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puissante éteignoit dans ton sang la source de la vie. La mort se glissoit dans ton cœur, et tu la portois dans le sein. Terrible, elle sort tout d'un coup au milieu des jeux qui la couvrent: tu tombes à la fleur de tes ans sous ses véritables efforts. Mes yeux sont les tristes témoins d'un spectacle si lamentable, et ma voix, qui s'étoit formée à de si charmants entretiens, n'a plus qu'à porter jusqu'au ciel l'amère douleur de ta perte. O månes chéris, ombre aimable, victime innocente du sort, reçois dans le sein de la terre ces derniers et tristes hommages! Réveille-toi, cendre immortelle! sois sensible aux gémissements d'une si sincère douleur!

justifier: marque d'un génie élevé que son propre caractère ne domine pas; et il étoit en effet d'un jugement si ferme et si hardi, que les préjugés, même les plus favorables à ses sages inclinations, ne pouvoient pas l'entraîner, quoiqu'il soit si naturel aux hommes sages de se laisser maîtriser par leur sagesse : si modeste d'ailleurs, et si exempt d'amour-propre, qu'il ne pouvoit souffrir ses plus justes louanges, ni même qu'on parlat de lui; et si haut dans un autre sens, que les avantages les plus respectés ne pouvoient pas l'éblouir. Ni l'âge, ni les dignités, ni la réputation, ni les richesses, ne lui imposoient: ces choses qui font une impression si vive sur l'esprit des jeunes gens, n'assujettissoient pas le sien. Il étoit naturellement et sans effort au niveau d'elles.

Qui pourroit expliquer le caractère de son ambition, qui étoit tout à-la-fois si modeste et

Il n'est pas besoin d'avoir fait beaucoup d'expérience des hommes pour connoître leur dureté. En vain cherchent-ils à la mort, par de pathétiques discours, à surprendre la compassion; comme ils l'ont rarement connue, il est rare aussi qu'ils l'excitent; et leur mort ne tou-si fière? Qui pourroit définir son amour pour che personne. Elle est attendue, desirée, ou du moins bientôt oubliée de ceux qui leur sont les plus proches. Tout ce qui les environne, ou les hait, ou les méprise, ou les envie, ou les craint; tous semblent avoir à leur perte quelque intérêt détourné. Les indifférents même osent y ressentir la barbare joie du spectacle. Après avoir cherché l'approbation du monde pendant tout le cours de leur vie, telle en est la fin déplorable. Mais celui qui fait le sujet de ce discours n'a pas dû subir cette loi. Sa vertu timide et modeste n'irritoit pas encore l'envie : il n'avoit que dix-huit ans. Naturellement plein de grace, les traits ingénus, l'air ouvert, la physionomie noble et sage, le regard doux et pénétrant, on ne le voyoit pas avec indifférence. D'abord son aimable extérieur prévenoit tous les cours pour lui, et quand on étoit à portée de connoître son caractère, alors il falloit adorer la beauté de son naturel.

Il n'avoit jamais méprisé personne, ni envié, ni haï. Hors même de quelques plaisanteries qui ne tomboient que sur le ridicule, on ne l'avoit jamais ouï parler mal de qui que ce soit. Il entroit aisément dans toutes les passions et dans toutes les opinions que le monde blâme le plus, et qui semblent les plus bizarres; elles ne le surprenoient point. Il en pénétroit le principe; il trouvoit dans ses réflexions des vues pour les

le bien du monde? Qui auroit l'art de le peindre au milieu des plaisirs? Il étoit né ardent; son imagination le portoit toujours au-delà des amusements de son âge, et n'étoit jamais satisfaite: tantôt on remarquoit en lui quelque chose de dégagé et comme au-dessus du plaisir, dans les chaînes du plaisir même; tantôt il sembloit qu'épuisé, desséché par son propre feu, son ame abattue languissoit de cette langueur passionnée qui consume un esprit trop vif; et ceux qui confondent les traits et la ressemblance des choses le trouvoient alors indolent. Mais au lieu que les autres hommes paroissent au-dessous des choses qu'ils négligent, lui paroissoit au-dessus; il méprisoit les affaires que l'on appréhende. Sa paresse n'avoit rien de foible ni de lent; on y auroit remarqué plutôt quelque chose de vif et de fier. Du reste, il avoit un instinct secret et admirable pour juger sainement des choses et saisir le vrai dans l'instant. On auroit dit que, dans toutes ses vues, il ne passoit jamais par les degrés et par les conséquences qui amusent le reste des hommes; mais que la vérité, sans cette gradation, se faisoit sentir tout entière, et d'une manière immédiate, à son cœur et à son esprit : de sorte que la justesse de ce sentiment, dans laquelle il s'arrêtoit, le faisoit quelquefois paroître trop froid pour le raisonnement, où il ne trouvoit pas tou

