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douceur, pourrois-je oublier la noblesse et le | de matière que de longs discours, plus de proportion et plus d'art.

charme de ta parole lorsqu'il est question d'éloquence? Né pour cultiver la sagesse et l'humanité dans les rois, ta voix ingenue fit retentir au pied du trône les calamités du genre humain foulé par les tyrans, et défendit contre les artifices de la flatterie la cause abandonnée des peuples. Quelle bonté de cœur, quelle sincérité se remarque dans tes écrits! Quel éclat de paroles et d'images! Qui sema jamais tant de fleurs dans un style si naturel, si mélodieux et si tendre? Qui orna jamais la raison d'une si touchante parure? Ah! que de trésors, d'abondance, dans ta riche simplicité!

O noms consacrés par l'amour et par les respects de tous ceux qui chérissent l'honneur des lettres! Restaurateurs des arts, pères de l'éloquence, lumières de l'esprit humain, que n'aije un rayon du génie qui échauffa vos profonds discours, pour vous expliquer dignement et marquer tous les traits qui vous ont été propres! Si l'on pouvoit mêler des talents si divers, peut-être qu'on voudroit penser comme Pascal, écrire comme Bossuet, parler comme Fénelon. Mais parceque la différence de leur style venoit de la différence de leurs pensées et de leur manière de sentir les choses, ils perdroient beaucoup tous les trois, si l'on vouloit rendre les pensées de l'un par les expressions de l'autre. On ne souhaite point cela en les lisant; car chacun d'eux s'exprime dans les termes les plus assortis au caractère de ses sentiments et de ses idées : ce qui est la véritable marque du génie. Ceux qui n'ont que de l'esprit empruntent nécessairement toute sorte de tours et d'expressions: ils n'ont pas un caractère distinctif.

SUR LA BRUYÈRE.

Il n'y presque point de tour dans l'éloquence qu'on ne trouve dans La Bruyère; et si on y desire quelque chose, ce ne sont pas certainement les expressions, qui sont d'une force infinie et toujours les plus propres et les plus précises qu'on puisse employer. Peu de gens l'ont compté parmi les orateurs, parcequ'il n'y a pas une suite sensible dans ses Caractères. Nous faisons trop peu d'attention à la perfection de ses fragments, qui contiennent souvent plus

On remarque dans tout son ouvrage un esprit juste, élevé, nerveux, pathétique, égalelement capable de réflexion et de sentiment, et doué avec avantage de cette invention qui distingue la main des maîtres et qui caractérise le génie.

Personne n'a peint les détails avec plus de feu, plus de force, plus d'imagination dans l'expression, qu'on n'en voit dans ses Caractères. Il est vrai qu'on n'y trouve pas aussi souvent que dans les écrits de Bossuet et de Pascal, de ces traits qui caractérisent une passion ou les vices d'un particulier, mais le genre humain. Ses portraits les plus élevés ne sont jamais aussi grands que ceux de Fénelon et de Bossuet: ce qui vient en grande partie de la différence des genres qu'ils ont traités. La Bruyère a cru, ce me semble, qu'on ne pouvoit peindre les hommes assez petits: et il s'est bien plus attaché à relever leurs ridicules que leur force. Je crois qu'il est permis de présumer qu'il n'avoit ni l'élévation, ni la sagacité, ni la profondeur de quelques esprits du premier ordre; mais on ne lui peut disputer sans injustice une forte imagination, un caractère véritablement original, et un génie créateur 1.

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« Mais les écrivains pathétiques nous émeuvent plus fortement; et cette puissance qu'ils ont sur notre ame, la dispose à nous accorder plus de lumières. Nous jugeons toujours d'un auteur par le caractère de ses sentiments. Si on compare La Bruyère à Fénelon, la vertu toujours tendre et naturelle du dernier, et l'amour-propre qui se montre quelquefois dans l'autre, le sentiment nous porte malgré nous à croire que celui qui fait paroître l'ame la plus grande a l'esprit le plus éclairé; et toutefois il seroit difficile de justifier cette préférence. Fénelon a plus' de facilité et d'abondance, l'auteur des Caractères, plus de préci

sion et plus de force: le premier, d'une imagination plus riante chant rendre les plus grandes choses familières et sensibles sans

et plus féconde; le second, d'un génie plus véhément ; l'un sa

les abaisser; l'autre sachant ennoblir les plus petites sans les déguiser celui-là plus humain; celui-ci plus austère : l'un plus tendre pour la vertu; l'autre plus implacable au vice : l'un et l'autre moins pénétrants et moins profonds que les hommes que j'ai nommés, mais inimitables dans la clarté et dans la netteté

de leurs idées; enfin originaux, créateurs dans leur genre, et modèles très accomplis.

