supposer dans l'intention de l'auteur des Pensées. C'est ce que l'éditeur de 1787 a très bien senti. Il n'a vu, dans les premiers paragraphes de cet article, qu'une suite d'objections que Pascal met dans la bouche d'un incrédule pour y répondre victorieusement. J'ai, en conséquence, adopté la forme d'un dialogue régulier qui m'a paru évidemment le but de l'auteur, et qui justifie le titre que j'ai mis en tête de l'article. J'ai distingué, par les lettres I et P, l'Incrédule et Pascal. (Note de l'édil. de 1822.)

* Ce n'est pas que Pascal n'aperçût dans la nature des preuves convaincantes de l'existence de Dieu, et qu'il n'en sentit toute la force. (Voyez part. 4, art. 4, § 44.) Il n'entend parler ici que de l'endurcissement des athécs, qui seul est capable de résister à la force de ces preuves.

prouver Dieu : tous tendent à le faire croire; et jamais ils n'ont dit: Il n'y a point de vide; donc il y a un Dieu. Il falloit qu'ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s'en sont tous servis.

P. Si c'est une marque de foiblesse de prouver Dieu par la nature, ne méprisez pas l'Écriture; si c'est une marque de force d'avoir connu ces contrariétés, estimez-en l'Écriture 1.

IV.

I. L'unité jointe à l'infini ne l'augmente de rien, non plus qu'un pied à une mesure infinie. Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu; ainsi notre justice devant la justice divine. Il n'y a pas si grande disproportion entre l'unité et l'infini qu'entre notre justice et celle de Dieu.

V.

P. Nous connoissons qu'il y a un infini, et nous ignorons sa nature. Ainsi, par exemple, nous savons qu'il est faux que les nombres soient finis: donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre. Mais nous ne savons ce qu'il est. Il est faux qu'il soit pair, il est faux qu'il soit impair : car, en ajoutant l'unité, il ne change point de nature; cependant c'est un nombre, et tout nombre est pair ou impair: il est vrai que cela s'entend de tous nombres finis.

On peut donc bien connoître qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu'il est: et vous ne devez pas conclure qu'il n'y a point de Dieu, de ce que nous ne connoissons pas parfaitement sa

nature.

Je ne me servirai pas, pour vous convaincre de son existence, de la foi par laquelle nous la connoissons certainement, ni de toutes les autres preuves que nous en avons, puisque vous ne voulez pas les recevoir. Je ne veux agir avec vous que par vos principes mêmes; et je

C'est-à-dire, ne méprisez pas l'Écriture, où vous prétendez ne pas trouver ce genre de preuves; mais estimez l'Écriture, qui tend tout entière à faire croire l'existence de Dien, sans employer, selon vous, ces preuves, et qui semble ainsi se contrarier en voulant nous faire croire ce qu'elle vous paroit ne pas prouver. Elle parle à un peuple qui reconnoît l'existence de Dieu, et elle sait tirer de la nature même les preuves de ce dogme quand l'occasion s'en présente. (Note de l'édit. de 1787.)

prétends vous faire voir, par la manière dont vous raisonnez tous les jours sur les choses de la moindre conséquence, de quelle sorte vous devez raisonner en celle-ci, et quel parti vous devez prendre dans la décision de cette importante question de l'existence de Dieu. Vous dites donc que nous sommes incapables de connoître s'il y a un Dieu. Cependant il est certain que Dieu est, ou qu'il n'est pas; il n'y a point de milieu. Mais de quel côté pencheronsnous? La raison, dites-vous, ne peut rien y déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagnerez-vous? Par raison, vous ne pouvez assurer ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez nier aucun des deux.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont fait un choix; car vous ne savez pas s'ils ont tort, et s'ils ont mal choisi.

I. Je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix; et celui qui prend croix, et celui qui prend pile, ont tous deux tort: le juste est de ne point parier.

gain et de perte, quand vous n'auriez que deux
vies à gagner pour une, vous pourriez encore
gager. Et s'il y en avoit dix à gagner, vous se-
riez imprudent de ne pas hasarder votre vie
pour en gagner dix à un jeu où il y a pareil
hasard de perte et de gain. Mais il y a ici une
infinité de vies infiniment heureuses à gagner,
avec pareil hasard de perte et de gain; et ce
que vous jouez est si peu de chose et de si peu
de durée, qu'il y a de la folie à le ménager en
cette occasion.

Car il ne sert de rien de dire qu'il est incer-
tain si on gagnera, et qu'il est certain qu'on
hasarde; et que l'infinie distance qui est entre
la certitude de ce qu'on expose et l'incertitude
de ce que l'on gagnera égale le bien fini, qu'on
expose certainement, à l'infini qui est incer-
tain. Cela n'est pas ainsi : tout joueur hasarde
avec certitude pour gagner avec incertitude,
et néanmoins il hasarde certainement le fini
pour gagner incertainement le fini, sans pé-
cher contre la raison. Il n'y a pas infinité de
distance entre cette certitude de ce qu'on ex-
pose et l'incertitude du gain; cela est faux. Il
y a à la vérité infinité entre la certitude de ga-
gner et la certitude de perdre. Mais l'incerti-
tude de gagner est proportionnée à la certitude
de ce qu'on hasarde, selon la proportion des
hasards de gain et de perte; et de là vient que,
s'il y a autant de hasards d'un côté que de
l'autre, la partie est à jouer égal contre égal;
et alors la certitude de ce qu'on expose est
égale à l'incertitude du gain, tant s'en faut
qu'elle en soit infiniment distante. Et ainsi notre
proposition est dans une force infinie, quand il
n'y a que le fini à hasarder à un jeu où il y a
pareils hasards de gain que de perte, et l'infini
à gagner. Cela est démonstratif; et si les hom-
mes sont capables de quelques vérités, ils doi-
vent l'être de celle-là.