tiras pas du champ de la victoire1, glorieuse victime; la mort t'a traîné dans un piége affreux; tu respires un air infecté; l'ombre du trépas t'environne. Pleure, malheureuse patrie, pleure sur tes tristes trophées. Tu couvres toute l'Allemagne de tes intrépides soldats, et tu t'applaudis de ta gloire! Pleure, dis-je, verse des larmes! pousse de lamentables cris! à grande peine quelques débris d'une armée si florissante reverront tes champs fortunés. Avec quels périls! j'en frémis. Ils fuient ». La faim, le désordre, marchent sur leurs traces furtives; la nuit enveloppe leurs pas, et la mort les suit en silence. Vous dites: Est-ce là cette armée qui semoit l'effroi devant elle? Vous voyez; la fortune change: elle craint à son tour; elle presse sa fuite à travers les bois et les neiges. Elle marche sans s'arrêter. Les maladies, la faim, la fatigue excessive, accablent nos jeunes soldats. Misérables! on les voit étendus sur la neige, inhumainement délaissés. Des feux allumés sur la glace éclairent leurs derniers moments. La terre est leur lit redoutable.

jours l'évidence de son instinct. Mais cela, bien loin de marquer quelque défaut de raison, prouvoit sa sagacité. Il ne pouvoit s'assujettir à expliquer par des paroles et par des retours fatigants ce qu'il concevoit d'un coup d'œil. Enfin, pour finir ce discours par les qualités de son cœur, il étoit vrai, généreux, pitoyable, et capable de la plus sûre et de la plus tendre amitié, d'un si beau naturel d'ailleurs, qu'il n'avoit jamais rien à cacher à personne, ne connoissant aucune de ces petitesses (haines, jalousies, vanités) que l'on dérobe au monde avec tant de mystère, et qu'on verse au sein d'un ami avec tant de soulagement. Insensible au plaisir de parler de soi-même, qui est le nœud des amitiés foibles, élevé, confiant, ingénu, propre à détromper les gens vains, chargés du secret accablant de leurs foiblesses, en leur faisant sentir le prix d'une naïveté modeste; en un mot, né pour la vertu et pour faire aimer sur la terre cette haute modération qu'on n'a pas encore définie, qui n'est ni paresse, ni flegme, ni médiocrité de génie, ni froideur de tempérament, ni effort de raisonnement, mais un instinct su- O chère patrie! quoi! mes yeux te revoient périeur aux chimères qui tiennent le monde après tant d'horreurs! En quel temps, en quelle enchanté! on ne verra jamais dans le même su- détresse, en quel déplorable appareil! O triste jet tant de qualités réunies. Oh! que cette idée retour! ô revers! fortuné Lorrain3, nos disgraest cruelle, après une mort si soudaine! Ah! duces ont passé ta cruelle attente: la mort a servi moins, s'il avoit connu toute mon amitié pour ta colère. Les tombeaux regorgent de sang. lui! si je pouvois encore lui parler un moment! N'en sois pas plus fier! la fortune n'a pas mis à s'il pouvoit voir couler ces larmes!... Mais il n'entendra plus ma voix. La mort a fermé son oreille, ses yeux ne s'ouvriront plus : il n'est plus. O triste parole! Malheureux jeune homme, quel bras t'a précipité au tombeau, du sein enchanteur des plaisirs? Tu croissois au milieu des fleurs et des songes de l'espérance; tu croissois... O funeste guerre 1! ô climat redoutable! 1! ô rigoureux hiver 3! ô terre qui contiens la cendre de tes conquérants étonnés! Tombeaux, monuments effroyables des faveurs perfides du sort! voyage fatal! murs sanglants! Tu ne sor

La guerre de 1741, entreprise pour la succession de l'empereur Charles VI contre l'archiduchesse Marie-Thérèse, sa fille ainée. F.