CARACTÈRES.

I.

Oronte, ou le vieux fou.

Oronte, vieux et flétri, dit que les gens vieux sont tristes, et que pour lui il n'aime que les jeunes gens. C'est pour cela qu'il s'est logé dans une auberge, où il a, dit-il, le plaisir de ceux qui voyagent, sans leurs peines, parcequ'il voit tous les jours à souper de nouveaux visages. On le voit quelquefois au jeu de paume, avec de jeunes gens qui sortent du bal, et il va déjeûner avec eux; il les cultive avec le même soin que s'il avoit envie de leur plaire. Mais on peut lui rendre justice ce n'est pas la jeunesse qu'il aime, c'est la folie. Il a un fils qui a vingt ans, et qui est déja estimé dans le monde; mais ce jeune homme est appliqué, et passe une grande partie de la nuit à lire. Oronte a brûlé plusieurs fois les livres de son fils, et n'a fait grace qu'à des vers obscènes, qui d'ailleurs sont assez mauvais. Ce jeune homme en rachète toujours de nouveaux, et trompe les soins de son père. Oronte a voulu lui donner une fille de l'Opéra que lui-même a eue autrefois, et n'a rien négligé, dit-il, pour son éducation; mais ce petit drôle est entêté, ajoute-t-il, et a l'esprit gâté et plein de chimères.

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et fait poudrer ses cheveux en attendant qu'on batte la générale. Il accompagne exactement l'officier de jour, et visite avec lui les postes de l'armée. Il donne des projets au général, et fait un journal raisonné de toutes les opérations de la campagne. On ne fait guère de détachement où il ne se trouve; et comme il est le premier de son régiment à marcher, et qu'on le cherche par-tout, on apprend qu'il est volontaire à un fourrage qui se fait sur les derrières du camp; et un autre marche à sa place. Ses camarades ne l'estiment point; mais il ne vit pas avec eux, il les évite; et si quelque officier général lui demande le nom d'un officier de son régiment qui est de garde, Thersite lui répond qu'il le connoît bien, mais qu'il ne se souvient pas de son nom. Il est familier, officieux, insolent, pourtant très bas avec son colonel. Il fait servilement sa cour à tous les grands seigneurs de l'armée; et s'il se trouve chez le duc Eugène lorsque celui-ci se débotte, Thersite fait un mouvement pour lui présenter ses souliers ; mais comme il s'aperçoit qu'il y a beaucoup de monde dans la chambre, il laisse prendre les souliers par un valet, et rougit en se relevant.

III.

Les jeunes gens.

et

Les jeunes gens jouissent sans le savoir, et s'ennuient en croyant se divertir. Ils font un souper où ils sont dix-huit sans compter les dames; et ils passent la nuit à table à détonner quelques chansons obscènes, à conter le roman de l'Opéra, et à se fatiguer pour chercher le plaisir, qu'à peine les plus impudents peuvent essayer dans un quart-d'heure de faveur; et comme on se pique à tous les âges d'avoir de l'esprit, ils admettent quelquefois à leurs parties des gens de lettres qui font là leur apprentissage pour le monde. Mais tous s'ennuient réciproquement, et ils se détrompent les uns des autres.

Ces jeunes gens vont au spectacle pour se rassembler. Ils y paroissent, épuisés de leurs

Thersites, que nous appelons Thersite, nous est représenté par Homère, dans son Iliade, comme le plus laid, le plus lâche incontinences, avec une audace affectée et des yeux éteints. Ils parlent grossièrement des fem

et le plus insolent des capitaines grecs qui se trouvèrent au siége de Troie. C'est par cette raison que ce nom est ordinaire

ment donné à ceux à qui l'on croit pouvoir reprocher les mêmes, et avec dégoût. On les voit sortir quel

mes défauts. F.

quefois au commencement du spectacle, pour

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satisfaire quelque idée de débauche qui leur de louer; qui, lorsqu'on lui lit un mauvais rovient en tête; et après avoir fait le tour des al-man, mais protégé, le trouve digne de l'auteur lées obscures de la Foire, ils reviennent au dernier acte de la comédie et se racontent à l'oreille leurs ridicules prouesses. Ils se font un point d'honneur de traiter légèrement tous les plaisirs ; et les plaisirs, qui fuient la dissipation et la folie, ne leur laissent qu'une ombre foible et une fausse image de leurs charmes.