P. Oui, mais il faut parier: cela n'est pas volontaire ; vous êtes embarqué, et ne point parier que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas. Lequel choisirez-vous donc? Voyons ce qui vous intéresse le moins : vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien; et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connoissance et votre béatitude: et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère. Pariez donc qu'il est, sans hésiter; votre raison n'est pas plus blessée en choisissant l'un que l'autre, puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé; mais votre béatitude? Pesons le gain et la perte : en prenant le parti de croire, si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Croyez donc, si vous le pouvez.

I. Je le confesse, je l'avoue. Mais encore n'y

I. Cela est admirable: oui, il faut croire; auroit-il point de moyen de voir le dessous du mais je hasarde peut-être trop.

P. Voyons: puisqu'il y a pareil hasard de

Cette phrase, qui est bien certainement dans le manuscrit de Pascal, manque dans quelques éditions modernes on voit qu'elle sert à ramener l'interlocuteur au point de la question principale, et qu'il ne rappelle ici la proposition de son adversaire que pour y appliquer de suite la manière même de raisonner de l'Incrédule.

jeu?

P. Oui, par le moyen de l'Écriture, et par toutes les autres preuves de la religion qui sont infinies.

I. Ceux qui espèrent leur salut, direz-vous, sont heureux en cela; mais ils ont pour contrepoids la crainte de l'enfer.

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P. Mais qui a le plus sujet de craindre l'en- | vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté fer, ou celui qui est dans l'ignorance s'il y a un ces plaisirs. Or, c'est à vous à commencer. Si enfer, et dans l'incertitude de damnation, s'il je pouvois, je vous donnerois la foi : je ne le y en a; ou celui qui est dans une persuasion puis, ni par conséquent éprouver la vérité de certaine qu'il y a un enfer, et dans l'espérance ce que vous dites; mais vous pouvez bien quitd'être sauvé, s'il est? ter ces plaisirs, et éprouver si ce que je dis est vrai.

I. Ce discours me transporte, me ravit. P. Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après pour prier cet être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre, pour votre propre bien et pour sa gloire; et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse'.

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de

Quiconque, n'ayant plus que huit jours à vivre, ne jugeroit pas que le parti le plus sûr est de croire que tout cela n'est pas un coup hasard, auroit entièrement perdu l'esprit. Or, si les passions ne nous tenoient point, huit jours et cent ans sont une même chose.

Quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnoissant, bienfaisant, sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices. Mais n'en aurez-vous point d'autres? Je vous dis que vous gagnerez en cette vie; et qu'à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude de gain, et tant de néant dans ce que vous hasardez, que vous connoîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine et infinie, et que vous n'avez rien donné pour l'obtenir.

1. Oui, mais j'ai les mains liées et la bouche muette; on me force à parier, et je ne suis pas en liberté, on ne me relâche pas; et je suis fait de telle sorte que je ne puis croire. Que voulezvous donc que je fasse?

P. Apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez. Travaillez donc à vous convaincre, non pas par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin; vous voulez vous guérir de l'infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez-les de ceux qui ont été tels remèdes : apprenez-les de ceux qui ont été tels que vous, et qui n'ont présentement aucun doute. Ils savent ce chemin que vous voudriez suivre; et ils sont guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; imitez leurs actions extérieures, si vous ne pouvez encore entrer dans leurs dispositions intérieures; quittez ces vains amusements qui vous occupent tout entier.

J'aurois bientôt quitté ces plaisirs, ditesvous, si j'avois la foi. Et moi, je vous dis que

VI.

Il ne faut pas se méconnoître : nous sommes corps autant qu'esprit ; et de là vient que l'instrument par lequel la persuasion se fait n'est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes; elle incline les sens, qui entraînent l'esprit sans qu'il y pense. Qui a démontré qu'il sera demain jour, et que nous mourrons? et qu'y a-t-il de plus universellement cru? C'est donc la coutume qui nous en persuade; c'est elle qui fait tant de turcs et de païens; c'est elle qui fait les métiers, les soldats, etc. Il est vrai qu'il ne faut pas commencer par elle pour trouver la vérité; mais il faut avoir recours à elle, quand une fois l'esprit a vu où est la vérité, afin de nous abreuver et de nous teindre de cette croyance qui nous échappe à toute heure: car d'en avoir toujours les preuves présentes, c'est trop d'affaire. Il faut acquérir une croyance plus facile, qui est celle de l'habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre ame y tombe naturellement. Ce n'est de la conviction, si les sens nous portent à pas assez de ne croire que par la force croire le contraire. Il faut donc faire marcher nos deux pièces ensemble : l'esprit, par les raisons qu'il suffit d'avoir vues une fois en sa vie ;

I ci finit le dialogue.

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