Il y a plus de six degrés de différence entre le climat de Prague et celui d'Avignon, où le jeune Caumont étoit né. F.

3 Le froid de l'hiver de 1741 à 1742 fut le plus grand qui eût été éprouvé depuis 1709. On en trouvera la description dans les Mémoires de l'Académie des Sciences pour 4742. F.

1 Prague avoit été prise d'assaut, le 26 novembre 1741, par le duc de Bavière, à la tête d'une partie des troupes françoises et bavaroises; et c'est à Prague que mourut Hippolyte. F.

2 La nuit du 46 au 17 décembre 1742, le maréchal de BelleIle sortit de Prague avec l'armée françoise, et se rendit à Égra le 26. Le 2 janvier 4743, la garnison françoise qu'il avoit laissée dans Prague en sortit après une capitulation honorable. B. 3 François-Étienne, fils aîné du duc Léopold et d'Élisabeth-Charlotte d'Orléans, né le 8 décembre 1708, fut reconnu duc de Lor

raine après la mort de son père, le 27 mars 1729; il étoit alors à Vienne, d'où il arriva en Lorraine le 9 novembre de la même année. L'an 1736, le 12 février, il épousa, à Vienne, Marie

Thérèse, archiduchesse, fille ainée de l'empereur Charles VI, et,

le 15 décembre suivant, il ratifia les conventions de l'Empereur et du roi de France, portant que Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, seroit mis dès lors en possession des duchés de Bar et de Lorraine, pour être, après lui, réunis à la couronne de France. Après la mort de l'Empereur, en 1741, il fut déclaré corégent de tous les États autrichiens; l'archiduchesse son épouse s'étoit fait couronner reine de Hongrie le 25 juin de cette même année. Mais Charles-Albert, duc de Bavière, avoit été reconnu roi de Bohème le 49 décembre, et il fut élu empereur le 24 janvier 1742. Ce ne fut que le 44 mai 1743, que la reine de Hongrie fut couronnée à Prague reine de Bohême; et son mari ne devint empereur qu'après la mort du duc de Bavière. B.

gréments qui environnoient sa jeunesse, ce mortel abandon... O voile fatal! Dieu terrible! véritablement tu te plais dans un redoutable secret. Qui l'eût cru, mon cher Hippolyte, qui l'eût cru? Le Ciel sembloit prendre un soin pa

tes pieds nos drapeaux victorieux; l'univers les a vus sur tes murs ébranlés triompher de ta folle rage. Tu n'as pas vaincu tu t'abuses. Une main plus puissante a détruit nos armées. Écoute la voix qui te crie: Je t'ai chassé du trône et du lit impérial, où tu te flattois de t'as-ternel de tes jours; et soudain le Ciel te conseoir. J'élève et je brise les sceptres; j'assem- damne, et tu meurs sans qu'aucun effort te ble et détruis les nations; je donne à mon gré puisse arrêter dans ta chute. Tu meurs... O rila victoire, le trépas, le trône et les fers. Mor-gueur lamentable! Hippolyte... Cher Hippotel, tout est né sous ma loi.

O Dieu! vous l'avez fait paroître. Vous avez dissipé nos armées innombrables, vous avez moissonné l'espoir de nos maisons. Hélas! de quels coups vous frappez les têtes les plus innocentes! Aimable Hippolyte, aucun vice n'infectoit encore ta jeunesse. Tes années croissoient sans reproche, et l'aurore de ta vertu jetoit un éclat ravissant. La candeur et la vérité régnoient dans tes sages discours avec l'enjouement et les graces. La tristesse déconcertée s'enfuyoit au son de ta voix; les desirs inquiets s'apaisoient. Modéré jusque dans la guerre, ton esprit ne perdoit jamais sa douceur et son agrément. Tu le sais, province éloignée, Moravie, théâtre funeste de nos marches laborieuses; tu sais avec quelle patience il portoit ces courses mortelles. Son visage toujours serein effaçoit l'éclat de tes neiges, et réjouissoit tes cabanes. Oh! puissions-nous toujours sous tes rustiques toits...! Mais le repos succède à nos longues fatigues. Prague nous reçoit. Ses remparts semblent assurer notre vie comme notre tranquillité. O cher Hippolyte! la mort t'avoit préparé cette embûche. A l'instant elle se déclare, tu péris; la fleur de tes jours sèche comme l'herbe des champs; je veux te parler, je rencontre tes regards mourants qui me troublent. Je bégaie, et force ma langue. Tu ne m'entends plus ; une voix plus puissante et plus importune parle à ton oreille effrayée. Le temps presse, la mort t'appelle, la mort te demande et t'attire. Hâte-toi, dit-elle, hâte-toi; ta jeunesse m'irrite et ta beauté me blesse; ne fais point de vœux inutiles: je me ris des larmes des foibles, et j'ai soif du sang innocent: tombe, passe, exhale ta vie.—Quoi, si tôt! Quoi, dans ses beaux jours et dans la primeur de son âge! Dieu vivant, vous le livrez donc à l'affreuse main qui l'opprime; vous le délaissez sans pitié. Tant de dons et tant d'a

