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« qui, sous prétexte d'affranchir les hommes desprit, blessés par le spectacle du mal et trop aisé« embarras des passions , leur conseille l'oisiveté. » ment découragés par l'expérience. Les conseils des

On a observé que le sentiment encourageant qui vieillards, dit-il quelque part, sont comme le soleil a dicté la doctrine de Vauvenargues, et la manière d'hiver : ils éclairent sans échauffer. en quelque sorte paternelle dont il la présente, sem Vauvenargues, voyant arriver le terme de sa vie, blent le rapprocher beaucoup plus des philosophes et privé de tout ce qui auroit pu embellir cette vie anciens que des modernes. La Rochefoucauld hu- qu'il avoit consacrée à la vertu, n'écrivoit que pour milie l'homme par une fausse théorie; Pascal l'af- faire sentir le charme et les avantages de la vertu. flige et l'effraie du tableau de ses misères; La Bruyère « L'utilité de la vertu, dit-il, est si manifeste, que l'amuse de ses propres travers; Vauvenargues le « les méchants la pratiquent par intérêt. » console et lui apprend à s'estimer.

« Rien n'est si utile que la réputation, et rien ne Un écrivain anonyme qui a publié' un jugement « donne la réputation si sûrement que le mérite. » sur Vauvenargues, plein de finesse et de justesse, « Si la gloire peut nous tromper, le mérite ne et dont j'ai déjà emprunté quelques idées, me four « peut le faire; et s'il n'aide à notre fortune, il sounira encore un passage qui vient à l'appui de mes « tient notre adversité. Mais pourquoi séparer des observations. « Presque tous les anciens, dit-il, ont « choses que la raison même a unies ? Pourquoi dis« écrit sur la morale; mais chez eux elle est toujours « tinguer la vraie gloire du mérite, qui en est la a en préceptes, en sentences concernant les devoirs « source et dont elle est la preuve ? » « des hommes, plutôt qu'en observations sur leurs Et celui qui écrivoit ces réflexions n'avoit pu, avec « vices; ils s'attachent à rassembler des exemples un mérite si rare, parvenir à la fortune, ni même « de vertus, plutôt qu'à tracer des caractères odieux à la gloire qui l'eût consolé de tout. Mais séparant , « ou ridicules. On peut remarquer la même chose pour ainsi dire, sa cause de la considération géné« dans les écrits des sages indiens, et en général des rale de l'humanité, il ne croyoit pas que sa desti« philosophes de tous les pays où la philosophie a née particulière fût d'un poids digne d’être mis dans « été chargée d'enseigner aux hommes les devoirs la balance où il pesoit les biens et les maux de la *a de la morale usuelle. Parmi nous, la religion chré-condition humaine. a tienne se chargeant de cette fonction respectable, Ceux qui l'ont connu rendent témoignage de cette a la philosophie a dû changer le but de ses études, paix constante, de cette indulgente bonté, de cette « son application et son langage; elle n'avoit plus justice de cæur et de cette justesse d'esprit, qui for« à nous instruire de nos devoirs , mais elle pouvoit mèrent son caractère, et que n'altérèrent jamais ses

nous éclairer sur ce qui en rendoit la pratique continuelles souffrances. Je l'ai toujours vu , dit Vol

plus difficile. Les premiers philosophes étoient les taire', le plus infortuné des hommes et le plus tran« précepteurs du genre humain; ceux-ci en ont été quille. « les censeurs; ils se sont appliqués à démêler nos C'étoit à Paris, où il passa les trois dernières an« foiblesses au lieu de diriger nos passions; ils ont nées de sa vie, qu'il s'étoit lié avec Voltaire de cette « surveillé, épié tous nos mouvements; ils ont porté affection tendre et profonde qui en fit la plus douce « la lumière partout; par eux toute illusion a été consolation. Voltaire, alors âgé de plus de cinquante « détruite; mais Vauvenargues en avoit conservé ans, environné des hommages de l'Europe entière « une, c'éloit l'amour de la gloire. »

