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Réponse. Tout cela n'est fondé que sur la fausse définition d'une idée claire, dont j'ai déjà parlé dans la réponse à la Raison I. Car j'avoue que s'il n'y avait point d'idée claire que celle qui nous donnerait le moyen de connaitre si parfaitement un objet, que nous ne pourrions rien ignorer, non-seulement de ces principales propriétés, mais généralement de toutes ses modifications, j'avoue, dis-je, qu'en prenant en ce sens le mot d'idée claire, nous n'avous point d'idée claire de notre âme. Mais je soutiens aussi que nous n'en avons d'aucune chose, et surtout que cet auteur n'a point dû supposer que nous en avons de l'ordre et de l'étendue, en niant que nous en ayons de notre âme.

Car, pour commencer par celle de l'ordre, il faudrait, pour en avoir une idée claire, selon la définition qu'il en donne, que nous sussions tout ce qui est conforme à l'ordre; et comme les idées claires sont, selon lui, communes à tous les hommes, il faudrait qu'il n'y eût point d'homme qui ne connût ce qui est conforme ou ce qui n'est pas conforme à l'ordre. Or, si cela était, d'où vient donc

que les païens et ceux mêmes qui étaient les plus éclairés d'entre eux ont eu tant de fausses règles de morale? d'où vient que parmi les chrétiens mêmes ily a tant de gens qui se persuadent ne faire rien contre l'ordre, lorsqu'ils le violent en mille choses. Il faut donc nécessairement ou que nous n'ayons pas une idée claire de l'ordre, ou que nous en puissions avoir unc, quoique nous ne sachions pas tout ce qui est conforme à l'ordre. Et par conséquent je pourrai avoir une idée claire de mon âme, quoique je ne la connaisse pas d'une manière si parfaite que tout ce qui est en elle me soit toujours évident. Mais ce qui est bien étrange est qu'il paraît que cet auteur a supposé que l'idée claire que nous avons de l'ordre nous donnait moyen de connaitre avec évidence ce qui est conforme à l'ordre, autrement il n'aurait pu conclure que, comme on a une idée claire de l'ordre, si nous en avions aussi une idée claire de notre âme, on connaîtrait avec évidence si elle est conforme à l'ordre. Car si je me suis trompé en croyant conforme à l'ordre ce qui n'y serait pas conforme, je pourrais connaitre parfaitement l'état de mon âme sans que je connusse pour cela avec évidence si cela était conforme à l'ordre; c'est ce qu'on comprendra mieux par un exemple. Quand saint Paul persécutait les chrétiens, il n'ignorait pas quel était sur cela l'état de åme, car il connaissait fort bien le dessein qu'il avait d'exterminer la religion que les disciples de Jésus de Nazareth voulaient établir. Il n'y avait donc rien, au regard de la connaissance de son âme,

qui le pût empêcher de connaître avec évidence si elle était ou si elle n'était pas conforme à l'ordre; et cependant il ne le savait point, et il se trompait certainement en la croyant conforme à l'ordre. Son erreur venait donc, non de ne pas bien connaitre son âme, mais de ne pas bien connaître ce qui est conforme à l'ordre; et par conséquent on aurait droit de conclure de là que nous n'avons pas une idée claire de l'ordre, que d'en conclure que nous n'avons pas une idée claire de notre âme.

Il en est de même de l'idée de l'étendue. Il y a une infinité de choses que nous n'aurions jamais su si elles convenaient ou non à l'étendue, si nous ne l'avions appris par expérience. Qui se serait jamais imaginé tous les effets de la poudre à canon , si on ne les avait appris par hasard ? C'est encore le hasard qui a fait juger que les effets qu'on attribuait à la fuite du vide doivent être attribués à la pesanteur de l'air. Il y a très peu de gens qui puissent croire que tout ce que font les autres animaux se fasse sans connaissance , par les seules modifications de l'étendue. Mais si des hommes étaient nés dans une île déserte , où il n'y aurait aucun animal, il est encore plus certain qu'ils ne trouveraient jamais dans l'idée de l'étendue qu'il pût, y avoir de telles machines. Il en est presque de même des plantes. Si nous n'en avions jamais vu, la clarté de l'idée de l'étendue ne suffirait pas pour nous en faire avoir la moindre pensée. Cependant l'auteur de la Recherche de la Vérité ne laisse pas de croire que nous avons une idée très claire de l'étendue. Pourquoi veut-il donc que ce soit une preuve que nous n'avons pas d'idée claire de notre âme, de ce que nous avons souvent besoin d'expérience pour connaitre quelles sont ses dispositions intérieures touchant la vertu, ou quelles sont ses forces pour

