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(7) Les traits suivants, jusqu'à la fin du chapitre, ne conviennent nullement à ce caractère, et ne sont que des fragments du Caractère 50, du Gain sordide, transportés ici mal à propos, dans les copies défectueuses et altérées par lesquelles les quinze premiers chapitres de cet ouvrage nous ont été transmis. (Voyez la note 1 du chap. xvI.) On trouvera une traduction plus exacte de ces traits au chap. xxx, où ils se trouvent à leur place naturelle, et

considérablement augmentés.

(8) L'architecte qui avoit bâti l'amphithéâtre, et à qui la république donnoit le louage des places en paiement

(La Bruyère.); ou bien l'entrepreneur du spectacle. Au reste, le grec dit seulement : « Lorsque les entrepreneurs <«< laissent entrer gratis. » La paraphrase de La Bruyère est une conjecture de Casaubon, que M. Barthélemy paroit n'avoir pas adoptée; car il dit, en citant ce passage, que les entrepreneurs donnoient quelquefois le spectacle gratis.

(9) Proverbe grec, qui revient à notre « Je retiens part. »

( La Bruyère. ) Les mots suivants, que La Bruyère a traduits par « Il fait pis, » étoient corrompus dans l'ancien texte : dans le manuscrit du Vatican ce n'est qu'une formule qui veut dire, « et autres traits de ce genre.» (Voyez chap. xvi, note 1.)

(10) Le grec dit, « Avec une mesure de Phidon, etc. » Phidon étoit un roi d'Argos qui a vécu du temps d'Homère, et qui est censé avoir inventé les monnoies, les poids et

mesures. Voyez les notes de Duport.

(11) Quelque chose manque ici dans le texte. (La Bruyère.) Le manuscrit du Vatican, qui contient ce trait

au chap. xxx, complète la phrase que La Bruyère n'a point

traduite. Il en résulte le sens suivant : « Il abuse de la com<< plaisance de ses amis pour se faire céder à bon marché << des objets qu'il revend ensuite avec profit. »

(12) Mine se doit prendre ici pour une pièce de monnoie. (La Bruyère.) La mine n'étoit qu'une monnoie fictive: M. Barthélemy l'évalue à 90 livres tournois.

(13) Drachmes, petites pièces de monnoie, dont il falloit cent à Athènes pour faire une mine. (La Bruyère.) D'après le calcul de M. Barthélemy, la drachme valoit 18 sous de France.

(14) Athènes étoit partagée en plusieurs tribus. Voyez le chapitre de la Médisance. (La Bruyère. ) Le texte dit, « Sa curie.» Voyez les notes 3 et 7 du caractère précédent.

La Bruyère a omis les mots : Il demande sur le ser<< vice commun une portion pour ses enfants. »

CHAPITRE XII.

Du contre-temps.

Cette ignorance du temps et de l'occasion est une manière d'aborder les gens, ou d'agir avec eux, toujours incommode et embarrassante. Un

importun est celui qui choisit le moment que son ami est accablé de ses propres affaires, pour lui parler des siennes ; qui va souper (1) chez sa maitressele soir même qu'elle a la fièvre; qui, voyant que quelqu'un vient d'être condamné en justice de payer pour un autre pour qui il s'est obligé, le prie néanmoins de répondre pour lui; qui comparoît pour servir de témoin dans un procès que l'on vient de juger; qui prend le temps des noces où il est invité, pour se déchaîner contre les femmes; qui entraîne (2) à la promenade des gens à peine arrivés d'un long voyage, et qui n'aspirent qu'à se reposer : fort capable d'amener des marchands pour offrir d'une chose plus qu'elle ne vaut (5), après qu'elle est vendue; de se lever au milieu d'une assemblée, pour reprendre un fait dès ses commencements, et en instruire à fond ceux qui en ont les oreilles rebattues, et qui le savent mieux que lui; souvent empressé pour engager dans une affaire des personnes qui, ne l'affectionnant point, n'osent pourtant refuser d'y entrer (4). S'il arrive que quelqu'un dans la ville doive faire un festin après avoir sacrifié (5), il va lui demander une portion des viandes qu'il a préparées. Une autre fois, s'il voit qu'un maître châtie devant lui son esclave: « J'ai perdu, dit-il, un des miens << dans une pareille occasion; je le fis fouetter, il « se désespéra, et s'alla pendre. Enfin il n'est propre qu'à commettre de nouveau deux personnes qui veulent s'accommoder, s'ils l'ont fait arbitre de leur différend (6). C'est encore une action qui lui convient fort que d'aller prendre, au milieu du repas, pour danser (7), un homme qui est de sang-froid, et qui n'a bu que mode