qu'il remplissoit de son nom , éprouvoit , pour ce Mais l'homme est-il donc si mauvais ou si bon jeune mourant, une amitié mêlée de respect. qu'il n'y ait en lui que des sentiments dangereux Marmontel, qui dut à Voltaire la connoissance de à détruire, ou qu'il n'y en ait pas d'utiles à lui in- Vauvenargues, donne une idée intéressante du spirer? Tant de force, perdue quelquefois à sur-charme de son commerce et de ses entretiens. « En monter les passions, ne seroit-elle pas mieux em « le lisant, dit Marmontel , je crois encore l'enployée à diriger les passions vers un but salutaire ? « tendre; et je ne sais si sa conversation n'avoit pas Vauvenargues pensoit comme Sénèque qu'appren- « même quelque chose de plus animé, de plus dedre la vertu c'est désapprendre le vice. Jeune,

sen

« licat que ses divins écrits. » sible, plein d'énergie, d'élévation, d'ardeur pour Il écrit ailleurs : : « Vauvenargues connoissoit le tout ce qui est beau et bon, il a porté toute la cha- « monde et ne le méprisoit point. Ami des hommes, leur de son ame dans des recherches philosophiques, « il mettoit le vice au rang des malheurs , et la pitie où d'autres n'ont porté que les lumières de leur es « tenoit dans son cæur la place de l'indignation et

- Madame Guizot, dans ses Essais de littérature et de mo Éloge funebre des officiers morts dans la guerre de 1741. rale, p. 53; et dans les Mélanges de littérature de Suard, t. i. · Lettre de Marmontel à madame d'Espagnac. p. 301. B.

3 Note à l'Épitre dedicatoire de Denis-le-Tyran.

on

« de la haine. Jamais l'art et la politique n'ont eu, il pris un essor si haut dans le siècle des petitesses ? « sur les esprits autant d'empire que lui en don- Je répondrai : C'est que Vauvenargues, en profitant « noient la bonté de son naturel et la douceur de des lumières de son siècle, n'en avoit point adopté a son éloquence. Il avoit toujours raison , et personne l'esprit, cet esprit du monde, si vain dans son fonds, « n'en étoit humilié. L'affabilité de l'ami faisoit ai- dit-il lui-même, par lequel il reproche à de grands a mer en lui la supériorité du maître.

écrivains de s'être laissé corrompre en sacrifiant au

desir de plaire et à une vaine popularité la rectitude L'indulgente vertu nous parloit par sa bouche.

de leur jugement et la conscience même de leurs « Doux, sensible , compatissant , il tenoit nos opinions. Vauvenargues put apprendre par sa propre « ames dans ses mains. Une sérénité inaltérable dé- expérience combien cette complaisance qu'il blâme « roboit ses douleurs aux yeux de l'amitié. Pour est souvent nécessaire au succès des meilleurs ou« soutenir l'adversité, on n'avoit hesoin que de son vrages. L'Introduction à la connoissance de l'esprit a exemple; et témoin de l'égalité de son ame humain parut en 1746, et n'eut qu'un succès obscur. a n'osoit être malheureux avec 'lui. »

Un ouvrage sérieux, quelque mérite qui le recomCe n'étoit point là le spectacle que Sénèque re- mande, s'il paroit sans nom d'auteur, s'il n'est angarde comme digne des regards de la Divinité : noncé par aucun parti, ni favorisé par aucune cirL'homme de bien luttant contre le malheur. Vauve- constance particulière, ne peut attirer que foiblement nargues n'avoit point à lutter : son amé étoit plus l'attention publique. forte que le mal.