demeurer ferme dans son devoir ? Raison X. « Il est nécessaire de faire de grands raisonnements pour s'empêcher de confondre l'âme avec le corps. Mais si l'on

avait une idée claire de l'âme, comme l'on en a du corps, certaia nement on ne serait point obligé de prendre tous ces détours pour

la distinguer de lui : cela se découvrirait d'une simple vue, et « avec autant de facilité que l'on reconnait que le carré n'est pas le cercle. ,

Réponse. Cet endroit et beaucoup d'autres semblables font voir que cet auteur croit qu'on ne connait point par une idée claire ce qu'on ne découvre point d'une simple vue, mais qu'on ne saurait savoir que par raisonnement. Je trouve une semblable pensée dans les

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troisièmes objections faites à M. Descartes par un Anglais nommé Hobbes. Car ce philosophe prétendait aussi que nous n'avions point d'idée de ce que nous ne connaissions que par un raisonnement. Dans la troisième objection sur la troisième Méditation : « J'ai déjà, dit-il, souvent remarqué que nous n'avons aucune idée « ni de Dieu ni de "l'âme. J'ajoute ici que nous n'en avons point « aussi de la substance; car nous ne la connaissons que par le rai« sonnement : et ainsi nous ne la concevons point, et n'en avons « point d'idée. » A quoi M. Descartes répond en deux mots : - J'ai « aussi souvent remarqué que j'appelle idée la perception que nous « avons de tout ce que nous connaissons par raisonnement, aussi bien que tout ce que nous connaissons d'une autre manière.,

Et il en est de même d'une idée claire. On doit appeler idée claire la perception de tout ce que nous connaissons clairement par des raisonnements, quelque longs qu'ils puissent être, pourvu qu'ils soient démonstratifs, aussi bien que de tout ce que nous connaissons clairement d'une autre manière.

Et il faut bien que cet auteur en demeure d'accord, puisqu'il veut que nous reconnaissions par des idées claires toutes les propriétés de l'étendue. Car, niera-t-il qu'il y en ait une infinité qui ne s'aperçoivent point d'une simple vue, mais qu'on n'a pu découvrir que par de longs raisonnements ? Est-ce que Pythagore n'a eu qu'à consulter l'idée du triangle rectangle et du carré, pour découvrir d'une simple vue que le carré de la base devait être égal aux carrés des deux côtés ? Est-ce qu'Archimède n'a eu qu'à consulter l'idée de la sphère pour découvrir d'une simple vue que l'étendue de sa surface devait être quadruple de l'aire de l'un de ses grands cercles ? Toutes les propriétés des sections coniques se découvrent-elles aussi d'une simple vue ? Or, il s'est déclaré trop hautement le protecteur de l'idée claire de l'étendue, pour ne pas vouloir que tout cela se voie par des idées claires. Il a donc deux poids et deux mesures, lorsque, pour avoir plus de moyen de soutenir que nous n'avons point d'idée claire de notre âme, il s'avise de prétendre qu'on ne voit par une idée claire que ce que l'on découvre d'une simple vue, sans avoir besoin de raisonnement.

CHAPITRE XXIV.

Conclusions des raisons de cet auteur contre la clarté de l'idée de l'âme.

D'où vient qu'il ne l'a pu trouver dans lui-même.

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Je crois n'avoir omis aucune des raisons de cet auteur contre la clarté de l'idée de l'âme. Je ne sais s'il sera satisfait de ce que j'ai dit pour montrer qu'elles n'ont rien de solide. Car il parait, par la manière dont il les conclut, qu'il n'a point douté que tout le monde n'en dût être entièrement convaincu.