1

IV.

du Sopha, et feint de le croire de lui; qui demande à un grand seigneur qui lui montre une ode, pourquoi il ne fait pas une tragédie ou un poëme épique; qui du même éloge qu'il donne à Voltaire, régale un auteur qui s'est fait siffler sur les trois théâtres ; qui, se trouvant à souper chez une femme qui a la migraine, lui dit tristement que la vivacité de son esprit la consume comme Pascal, et qu'il faut l'empêcher de se tuer. S'il arrive à un homme de ce caractère de faire une plaisanterie sur quelqu'un qui n'est pas riche, mais dont un homme riche prend le parti, aussitôt le flatteur change de langage, et

dit

d'ombre au mérite distingué. C'est l'homme que les petits défauts qu'il reprenoit servent

dont Rousseau disoit :

Quelquefois même aux bons mots s'abandonne.
Mais doucement et sans blesser personne.

Cet homme qui a loué toute sa vie jusqu'à ceux qu'il aimoit le moins, n'a jamais obtenu des autres la moindre louange, et tout ce que ses amis ont osé dire de plus fort pour lui, c'est ce vieux discours : En vérité, c'est un honnête garçon, ou c'est un bon homme.

VI.

Lacon, ou le petit homme.

Midas, ou le sot qui est glorieux. Le sot qui a de la vanité est l'ennemi né des talents. S'il entre dans une maison où il trouve un homme d'esprit, et que la maîtresse du logis lui fasse l'honneur de le lui présenter, Midas le salue légèrement et ne répond point. Si l'on ose louer en sa présence le mérite qui n'est pas riche, il s'assied auprès d'une table, et compte des jetons ou mêle des cartes sans rien dire. Lorsqu'il paroît un livre dans le monde qui fait quelque bruit, Midas jette d'abord les yeux sur la fin, et puis sur le milieu du livre; ensuite il prononce que l'ouvrage manque d'ordre, et qu'il n'a jamais eu la force de l'achever. On parle devant lui d'une victoire que le héros du Nord a remportée sur ses ennemis ; et sur ce qu'on raconte des prodiges de sa capacité et de sa valeur, Midas assure que la disposition de la bataille a été faite par M. de Rottembourg qui Lacon ne refuse pas son estime à tous les n'y étoit pas, et que le prince s'est tenu caché auteurs. Il y a beaucoup d'ouvrages qu'il addans une cabane jusqu'à ce que les ennemis fus-mire; et tels sont les vers de La Motte, l'Hissent en déroute. Un homme qui a été à cette toire romaine de Rollin, et le Traité du vrai action l'assure qu'il a vu charger le roi à la tête mérite, qu'il préfère, dit-il, à La Bruyère. H de sa maison; mais Midas répond froidement met dans une même classe Bossuet et Fléchier, qu'on ne verra jamais que des folies d'un prince et croit faire honneur à Pascal de le comparer qui fait des vers, et qui est l'ami de Voltaire. à Nicole, dont il a lu les Essais avec une patience tout-à-fait chrétienne. Il soutient qu'après Bayle et Fontenelle, l'abbé Desfontaines est le meilleur écrivain que nous ayons eu. Il ne peut souffrir la musique de Rameau; et si on lui parle des Indes galantes ou de l'opéra de Dardanus, il se met à chanter des morceaux de Tancrède, ou d'un autre ancien opéra. Il n'épargne pas les acteurs qui ont succédé à Murer, à Thevenard, etc., et Poirier ne paroît jamais qu'il ne batte long-temps des mains pour faire

V.

Le flatteur insipide.

Un homme parfaitement insipide est celui qui loue indifféremment tout ce qu'il croit utile

Nom que Voltaire a souvent employé pour désigner Frédéric le Grand. La bataille dont il s'agit ici est sans doute celle de Friedberg, gagnée par Frédéric, le 4 juin 4745, sur le prince Charles de Lorraine. B.

