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révélatrice intérieure de Dieu, ou par la tradition qu'éclaire l'esprit ou la lumière de Dieu. L'origine de la tradition, c'est la parole de Dieu. Or, c'est cette communication que j'appelle révélation. Le révélateur, c'est l'esprit de Dieu. L'adhésion de la raison à cette révélation, c'est la foi. Ma thèse, la voici : La raison humaine, vive, active, pénétrante, conçoit et embrasse les vérités qui lui sont proposées. Toutes les vérités des sciences exactes et naturelles lui sont présentées par les corps qu'éclaire la lumière externe et matérielle. Les vérités morales lui sont proposées par la révélation qu'éclaire la lumière divine et immatérielle. Cette révélation est faite aux hommes ou par le précepte que Dieu grave intérieurement dans l'âme, ostendunt opus legis scriptum in cordibus suis (1), ou par les commandements que Dieu leur prescrivit dès le commencement: præcepit nobis Deus (2); elle fut renouvelée particulièrement à Moïse, qui reçut les commandements de Dicu; elle fut renouvelée aux prophètes, qui transmettaient au peuple d'Israël les vérités révélées; enfin, Jésus, qui porte au monde le défi divin de le trouver en défaut (3), est venu renouveler les vérités révélées, les compléter, et coordonner un ensemble parfait dans toutes les vérités morales adressées à tous les hommes. De là le catholicisme.

La doctrine du Christ prend ce nom, parce qu'elle contient l'universalité des vérités morales adressées à l'universalité des hommes. J'appelle erreur tout ce qui s'éloigne de ces vérités. J'ai avancé que toute vérité est une affirmation; il s'ensuit que toute erreur est une négation. L'er

(1) Epist. ad Rom., c. 11, v. 15.
(2) Genése.
(3) Quis ex vobis arguet me de peccato?

reur ne saurait donc avoir un caractère d'universalité et de durée. Elle est une altération dans un sujet individuel. De même que les maladies endémiques, elle s'étend aux individus dans un certain rayon. L'air vicié atteint ceux qui l'aspirent; il en est ainsi au moral. Une doctrine fausse dégrade ceux qui l'acceptent. C'est déjà une preuve que la vérité ne procède pas de la raison humaine. La raison humaine, avant d'être éclairée par la tradition, et après avoir perdu l'éclat de la révélation intérieure, reçoit avec la même facilité un mauvais et un bon enseignement. Le fait du paganisme, l'enseignement philosophique, qui n'est que la formule de toutes les contradictions humaines, et une masse d'autres faits évidents, nous en fournissent l'irrécusable témoignage. Le révélateur divin proclame son infaillibilité; le révélateur humain proclame l'impuissance de la raison. Quel contraste, quel avertissement! Ce contraste et cet avertissement doivent nous frapper d'autant plus', que les faits qui les déterminent sont plus vrais, plus incontestables et plus hauteinent avoués par ceux mêmes qui auraient le plus grand intérêt à les démentir, si le démenti était encore possible. Strauss déclare nettement que Jésus n'a pu trouver l'élément social que dans son coeur, car la raison humaine, avant Jésus, ne le possédait ni de loin ni de près. Bayle avait expliqué cette négation : La raison est un instrument de destruction et pas d'édification (1). Et Rousseau a assigné à la cause de cette différence son véritable caractère : « Si la » vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort » de Jésus sont d'un Dieu.» L'axiome de Socrate était : Je sais que je ne sais rien. L'axiome de Jésus était : Je suis la

(1) Pensées diverses. Continuation, v. 3.

vérité..... quiconque ne recueille pas arec moi, disperse. Si je voulais énumérer les noms des hommes qui ont confirmé cette thèse, je nommerais tous les philosophes qui ont eu de la portée. Les uns ont été conduits à cet aveu, non par le zèle de leur foi, mais par l'éclat et l'ascendant irrésistible des faits. J'aurai plus d'une occasion de faire clairement ressortir cette observation dans le cours de cet ouvrage et de démontrer que les penseurs les plus profonds n'ont pu échapper à la rigueur de notre conclusion qu'à l'aide des plus puériles contradictions.