lyte, est-ce toi que je vois dans ces tristes débris!.. Restes mutilés de la mort, quel spectacle affreux vous m'offrez!... Où fuirai-je? Je vois partout des lambeaux flétris et sanglants, un tombeau qui marche à mes yeux, des flambeaux et des funérailles. Cesse de m'effrayer de ces noires images, chère ombre, je n'ai pas trahi la foi que je dois à ta cendre. Je t'aimois vivant, je te pleure au tombeau. Ta vie combloit mes voeux, et ta perte m'accable. Mon deuil et mes regrets peuvent-ils avoir des limites, lorsque ton malheur n'en a point? Va, je porte au fond de mon cœur une loi plus juste et plus tendre. Ta vertu méritoit un attachement éternel; je lui dois d'éternelles larmes, et j'en verserai des torrents.

Homme insuffisant à toi-même, créature vide et inquiète, tu t'attaches, tu te détaches, tu t'affliges, tu te consoles; ta foiblesse par-tout éclate. Mais connois du moins ce principe: qui s'est consolé, n'aime plus; et qui n'aime plus, tu le sais, est léger, ingrat, infidèle, et d'une imagination foible, qui périt avec son objet. On dit: Dans la mort, nul remède. Conclus : nulle consolation à qui aime au-delà de la mort. Suppose un moment en toi-même : ce que j'ai de plus cher au monde est dans un péril imminent. Une longue absence le cache. Je ne puis ni le secourir, ni le joindre; et je me console, et je m'abandonne au plaisir avec une barbare ardeur! Foible image, vaine expression! nul péril n'égale la mort, nulle absence ne la figure. O cœurs durs! vous ne sentez pas la force de ces vérités. Les charmes d'une amitié pure ne vous touchent que foiblement. Vous n'aimez, vous ne regardez que les choses qui ont de l'éclat. Pourquoi donc, mon cher Hippolyte, n'admiroient-ils pas ta vertu dans un âge encore si tendre? Que peuvent-ils voir de plus rare? Ils veulent des actions brillantes qui puissent for

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Ouvrez-vous, tombeaux redoutables! Mânes solitaires, parlez, parlez. Quel silence indomptable! O triste abandon! ô terreur! Quelle main tient donc sous son joug toute la nature interdite? O Être éternel et caché, daigne dissiper les alarmes où mon ame infirme est plongée. Le secret de tes jugements glace mes timides esprits. Voilé dans le fond de ton être, tu fais les destins et les temps, et la vie et la mort, et la crainte et la joie, et l'espoir trompeur et crédule. Tu règnes sur les éléments et sur les enfers révoltés; l'air frappé frémit à ta voix : redoutable juge des morts, prends pitié de mon désespoir."

MÉDITATION SUR LA FOI.

AVIS DU LIBRAIRE.