Des hommes qui ont vécu dans le monde, vu la Ce n'étoit que par un excès de vertu, dit Voltaire, cour, occupé des places importantes, obtenu quelque que Vauvenargues n'étoit point malheureux; par- considération, imaginent difficilement qu'en morale ceque celte vertu ne lui coûtoit point d'effort. Un et en philosophie pratique, ils puissent jamais avoir sentiment vif et profond des joies que donne la vertu besoin d'apprendre quelque chose. Cette partie des le soutenoit et le consoloit; et il ne concevoit pas connoissances humaines devient pour eux un objet qu'on pût se plaindre d'être réduit à de tels plaisirs. de spéculation, un amusement de l'esprit qui ne leur

« On ne peut être dupe de la vertu , écrivoit-il; paroit digne d'occuper leur esprit qu'autant qu'elle « ceux qui l'aiment sincèrement y goûtent un secret leur offre quelques idées un peu singulières, qu'ils << plaisir et souffrent à s'en détourner. Quoi qu'on puissent trouver leur compte à attaquer ou à défen« fasse aussi pour la gloire , jamais ce travail n'est dre. On conçoit qu'un ouvrage de littérature ob« perdu s'il tend à nous en rendre digne. » Cette tienne, en paroissant, un succès à peu près général; réflexion révèle le secret de toute sa vie.

mais un ouvrage de morale ou de philosophie ne Un sentiment de lui-même, aussi noble que mo- peut faire d'abord qu'une foible sensation; il faut deste, a pu dicter celle autre pensée : « On doit se que les idées nouvelles qu'il renferme captivent assez « consoler de n'avoir pas les grands talents comme l'attention pour lui susciter des adversaires et des « on se console de n'avoir pas les grandes places. défenseurs, et que l'esprit de parti vienne à l'appui « On peut être au-dessus de l'un et de l'autre par du raisonnement pour fixer l'opinion sur le mérite « le ceur. »

de l'auteur et de l'ouvrage. Autrement il sera lu, Avec une élévation d'ame si naturelle et en même estimé et loué par quelques bons esprits; mais ce temps une raison si supérieure, Vauvenargues de n'est que par une communication lente et presque voit être bien éloigné de goûter un certain scepti- insensible que l'opinion des bons esprits devient celle cisme d'opinion qui commençoit à se répandre de du public. Tous les hommes éclairés qui ont parlé son temps, que les imaginations exaltées prenoient de Vauvenargues , l'ont regardé comme un esprit d'un pour de l'indépendance, et qui ne prouvoit, dans ordre supérieur, observateur profond et écrivain eloceux qui le professoient, que l'ignorance des vérita- quent, qui avoit observe la nature sous de nouvelles bles routes qui conduisent à la vérité. Il réprouvoit faces et donné à la morale un caractère plus touchant « ces maximes qui, nous présentant toutes choses qu'on ne l'avoit fait encore. Ils furent frappés sur« comme incertaines, nous laissent les maitres al- tout de cet amour si pur de la vertu qui se reproduit « solus de nos actions; ces maximes qui anéantissent sous toutes sortes de formes dans ses ouvrages, et « le mérite de la vertu, et n'admettant parmi les qui en dicte tous les résultats. La gloire et la verta , « hommes que des apparences, égalent le bien et le voilà les deux grands mobiles qu'il propose à l'homme « mal; ces maximes qui avilissent la gloire comme pour elever ses pensées et diriger ses actions, les « la plus insensée des vanités; qui justifient l'intérêt, deux sources de son bonheur, qu'il regarde comme « la bassesse et une brutale indolence. »

inséparables. Comm, nt Vauvenargues, s'écrie Voltaire, avoil Vauvenargues ne concevoit pas que le vice pat

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jamais étre bon à quelque chose; contre l'opinion de « Nous querellons les malheureux pour nous disquelques écrivains qui pensent qu'il y a des vices at « penser de les plaindre. » tachés à la nature, et par cette raison inévitables; « La magnanimité ne doit pas compte à la prudes vices, s'ils osoient le dire, nécessaires et presque « dence de ses motifs. » innocents.