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Clazomène a eu l'expérience de toutes les misères de l'humanité. Les maladies l'ont as

Caritès est esclave de la construction, et ne peut souffrir la moindre hardiesse. Il ne sait siégé dès son enfance, et l'ont sevré dans son point ce que c'est qu'éloquence, et se plaint de printemps de tous les plaisirs de la jeunesse. Né pour les plus grands déplaisirs, il a eu de ce que l'abbé d'Olivet a fait grace à Racine de la hauteur et de l'ambition dans la pauvreté. Il quatre cents fautes: mais il sait admirablement s'est vu dans ses disgraces méconnu de ceux la différence de pas et point; et il a fait des noqu'il aimoit. L'injure a flétri sa vertu ; et il a été tes excellentes sur le petit Traité des Synony-offensé de ceux dont il ne pouvoit prendre de mes, ouvrage très propre, dit-il, à former un grand orateur. Caritès n'a jamais senti si un mot étoit propre ou ne l'étoit pas; si une épithète étoit juste, et si elle étoit à sa place. Si pourtant il fait imprimer un petit ouvrage, il y fait, pendant l'impression, de continuels changements : il voit, il revoit les épreuves, il les communique à ses amis; et si, par malheur, le libraire a oublié d'ôter une virgule qui est de trop, quoiqu'elle ne change point le sens, il ne veut point que son livre paroisse jusqu'à ce qu'on ait fait un carton, et il se vante qu'il n'y a point de livre si bien imprimé que le sien.

VIII.

L'étourdi.

Il n'y a pas long-temps qu'étant à la Comédie auprès d'un jeune homme qui faisoit du bruit, je lui dis: Vous vous ennuyez; il faut écouter une pièce quand on veut s'y plaire.-Mon ami, me répondit-il, chacun sait ce qui le divertit je n'aime point la comédie, mais j'aime le théâtre; vous êtes bien fou d'imaginer d'apprendre à quelqu'un ce qui lui plaît. — Cela peut bien être, lui dis-je; je ne savois pas que vous vinssiez à la comédie pour avoir le plaisir de l'interrompre. Et moi je savois, me dit-il, qu'on ne sait ce qu'on dit quand on raisonne des plaisirs d'autrui; et je vous prendrois pour un sot, mon très cher ami, si je ne vous connoissois depuis long-temps pour le fou le plus accompli qu'il y ait au monde. - En achevant ces mots, il traversa le théâtre, et alla baiser sur la joue

vengeance. Ses talents, son travail continuel,
son application à bien faire, n'ont pu fléchir la
dureté de sa fortune. Sa sagesse n'a pu le ga-
rantir de faire des fautes irréparables. Il a souf-
fert le mal qu'il ne méritoit pas, et celui que
son imprudence lui a attiré. Lorsque la fortune
a paru se lasser de le poursuivre, la mort s'est
offerte à sa vue. Ses yeux se sont fermés à la
fleur de son âge; et quand l'espérance trop
lente commençoit à flatter sa peine, il a eu la
douleur insupportable de ne pas laisser assez
de bien pour payer ses dettes, et n'a pu sauver
sa vertu de cette tache. Si l'on cherche quelque
raison d'une destinée si cruelle, on aura, je
crois, de la peine à en trouver. Faut-il deman-
der la raison pourquoi des joueurs très habiles
se ruinent au jeu, pendant que d'autres hom-
mes y font leur fortune? ou pourquoi l'on voit
des années qui n'ont ni printemps ni automne,
où les fruits de l'année sèchent dans leur fleur?
Toutefois, qu'on ne pense pas que
eût voulu changer sa misère pour la prospérité
des hommes foibles. La fortune peut se jouer
de la sagesse des gens vertueux ; mais il ne lui
appartient pas de faire fléchir leur courage.

X.

Phalante, ou le scélérat.

Clazomène

Phalante a voué ses talents aux fureurs et au crime; impie, esclave insolent des grands, ambitieux, oppresseur des foibles, contempteur des bons, corrupteur audacieux de la jeunesse, son génie violent et hardi préside en