L'auteur avoit résolu de ne point donner, dans cette nouvelle édition, les deux pièces suivantes, les regardant comme peu. assortissantes aux matières sur lesquelles il avoit écrit. Son dessein étoit de les rétablir dans un autre ouvrage où leur genre n'auroit point été déplacé. Mais la mort qui vient de l'enlever,

cer leur estime; et n'avois-tu pas le génie qui | la nature est muette : l'univers effrayé repose. enfante ces nobles actions? Mon enfant, ta grande jeunesse leur cachoit des dons si précoces. Leurs sens n'alloient pas jusqu'à toi. La raison et le cœur de la plupart des hommes se forment tard. Ils ne peuvent, parmi les graces d'une si riante jeunesse, admettre un sérieux si profond: ils croient cet accord impossible. Ainsi ils ne t'ont point rendu justice; ils ne peuvent plus te la rendre. Moi-même, pardonne, ombre aimable, tes vertus et tes agréments peut-être ne m'ont pas trouvé toujours équitable et sensible. Pardonne un excès d'amitié qui mêloit à mes sentiments des délicatesses injustes. Oh! comme elles se sont promptement dissipées! Quand la mort a levé le voile qu'elles avoient mis sur mes yeux, je t'ai vu tel que ma tendresse vouloit que tu fusses dans ta vie. Mais pardonne encore une fois; car tu n'as jamais pu douter du fond de mon attachement. Je t'aimois même avant de pouvoir te connoître. Je n'ai jamais aimé que toi. Tes inclinations généreuses étoient chères à mon enfance; avant de L'avoir jamais vu, mon imagination séduite m'en faisoit l'aimable peinture. Cent fois elle m'a présenté les graces de ton caractère, ta beauté, ta pudeur, ta facile bonté. J'ignorois ton nom et ta vie, et mon cœur t'admiroit, te parloit, te voyoit, te cherchoit dans la solitude. Tu ne m'as connu qu'un moment; et lorsque nous nous sommes connus, j'avois rendu mille fois en secret un hommage mystérieux à tes vertus. Heureux sont ceux qui ont une foi sensible, Hélas! un bonheur plus réel paroissoit avoir et dont l'esprit se repose dans les promesses de pris la place de l'erreur de mes premiers vœux. Je croyois posséder l'objet d'une si touchante la religion! Les gens du monde sont désespérés illusion, et je l'ai perdu pour toujours. si les choses ne réussissent pas selon leurs deQu'êtes-vous devenue, ombre digne des cieux? sirs. Si leur vanité est confondue, s'ils font des mes regrets vont-ils jusqu'à vous?.... Je fris-fautes, ils se laissent abattre à la douleur : le sonne... O profond abyme! ô douleur! ô mort! repos, qui est la fin naturelle des peines, foô tombeau! voile obscur, nuit impénétrable, mente leurs inquiétudes; l'abondance, qui demystères de l'éternité! Qui pourra calmer l'in-voit quiétude et la crainte qui me dévorent? Qui me révélera les conseils de la mort? O terre, crainstu de violer le secret affreux de tes antres? Tu te tais, tu prêtes l'oreille; tu caches ton sanglant larcin; chaque instant augmente ma peine; mon trouble interroge la nuit, et la nuit ne peut l'éclaircir; j'implore les cieux, ils se taisent. Les enfers sont sourds à ma voix : toute

m'ôtant l'espérance de rien avoir d'un homme si recommandable par la beauté de son génie, par la noblesse de ses pensées,

et dont l'unique pensée étoit de faire aimer la vertu, j'ai cru aussi admirables pour le fonds, que pour la dignité et l'élégance

que le public me sauroit gré de ne pas le priver de deux écrits,

avec lesquelles ils sont traités.

satisfaire leurs besoins, les multiplie; la raison, qui leur est donnée pour calmer leurs passions, les perd; une fatalité marquée tourne contre eux-mêmes tous leurs avantages. La force de leur caractère, qui leur serviroit à

Cet avis se trouve dans la seconde édition des œuvres de

vauvenargues, commencée par lui-même, mais qui ne fut achevée qu'après sa mort par le libraire Antoine-Claude Brias

son, Paris, 1747, in-12, sous la surveillance de l'abbé Trublet et de l'abbé Séguy.