« Nos actions ne sont ni aussi bonnes ni aussi ? « On a demandé si la plupart des vices ne concou « mauvaises que nos volontés. » « rent pas au bien public, comme les plus pures vertus. « Il n'y a rien que la crainte ou l'espérance ne « Qui feroit fleurir le commerce sans la vanité, l'a- « persuade aux hommes. » a varice, etc.? Mais si nous n'avions pas de vices, « La servitude avilit l'homme au point de s'en « nous n'aurions pas ces passions à satisfaire, et nous « faire aimer. » « ferions par devoir ce qu'on fait par ambition, par Dans les écrits où notre philosophe donne à ses « orgueil, par avarice. Il est donc ridicule de ne pas réflexions plus de développements, on retrouve en« sentir que le vice seul nous empêche d'être heu core ce même caractère de style, naturel dans l'ex« reux par la vertu.... et lorsque les vices vont au pression, fort seulement par les combinaisons de la « bien, c'est qu'ils sont mêlés de quelques vertus, pensée, vif de raisonnement, touchant de convic« de patience, de tempérance, de courage. » tion, animé moins par les images qui, comme le

« Le vice n'obtient point d'hommage réel. Si dit Vauvenargues lui-même, embellissent la raison, « Cromwell n'eût élé prudent, ferme, laborieux, que par le sentiment qui la persuade; et ce senti« libéral, autant qu'il éloit ambitieux et remuant, ment, trop énergique en lui pour se perdre en dé« ni sa gloire ni sa fortune n'auroient couronné ses clamation, trop vrai pour se déguiser par l'emphase, a projets ; car ce n'est pas à ses défauts que les hom- se manifeste souvent par des tours hardis, rapides, « mes se sont rendus, mais à la supériorité de son inusités, que la vraie eloquence ne cherche pas, « génie. »

mais qu'elle laisse échapper, et qui ne sont même « Il faut de la sincérité et de la droiture, même éloquents que parcequ'ils échappent à une ame pro« pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur fondément pénétrée de son objet. « quelque intérêt général , éloient fidèles aux parti Quoique l'imagination ne soit pas le caractère do « culiers. Leur liabileté consistoit à captiver les es- minant du style de Vauvenargues, elle s'y montre « prits par des avantages réels.... Aussi les grands de temps en temps, et toujours sous des formes aia orateurs , s'il n'est permis de joindre ces deux mables et riantes. Son esprit étoit sérieux , mais son « choses, ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu ame étoit jeune; c'étoit comme on aime à vingt ans a de flatteries et d'impostures, par une dissimulation qu'il aimoit la bonté, la gloire, la vertu; et son ima« continuelle et par un langage purement ingé- gination, sensible aux beautés de la nature, en pré« nieux. S'ils cherchent à faire illusion sur quelque toit à ses objets chéris les plus douces et les plus « point principal, ce n'est qu'à force de sincérité et vives couleurs. L'éclat de la jeunesse se, peint à ses « de vérités de détail; car le mensonge est foible par yeux dans les jours brillants de l'été; la grace des « lui-même. »

premiers jours du printemps est l'image sous laLes arts du style, les mouvements même de l'élo- quelle se présente à lui une vertu naissante. quence ne valent pas ce ton simple d'une raison puis « Les feux de l'aurore, selon lui, ne sont pas si sante, vouée à la défense des plus nobles sentiments. « doux que les premiers regards de la gloire. » Mais la supériorité même de raison, soutenue par Il dit ailleurs : «Les regards affables ornent le vicette persuasion intime qui ajoute une force invinci « sage des rois. » Cette image rappelle un vers de la ble à la raison, donne au style de Vauvenargues un

Jérusalem du Tasse; c'est lorsque le poëte peint charme pénétrant auquel n'atteindront jamais ceux Vange Gabriel revêtant une forme humaine pour se qui cherchent à en imposer par un langage purement montrer à Godefroy : ingénieux. « La clarté orne les pensées profondes. »

Tra giovane e fanciullo età confine Cette maxime de Vauvenargues paroit être le ré

Prese, ed orno di raggi il biondo crine. sultat de ses sentiments comme de ses observations.