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L

E

les ténèbres. Il est dès long-temps à la tête de tous les débauchés et les scélérats. Il ne se commet point de meurtres ni de brigandage où son noir ascendant ne le fasse tremper. Il ne connoît ni l'amour, ni la crainte, ni la foi, ni la compassion. Il méprise l'honneur autant que la vertu, et il hait les dieux et les lois. Le crime lui plaît par lui-même. Il est scélérat sans dessein et audacieux sans motif. Les extrémités les plus dures, la faim, la douleur, la misère, ne l'abattent point. Il a éprouvé tour à tour l'une et l'autre fortune prodigue et fastueux dans l'abondance, entreprenant et téméraire dans la pauvreté, emporté et souvent cruel dans ses plaisirs, dissimulé et implacable dans ses haines, furieux et barbare dans ses vengeances, éloquent seulement pour persuader le crime et pour pervertir l'innocence, son naturel féroce et indomptable aime à fouler aux pieds l'humanité, la prudence et la religion; il vit tout souillé d'infamie; il marche la tête levée; il menace de ses regards les sages et les vertueux; sa témérité insolente triomphe des lois.

secret à tous les crimes qui sont ensevelis dans | condition! Aussi mettons-nous à la tête des philosophes son illustre auteur, et je veux avouer qu'il y a peu d'hommes d'un esprit si philosophique, si fin, si facile, si net, et d'une si grande surface; mais nul n'est parfait; et je crois que les plus sublimes esprits ont eux-mêmes des endroits foibles. Ce sage et subtil philosophe n'a jamais compris que la vérité nue pût intéresser; la simplicité, la véhémence, le sublime, ne le touchent point. Il me semble, ditil, qu'il ne faudroit donner dans le sublime qu'à son corps défendant; il est si peu naturel. Isocrate veut qu'on traite toutes les choses du monde en badinant; aucune ne mérite, selon lui, un autre ton. Si on lui représente que les hommes aiment sérieusement jusqu'aux bagatelles, et ne badinent que des choses qui les touchent peu, il n'entend pas cela, dit-il ; pour lui, il n'estime que le naturel; cependant son badinage ne l'est pas toujours, et ses réflexions sont plus fines que solides. Isocrate est le plus ingénieux de tous les hommes, et compte pour peu tout le reste. C'est un homme qui ne veut ni persuader, ni corriger, ni instruire personne. Le vrai et le faux, le frivole et le grand, tout ce qui lui est occasion de dire quelque chose d'agréable, lui est aussi propre. Si César vertueux peut lui fournir un trait, il peindra César vertueux, sinon il fera voir que toute sa fortune n'a été qu'un coup du hasard; et Brutus sera tour à tour un héros ou un scélérat, selon qu'il sera plus utile à Isocrate. Cet auteur n'a jamais écrit que dans une seule pensée; il est parvenu à son but. Les hommes ont enfin tiré de ses ouvrages ce plaisir solide de savoir qu'il a de l'esprit. Quel moyen après cela de condamner un genre d'écrire si intéressant et si utile!

XI.

Isocrate, ou le bel esprit moderne. Le bel esprit moderne 1 n'est ni philosophe, ni poëte, ni historien, ni théologien ; il a toutes ces qualités si différentes et beaucoup d'autres ; il est obligé de dire assez de choses inutiles, parcequ'il doit fort peu parler de choses nécessaires. Le sublime de sa science est de rendre des pensées frivoles par des traits. Qui veut mieux penser ou mieux vivre? Qui sait même où est la vérité? Un esprit vraiment supérieur fait valoir toutes les opinions, et ne tient à aucune. Il a vu le fort et le foible de tous les principes, et il a reconnu que l'esprit humain n'avoit que le choix de ses erreurs. Indulgente philosophie, qui égale Achille et Thersite, et nous laisse la liberté d'être ignorants, paresseux, frivoles, oisifs, sans nous faire de pire

'Remond de Saint-Marc. Il a fait imprimer en 4743 trois vohimes de littérature, où l'on trouve de l'esprit, mais point de goût, et un jugement souvent faux. C'étoit le frère de Remond le mathématicien, de qui on a recueilli quelques lettres qu'il écrivoit à mademoiselle de Launay (madame de Staal ). S.

pas

On ne finiroit point sur Isocrate et sur ses pareils, si on vouloit tout dire. Ces esprits si fins ont paru après les grands hommes du siècle passé. Il ne leur étoit facile de donner à la vérité la même autorité et la même force que l'éloquence lui avoit prêtée; et pour se faire loit avoir leur génie ou marcher dans une autre remarquer après de si grands hommes, il falvoie. Isocrate, né sans passion, privé de sentiment pour la simplicité et l'éloquence, s'attacha bien plus à détruire qu'à rien établir. Ennemi des anciens systèmes, et savant à saisir le

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