Malebranche lui-même, dont la piété fut si profonde et dont le génie honore à jamais l'humanité, s'égare dans les déductions abstraites de la philosophie. La volonté qui fait l'ordre de la grâce, dit-il, s'est ajoutée à la volonté qui fait l'ordre de la nature : je n'ai jamais pu comprendre ce langåge; je ne considère dans l'harmonieuse variété des ouvrages du Créateur que l'unité d'une volonté qui crée, ou qui relèvè une créature, quand , créée libre, elle s'est, comme l'humanité, éloignée de ses lois. Malebranche reconnait Dieu dans l'étendue intelligible; témérité humaine, nuancée de spinosisme. Je ne m'étonne pas qu'il ait encouru la censure. L'Église est, elle doit être l'intraitable gardienne de la vérité. Elle ne peut composer ni avec les écarts du génie, ni avec la colère des rois, ni avec la fureur des peuples. Elle ne cède ni à la ruse de Julien, ni à la dévorante volupté d'Henri VIII, ni à l'entraînement de l'Angleterre, ni à l'ambition des nobles où à l'aveuglement passionné des peuples de l'Allemagne, ni à l'énergie de Tertullien, ni à la subtilité d'Origène, ni à la perfidie d'Arius, ni å l'avidité de Photius, ni à la raison d'Abélard, ni à la fougue de Luther, ni à la sainte douceur de

Fénelon, ni à l'inquiète prudence du grand Bossuet, ni à la gloire populaire de l'abbé de Lamennais. La vérité est une et la même pour tous. Que ne puis-je mêler mon nom obscur à ces noms éclatants ? Je formulerais ici un vou, celui d'être frappé si je m'égare. J'aurais au moins le bonheur de me relever et de réparer mon erreur en la déplorant devant tous.

George Sand écrit dans l'histoire de sa vie un mot profond et étincelant de vérité. « J'ai cherché jadis la lumière dans des faits de psychologie. C'était absurde (1). » Poëte illustre, entrez à pleines voiles dans le catholicisme, reposez votre pensée dans ses profondeurs : Duc in altum; ou vous vous égarerez, comme tous vos devanciers, dans le chaos des contradictions humaines (2). Après votre affirmation, il ne vous reste pas d'autre alternative. L'un ou l'autre parti est fatal : l'erreur ne se mêle pas à la vérité, comme le sang royal se mêle au sang plébéien, pour former l'unité d'un esprit original et d'un cæur à grandes aspirations. Le célèbre auteur a connu les principaux foyers de la lumière, et cela lui suffit. Non! la solidarité impose le devoir de montrer la vérité à ceux qui l'ignorent, au genre humain qui se trompe (3). « Quand j'ai compris, ajoute George Sand, que cette lumière était dans des principes , et que ces principes étaient en moi sans venir de moi, j'ai pu sans trop d'efforts ni de mérite entrer dans le repos de l'esprit. » Encore un pas, et vous avez le pied sur cette terre promise où l'on trouve aussi le repos du ceur, sans risque

(1) Voir la Presse du 4 octobre 1854.

(2) Inter se invicem cogitationibus accusantibus, aut etiam defendentibus.

(3) Histoire de ma vie.

ni pour la pitié ni pour l'amour : il y a tant de mystères ineffables dans le sein de la divinité! J'étais jeune, je succombais sous le poids de la douleur; de petits oiseaux, doux messagers du ciel, vinrent à moi; je les crus conduits par la main de Dieu : je leur dois la vie..... je serais mort de tristesse.

Continuez, o Dieu bon, de nous envoyer vos muets messagers; ils parlent du moins au cour, tandis qu'il suffit aux hommes de connaître pour eux-mêmes le foyer de la lumière !

Si j'avais le droit d'avoir de la confiance comme de l'admiration, je dirais à l'auteur de l'Histoire de ma vie : Pourquoi laisser à votre cuvre la stérile personnalité que vous blâmez dans les Confessions de Jean-Jacques Rousseau? Pourquoi ne pas l'élever å la hauteur du motif sublime que vous découvrez et que vous admirez dans les Confessions de saint Augustin ? Il eut le repos de l'esprit et les joies du cour, dès qu'il eut le courage de consoler ses semblables, de les édifier par le récit même de ses égarements. Dieu donne tant de grâces aux humbles ! N'auronsnous donc, dans notre siècle d'égoïsme, que les petits oiseaux pour porter, sur leurs ailes légères, notre pensée au ciel?

Un philosophe, M. Auguste Guyard, veut savoir si je suis jeune ou vieux. Comme si le coeur d'un catholique vieillissait; comme si je n'appartenais pas au Dieu qui rend la jeunesse éternelle (1)! M. Guyard veut que nous nous embrassions dans nos conclusions; et je le trouve à moi sur le seuil de sa porte. La première pensée de son ouvrage le plus important me prouve qu'il est catholique. « Le vrai,

(1) Ad Deum qui lætificat juventutem meam.

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