« Il prit les traits de l'âge qui sépare la jeunesse de l'enfance, Dans la plupart de ses pensées la force de l'expression

« et orna de rayons sa blonde chevelure. » lient à celle de la vérité. Le philosophe a frappé si juste au but, que, pour donner à son idée le plus Quelquefois aussi, malgré la pente sérieuse des grand effet, il lui suffit de la faire bien comprendre. idées de Vauvenargues, ses tournures prennent, Qu'on me permette d'en citer plusieurs de ce genre. par les rapprochements que fait son esprit , une oriL'exemple est toujours plas frappant que la réflexion. ginalité piquante.

:

« Le sot est comme le peuple, il se croit riche de

DISCOURS PRÉLIMINAIRE. « peu. »

« Ceux qui combattent les préjugés du peuple « croient n'être pas peuple. Un homme qui avoit fait « à Rome un argument contre les poulets sacrés, se

Toutes les bonnes maximes sont dans le monde, « regardoit peut-être comme un philosophe. »

Cette observation trouveroit bien des applications dit Pascal, il ne faut que les appliquer; mais cela est dans les temps modernes. Nous avons vu beaucoup très difficile. Ces maximes n'étant pas l'ouvrage d'un de philosophes de cette force. J'ai connu un abbé de seul homme, mais d'une infinité d'hommes difféLa Chapelle, bon géomètre, et qui avoit été jusqu'à rents qui envisageoient les choses par divers côtés, quarante ans très bon chrétien : « Je n'avais jamais peu de gens ont l'esprit assez profond pour concilier « réfléchi sur la religion, disoit-il un jour à D'A- tant de vérités, et les dépouiller des erreurs dont elles « lembert; mais j'ai lu la Lettre de Thrasybule et le

sont mêlées. Au lieu de songer à réunir ces divers « Testament de Jean Meslier; cela m'a fait faire des points de vue, nous nous amusons à discourir des « réflexions, et je me suis fait esprit fort.»

opinions des philosophes, et nous les opposons les Après avoir fait remarquer les qualités intéressan

uns aux autres, trop foibles pour rapprocher ces maxites qni distinguent le style de Vauvenargues, nous

mes éparses et pour en former un système raisonnadevons convenir que ces qualités sont quelquefois ter- ble. Il ne paroît pas même que personne s'inquièle nies par des termes impropres et plus souvent par des beaucoup des lumières et des connoissances qui lournures incorrectes. Il n'avoit aucun principe de nous manquent. Les uns s'endorment sur l'autorite grammaire; il écrivoit pour ainsi dire d'instinct, et des préjugés, et en admettent même de contradictoine devoit son talent qu'à un goût naturel, formé par res, faute d'aller jusqu'à l'endroit par lequel ils se conla lecture réfléchie de nos bons écrivains.

trarient; et les autres passent leur vie à douter et à Vauvenargues , après avoir langui plusieurs an- disputer, sans s'embarrasser des sujets de leurs disnées dans un état de souffrance sans remède, qu'il Je me suis souvent étonné, lorsque j'ai commencé

putes et de leurs doutes. supportoit sans se plaindre, voyoit sa fin prochaine comme inévitable; il en parloit peu, et s'y préparoit

à réfléchir, de voir qu'il n'y eût aucun principe sans sans aucune apparence d'inquiétude et d'effroi. Il contradiction ; point de terme même sur les grands mourut en 1747, entouré de quelques amis distin- sujets dans l'idée duquel on convint ?. Je disois quelgués par leur esprit et leur caractère, qui n'avoient quefois en moi-même : Il n'y a point de démarche pas cessé de lui donner des preuves du plus tendre dévouement. Il les étonnoit autant par le calme inal

• Dans la première édition, on lit après cette phrase un pastérable de son ame que par les ressources inépuisa- sage que l'auteur supprima dans la seconde; le voici : « Si quel

a que génie plus solide se propose un si grand travail, nous bles de son esprit, et souvent par l'éloquence natu « nous unissons contre lui. Aristote, disons-nous, a jeté toutes relle de ses discours.

