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SYLVIE ET LYGDAMON

Sylvie
Il est vrai, j'admirais la hauteur de ces bois.

Lygdamon
Admirez mon amour, plus grande mille fois.

Sylvie
Que le bruit de cette onde a d'agréables charmes!

Lygdamon
Pouvez-vous voir de l'eau sans penser à mes larmes?

Sylvie s Je cherche dans ces prés la fraîcheur des zéphirs.

Lygdamon
Vous devez ce plaisir au vent de mes soupirs.

Sylvie Que d'herbes, que de fleurs vont bigarrant ces plaines!

Lygdamon
Leur nombre est plus petit que celui de mes peines.

Sylvie
Ce petit papillon ne m'abandonne pas.

Lygdamon 10 Mon cœur, de la façon, accompagne vos pas.

(GEORGES DE SCUDÉRY)

MADRIGAL

Tout cède à sa belle présence,
Et, de peur que rien ne l'offense,
Le soleil éteint son flambeau;
Il va se retirer sous l'onde:
Il laisse à cet astre plus beau
La charge d'éclairer le monde.

(COTIN)

CHANSON POUR UNE TOUTE JEUNE DEMOISELLE

Eh quoi! dans un âge si tendre,
On ne peut déjà vous entendre

Ni voir vos beaux yeux sans mourir!
Ah! soyez, jeune Iris, ou plus grande ou moins belle;

Apprenez, petite cruelle,
Apprenez à blesser quand vous saurez guérir.

(BOISROBERT)

10

II. BALZAC

1597–1654 1. Lettre à Corneille sur Cinna, 17 janvier 1643 Monsieur, j'ai senti un notable soulagement depuis l'arrivée de votre paquet, et je crie miracle dès le commencement de ma lettre. Votre Cinna guérit les malades, 15 il fait que les paralytiques battent des mains, il rend la parole à un muet, ce serait trop peu de dire à un enrhumé. · En effet, j'avais perdu la parole avec la voix; et, puisque je les recouvre l'une et l'autre par votre moyen, il est bien juste que je les emploie toutes deux à votre gloire, 20 et à dire sans cesse: «La belle chose!) Vous avez peur néanmoins dêtre de ceux qui sont accablés par la majesté

des sujets qu'ils traitent, et ne pensez pas avoir apporté assez de force pour soutenir la grandeur romaine. Quoique cette modestie me plaise, elle ne me persuade pas, et

je m'y oppose pour l'intérêt de la vérité. Vous êtes trop 5 subtil examinateur d'une composition universellement

approuvée, et s'il était vrai qu'en quelqu'une de ses parties vous eussiez senti quelque faiblesse, ce serait un secret entre vos muses et vous; car je vous assure que personne

ne l'a reconnue. La faiblesse serait de notre expression, 10 et non pas de votre pensée: elle viendrait du défaut des

instruments, et non pas de la faute de l'ouvrier; il faudrait en accuser l'incapacité de notre langue.

Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle peut être à Paris, et ne l'avez point brisée en la remuant. 15 Ce n'est point une Rome de Cassiodore, et aussi dé

chirée qu'elle était au siècle de Théodoric: c'est une Rome de Tite-Live, et aussi pompeuse qu'elle était au temps des premiers Césars.

Vous avez même trouvé ce qu'elle avait perdu dans les 20 ruines de la république, cette noble et magnifique fierté;

et il se voit bien quelques passables traducteurs de ses paroles et de ses locutions, mais vous êtes le vrai et le fidèle interprète de son esprit et de son courage. Je dis

plus, Monsieur, vous êtes souvent son pédagogue et l'aver25 tissez de la bienséance quand elle ne s'en souvient pas.

Vous êtes le réformateur du vieux temps, s'il a besoin d'embellissement ou d'appui. Aux endroits où Rome est de brique, vous la rebâtissez de marbre; quand vous trouvez du vide, vous le remplissez d'un chef-d'œuvre, et je prends garde que ce que vous prêtez à l'histoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle.

La femme d'Horace et la maîtresse de Cinna, qui sont

vos deux véritables enfantements et les deux pures créatures de votre esprit, ne font-elles pas aussi les principaux ornements de votre poème? Et qu'est-ce que la saine antiquité a produit de vigoureux et de ferme dans le sexe faible, qui soit comparable à ces nouvelles héroïnes que 5 vous avez mises au monde, à ces Romaines de votre façon? Je ne m'ennuie point, depuis quinze jours, de considérer celle que j'ai reçue la dernière. Je l'ai fait admirer à tous les habiles de notre province; nos orateurs et nos poètes en disent merveilles.

10 Mais un docteur de mes voisins, qui se met d'ordinaire sur le haut style, en parle certes d'une étrange sorte; et il n'y a point de mal que vous sachiez jusques où vous avez porté son esprit. Il se contentait le premier jour de dire que votre Émilie était la rivale de Caton et de Brutus 15 dans la passion de la liberté. A cette heure, il va bien plus loin. Tantôt il la nomme la possédée du démon de la république, et quelquefois la belle, la raisonnable, la sainte et l'adorable furie. Voilà d'étranges paroles sur le sujet de votre — Romaine; mais elles ne sont pas sans 20 fondement. Elle inspire en effet toute la conjuration et donne chaleur au parti par le feu qu'elle jette dans l'âme du chef. Elle entreprend, en se vengeant, de venger toute la terre; elle veut sacrifier à son père une victime qui serait trop grande pour Jupiter même. C'est à mon 25 gré, une personne si excellente, que je pense dire peu à son avantage, de dire que vous êtes beaucoup plus heureux en votre race, que Pompée n'a été en la sienne, et que votre fille Émilie vaut sans comparaison davantage que Cinna, son petit-fils. Si celui-ci même a plus de vertu 30 que n'a cru Sénèque, c'est pour être tombé entre vos

1 Sénèque, De Clementia, cap. IX,

mains, et à cause que vous avez pris soin de lui. Il vous est obligé de son mérite, comme à Auguste de sa dignité. L'empereur le fit consul, et vous l'avez fait honnête homme; mais vous l'avez pu faire par les lois d'un art qui 5 orne la vérité, qui permet de favoriser en imitant, qui

quelquefois se propose le semblable et quelquefois le meilleur. Je ne veux pas commencer une dissertation, je veux finir ma lettre, et conclure par les protestations ordinaires, mais très sincères et très véritables, que je suis, etc.

2. Passage du Socrate Chrétien, 1652

(extrait du Discours III) 10 Rien ne paraît ici de l'homme, rien qui porte sa marque

et qui soit de sa façon. Je ne vois rien qui ne me semble plus que naturel dans la naissance et dans le progrès de cette doctrine: les ignorants l'ont persuadée aux philo

sophes; de pauvres pêcheurs ont été érigés en docteurs 15 des rois et des nations, en professeurs de la science du ciel.

Ils ont pris dans leurs filets les orateurs et les poètes, les jurisconsultes et les mathématiciens.

Cette république naissante s'est multipliée par la chasteté et par la mort, bien que ce soient deux choses stériles 20 et contraires au dessein de multiplier. Ce peuple choisi

s'est accru par les pertes et par les défaites: il a combattu, il a vaincu étant désarmé. Le monde, en apparence, avait ruiné l'Église; mais elle a accablé le monde sous ses

ruines. La force des tyrans s'est rendue au courage des 25 condamnés. La patience de nos pères a lassé toutes les

mains, toutes les machines, toutes les inventions de la cruauté. Chose étrange et digne d'une longue considération! re

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