Formez donc vos projets, hommes ambitieux, lorsque vous le pouvez encore; hâtez-vous, aehevez vos songes; poussez vos superbes chimères au période des choses humaines. Élevés par cette illusion au dernier degré de la gloire, vous vous convaincrez par vous-mêmes de la vanité des fortunes à peine vous aurez atteint, sur les ailes de la pensée, le faîte de l'élévation, vous vous sentirez abattus, votre joie mourra, la tristesse corrompra vos magnificences, et jusque dans cette possession imaginaire des faveurs du monde, vous en connoîtrez l'imposture. O mortels! l'espérance enivre; mais la possession sans espérance, même chimérique, traîne le dégoût après elle: au comble des grandeurs du monde, c'est là qu'on en sent le néant.

porter les misères de leur fortune s'ils savoient des erreurs de l'esprit qui l'humilient sans fin, borner leurs desirs, les pousse à des extrémités des difformités corporelles qu'on ne peut ni qui passent toutes leurs ressources, et les fait cacher ni guérir, enfin des foiblesses de l'ame, errer hors d'eux-mêmes loin des bornes de la qui sont de tous les maux le plus insupportable raison. Ils se perdent dans leurs chimères; et et le plus irremediable. Hélas! que vous êtes pendant qu'ils y sont plongés, et pour ainsi dire heureuses, ames simples, ames dociles! vous abymés, la vieillesse, comme un sommeil dont marchez dans les sentiers sûrs. Auguste relion ne peut pas se défendre vers la fin d'un jour gion! douce et noble créance, comment peutlaborieux, les accable et les précipite dans la on vivre sans vous? Et n'est-il pas bien manilongue nuit du tombeau. feste qu'il manque quelque chose aux hommes, lorsque leur orgueil vous rejette? les astres, la terre, les cieux, suivent, dans un ordre immuable, l'éternelle loi de leur être : toute la nature est conduite par une sagesse éclatante, l'homme seul flotte au gré de ses incertitudes et de ses passions tyranniques, plus troublé qu'éclairé de sa foible raison. Misérablement délaissé, conçoit-on qu'un être si noble soit le seul privé de la règle qui règne dans tout l'univers? ou plutôt n'est-il pas sensible que, n'en trouvant point de solide hors de la religion chrétienne, c'est celle qui lui fut tracée avant la naissance des cieux? Qu'oppose l'impie à la foi d'une autorité si sacrée? Pense-t-il qu'élevé par-dessus tous les êtres, son génie est indépendant? Et qui nourriroit dans ton cœur un si ridicule mensonge, être infirme! Tant de degrés de puissance, d'intelligence, que tu sens au-delà de toi, ne te font-ils pas soupçonner une souveraine raison? Tu vis, foible avorton de l'ètre; tu vis, et tu t'oses assurer que l'Étre parfait ne soit pas. Misérable, lève les yeux, regarde ces globes de feu qu'une force inconnue condense. Écoute, tout nous porte à croire que des êtres si merveilleux n'ont pas le secret de leur cours; ils ne sentent pas leur grandeur ni leur éternelle beauté; ils sont comme s'ils n'étoient pas. Parle donc; qui jouit de ces ètres aveugles qui ne peuvent jouir d'eux-mêmes? Qui met un accord si parfait entre tant de corps si divers, si puissants, si impétueux? D'où naît leur concert éternel? D'un mouvement simple, incréé... Je t'entends; mais ce mouvement qui opère ces grandes merveilles, les sait-il, ne les sait-il pas? Tu sais que tu vis; nul insecte n'ignore sa propre existence, et le seul principe de l'être, l'ame de l'univers.... ô prodige! ô blaspheme! l'ame de l'univers.... O puissance invisible! pouvezvous souffrir cet outrage! Vous parlez, les as

Seigneur, ceux qui espèrent en vous s'élèvent sans peine au-dessus de ces réflexions accablantes. Lorsque le cœur, pressé sous le poids des affaires, commence à sentir la tristesse, ils se réfugient dans vos bras ; et là, oubliant leurs douleurs, ils puisent le courage et la paix à leur source. Vous les échauffez sous vos ailes et dans votre sein paternel; vous faites briller à leurs yeux le flambeau sacré de la foi; l'envie n'entre pas dans leur cœur; l'ambition ne le trouble point; l'injustice et la calomnie ne peuvent pas même l'aigrir. Les approbations, les caresses, les secours impuissants des hommes, leurs refus, leurs dédains, leurs infidélités, ne les touchent que foiblement; ils n'en exigent rien; ils n'en attendent rien; ils n'ont pas mis en eux leur dernière ressource: la foi seule est leur saint asile, leur inébranlable soutien. Elle les console de la maladie qui accable les plus fortes ames, de l'obscurité qui confond l'orgueil des esprits ambitieux, de la vieillesse qui renverse sans ressource les projets et les vœux outrés, de la perte du temps qu'on croit irréparable,

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