« les semences des découvertes de Descartes : quoiqu'il soit maOn trouvera peut-être que je me suis trop etendu

« nifeste que Descartes ait tiré de ces vérités, connues, selon sur les détails de la vie d'an homme qui a été peu

« nous, à l'antiquité, des conséquences qui renversent toute sa

« doctrine, nous publions hardiment nos calomnies : cela me connu, et dont les écrits n'ont pas atteint au degré

a rappelle encore ces paroles de Pascal : Ceux qui sont cade réputation qu'ils obtiendront sans doute un jour; ** pables d'inventer sont rares; ceux qui n'inventent pas mais c'est pour cela même qu'il m'a paru important

« sont en plus grand nombre, et par conséquent les plus d'attirer plus particulièrement l'attention du public

forts, et l'on voit que, pour l'ordinaire, ils refusent aux

« inventeurs la gloire qu'ils méritent, sur un mérite méconnu et sur des talents mal ap « Ainsi nous conservons obstinément nns préjugés, nous en préciés. Je croirois n'avoir pas fait un travail inutile,

a admettons même de contradictoires, faute d'aller jusqu'à l'ensi les pages qu'on vient de lire pouvoient engager

« droit par lequel ils se contrarient. C'est une chose monstrueuse quelques esprits raisonnables à rendre plus de justice

« que cette confiance dans laquelle on s'endort, pour ainsi dire,

« sur l'autorité des maximes populaires, n'y ayant point de prin à un écrivain qui a donné à la morale un langage si a cipe sans contradiction, point de terme mème sur les grands noble et un ton si touchant.

« sujets dans l'idée duquel on convienne. Je n'en citerai qu'un SUARD.

« exemple : qu'on me définisse la vertu. »

2 Il seroit plus exact de dire s'inquiète beaucoup du défaut des lumières ; mais c'est une locution elliptique qui peut être justifiée. M.

3 Un terme sur les grands sujets est une expression trop vague. Convenir dans l'idée d'un terme; cette manière de s'exprimer est trop négligée. M.- La pensée de Vauvenarguesest que, dans les matières de haute spéculation, le sens de l'expression n'est pas toujours exactement déterminé. B.

..

etc.

3

indifférente dans la vie; si nous la conduisons sans devoirs des hommes rassemblés en société, voilà la la connoissance de la vérité, quel abime!

morale; les intérêts réciproques de ces sociétés , Qui sait ce qu'il doit estimer, ou mépriser, ou voilà la politique; leurs obligations envers Dieu, voilà hair, s'il ne sait ce qui est bien ou ce qui est mal? la religion. et quelle idée aura-t-on de soi-même, si on ignore ce Occupé de ces grandes vues , je me proposai d'aqui est estimable? elc.

bord de parcourir toutes les qualités de l'esprit, ensuite On ne prouve point les principes , me disoit-on. toutes les passions, et enfin toutes les vertus et tous les Voyons, s'il est vrai', répondois-je; car cela même vices qui, n'étant que des qualités humaines, ne peuest un principe très-fécond , et qui peut nous servir vent être connus que dans leur principe. Je méditai de fondement.