Je ne m'arrête pas, dit-il, à prouver plus au long que l'on ne connaît point l'âme ni ses modifications par des idées claires. De quelque côté qu'on se considère soi-même, on le reconnait suffisamment : et je n'ajoute ceci à ce que j'en avais déjà dit dans « la Recherche de la Vérité, que parce que quelques cartésiens y avaient trouvé à redire. Si cela ne les satisfait pas , j'attendrai

qu'ils me fassent reconnaître cette idée claire que je n'ai pu « trouver en moi, quelque effort que j'aie fait pour la découvrir. »

Il n'est pas surprenant qu'après avoir attaché la notion d'une idée claire à tant de conditions, comme nous avons vu dans tout l'article précédent, il n'ait pu trouver en lui-même une idée claire de l'âme qu'il voulait qui fût conforme à la définition qu'il en avait donnée. C'est par la même raison que les stoïciens ne croyaient pas qu'il y eût aucun homme sur la terre qu’on pût appeler homme de bien. Car ils enfermaient tant de choses dans cette qualité d'homme de bien, qu'ils devaient bien prévoir qu'ils ne trouveraient jamais personne en qui elles se rencontrassent. Mais ce qui est étonnant est qu'il n'ait pas au moins imité en cela ces philosophes, en poussant les suites de sa définition d'une idée claire aussi loin qu'elles le doivent être. Il paraît au contraire qu'il n'a eu en vue que de l'appliquer à l'idée de notre âme, pour nous persuader qu'elle est si obscure que c'est plutôt fait de dire que nous n'en avons point d'idée; au lieu que, pour toutes les autres choses, ou il oublie facilement les conditions qu'il a mises, afin qu'une idée soit claire, ou il s'imagine en quelques endroits que ces conditions conviennent à leurs idées, quoiqu'en d'autres il reconnaisse le contraire. Car peut-on soutenir plus positivement que l'idée de l'étendue nous donne moyen de connaitre toutes les modifications dont elle est capable, que de dire comme il fait en la page 205 ? « L'idée que nous avons de l'étendue suffit pour nous faire con

paitre toutes les propriétés dont l'étendue est capable ; et nous « ne pouvons désirer d'avoir une idée plus distincte et plus fé« conde de l'étendue, des figures et des mouvements, que celle « que Dieu nous en donne ? » Et peut-on mieux reconnaître que cela n'est pas, que d'avouer comme il fait en la page 173 : « que le « moindre morceau de cire est capable d'un nombre infini, ou " plutôt d'un nombre infiniment infini de différentes modifications, « que nul esprit ne peut comprendre.. Car cela étant, comme on n'en peut douter, ce que nous connaissons des modifications de la matière, par cette idée si distincte et si féconde qu'il dit ailleurs que Dieu nous en donne, n'est rien en comparaison de ce que nous en ignorons, et de ce que Dieu aurait pu nous en faire connaître, s'il l'avait voulu : et ainsi c'est une étrange hyperbole d'assurer « que « l'idée que nous avons de l'étendue suffit pour nous faire connaître « TOUTES les propriétés dont l'étendue est capable, et que nous ne « pouvons désirer d'en avoir une plus distincte ni PLUS FÉCONDE.»

Mais revenons à l'idée de notre âme. Il ne sera pas difficile de lui apprendre comment il la pourra trouver en lui-même. Il n'a qu'à s'ôter de l'esprit diverses préventions très mal fondées, comme il le pourra lui-même reconnaitre facilement, en considérant avec attention les idées qu'il croit être claires. Car il faudra qu'il cesse de les prendre pour des idées claires, ou qu'il avoue que ce qui ne conviendra pas à ces idées-là ne sera pas nécessaire à la clarté d'une idée.

La première de ces préventions est « que l'idée d'un objet ne « puisse être claire, si elle ne nous donne moyen de connaitre

clairement toutes les modifications dont cet objet est capable. » C'est confondre l'idée claire avec l'idée compréhensive, et renouve ler le pyrrhonisme, parce qu'il n'y aurait rien dont nous pussions nous assurer d'avoir une idée claire, comme a fort bien remarqué M. Descartes, s'il n'y a point d'idée claire que celle qui nous donne une si entière connaissance d'un objet, qu'il n'y aurait rien qui nous en fût caché, non-seulement de ses attributs essentiels, mais même de ses simples modifications.

La deuxième est « que nous ne pouvons connaitre deux choses « par des idées claires que nous n'en connaissions les rapports. Et c'est ce que j'ai déjà fait voir n'avoir point de fondement par deux instances, auxquelles je ne crois pas qu'on puisse rien répliquer. L'une est que nous avons des idées très claires du cercle et du carré, de la sphère et du cube, quoique nous ne connaissions point le rapport du cercle au carré, ni de la sphère au cube. L'autre

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