donc sur ce plan, et je posai les fondements d'un Cependant j'ignorois la route que je devois suivre long travail. Les passions inséparables de la jeunesse, pour sortir des incertitudes qui m'environnoient. Je des infirmités continuelles, la guerre survenue dans ne savois précisément ni ce que je cherchois, ni ce ces circonstances, ont interrompu cette étude. Je me qui pouvoit m'éclairer; et je connoissois peu de gens proposois de la reprendre un jour dans le repos, lorsqui fussent en état de m'instruire. Alors j'écoutai cet que de nouveaux contre-temps m'ont ôté, en quelinstinct qui excitoit ma curiosité et mes inquiétudes, que manière , l'espérance de donner plus de perfecet je dis : que veux-je savoir ? que m'importe-1-il de tion à cet ouvrage. connoitre ? Les choses qui ont avec moi les rapports Je me suis attaché, autant que j'ai pu, dans cette les plus nécessaires ? sans doute. Et où trouverai-je seconde édition, à corriger les fautes de langage ces rapports, sinon dans l'étude de moi-même et la qu'on m'a fait remarquer dans la première. J'ai reconnoissance des hommes, qui sont l'unique fin de touché le style en beaucoup d'endroits. On trouvera mes actions, et l'objet de toute ma vie ? Mes plaisirs, quelques chapitres plus développés et plus étendus mes chagrins, mes passions, mes affaires, tout roule qu'ils n'étoient d'abord : tel est celui du Génie. On sur eux. Si j'existois seul sur la terre, sa possession pourra remarquer aussi les augmentations que j'ai entière seroit peu pour moi : je n'aurois plus ni soins, faites dans les Conseils à un jeune homme , et dans ni plaisirs, ni desirs; la fortune et la gloire même les Réflerions critiques sur les poëtes, auxquels j'ai ne seroient pour moi que des noms ; car il ne faut joint Rousseau et Quinault, auteurs célèbres dont pas s'y méprendre : nous ne jouissons que des hom- je n'avois pas encore parlé. Enfin on verra que j'ai mes, le reste n'est rien 4. Mais, continuai-je, éclairé fait des changements encore plus considérables dans par une nouvelle lumière ; qu'est-ce que l'on ne les Maximes. J'ai supprimé plus de deux cents pentrouve pas dans la connoissance de l'homme ? Les sées, ou trop obscures, ou trop communes, ou inu

tiles. J'ai changé l'ordre des maximes que j'ai con* Pour si cela est vrai;locution familiere, mais peu exacte. M. servées ; j'en ai expliqué quelques unes , et j'en ai

- On trouve encore ici dans la première édition un passage ajouté quelques autres, que j'ai répandues indifféque nous rétablissons, et qui fut supprimé dans la seconde : « Nous nous appliquons à la chimie, à l'astronomie, ou à ce

remment parmi les anciennes. Si j'avois pu profiter « qu'on appelle érudition, comme si nous n'avions rien à con de toutes les observations que mes amis ont daigné « noitre de plus important. Nous ne manquons pas de prétexte faire sur mes fautes, j'aurois rendu peut-être ce pe« pour justifier ces études. Il n'y a point de science qui n'ait e quelque côté utile. Ceux qui passent toute leur vie à l'étude

tit ouvrage moins indigne d'eux. Mais ma mauvaise • des coquillages, disent qu'ils contemplent la nature. O de- santé ne m'a pas permis de leur témoigner par ce « mence aveugle! la gloire est-elle un nom, la vertu une er travail le desir que j'ai de leur plaire. e reur, la foi un fantôme ? Nous nions ou nous recevons ces e opinions que nous n'avons jamais approfondies, et nous nous < occupons tranquillement de sciences purement curieuses. « Croyons-nous connoître les choses dont nous ignorons les prin« cipes?

Pénétré de ces réflexions dès mon enfance, et blessé des « contradictions trop manifestes de nos opinions, je cherchai « au travers de tant d'erreurs les sentiers délaissés du vrai , et « je dis, que veux-je savoir, etc. )

3 Fortune , pris dans le sens de richesse, peut procurer à l'homme vivant dans la solitude la plus absolue, quelques jouissances matérielles; mais quelle peut être la gloire pour un être isolé? elle n'existe pas hors de l'état de société. B.

4 Cela est au moins obscur; nous jouissons aussi des choses. M.-L'auteura voulu dire que nous ne jouissons que par le sentiment d'opinion que nous inspirons à ceux qui nous entourent, et que nos plaisirs sont au moral le résultat de l'amour-propre et de la vanité flattés. B.

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