rément.

NOTES.

(1) Le mot grec signifie proprement porter une sérénade bruyante. Voyez les notes de Duport et de Coray.

(2) Théophraste suppose moins de complaisance à ces voyageurs, et ne les fait qu'inviter à la promenade.

(3) Le grec dit, « plus qu'on n'en a donné. »

(4) On rendroit mieux le sens de cette phrase en traduisant : « Il s'empresse de prendre des soins dont on ne << se soucie point, mais qu'on est honteux de refuser. »

(5) Les Grecs, le jour même qu'ils avoient sacrifié, ou soupoient avec leurs amis, ou leur envoyoient à chacun

une portion de la victime. C'étoit donc un contre-temps

ranger son armée en bataille, quel jour il faudra combattre, et s'il n'a point d'ordres à lui donner pour le lendemain (6); une autre fois s'approcher de son père : Ma mère, lui dit-il mystérieusement, vient de se coucher, et ne commence qu'à s'endormir; s'il entre enfin dars la chambre d'un malade à qui son médecin a défendu le vin, dire qu'on peut essayer s'il ne lui fera point de mal, et le soutenir doucement pour lui en faire prendre (7). S'il apprend

(6) Littéralement : « S'il assiste à un arbitrage, il brouille qu'une femme soit morte dans la ville, il s'in

< des parties qui veulent s'arranger. »

gère de faire son épitaphe; il y fait graver son nom, celui de son mari, de son père, de sa mère, son pays, son origine, avec cet éloge: << Ils avoient tous de la vertu (8). » S'il est quelquefois obligé de jurer devant des juges qui exigent son serment : « Ce n'est pas, dit-il en per<çant la foule pour paroître à l'audience, la ⚫ première fois que cela m'est arrivé. ›

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de demander sa part prématurément et lorsque le festin étoit résolu, auquel même on pouvoit être invité. (La Bruyère.) Le texte grec porte: «Il vient chez ceux qui

« sacrifient, et qui consument la victime, pour leur de«mander un morceau; » et le contre-temps consiste à demander ce présent à des gens qui, au lieu d'envoyer des morceaux, donnent un repas. Le mot employé par Théophraste pour désigner cette portion de la victime paroît être consacré particulièrement à cet usage, et avoir même passé dans le latin, divina tomacula porce, dit

Juvénal, sat. x, v. 355.

(7) Cela ne se faisoit chez les Grecs qu'après le repas, et lorsque les tables étoient enlevées. (La Bruyère.) Le grec dit seulement : «Il est capable de provoquer à la « danse un ami qui n'a encore bu que modérément; » et

c'est dans cette circonstance que se trouve l'inconvenance.

Cicéron dit (pro Muræna, cap. vi): Nemo ferè saltat sobrius, nisi fortè insanit; neque in solitudine, neque in convivio moderato atque honesto tempestivi convivii, amani loci, multarum deliciarum comes est extrema saltatio. Mais en Grèce l'usage de la danse étoit plus général; et le poëte Alexis, cité par Athénée, liv. IV, chap. iv, dit que les Athéniens dansoient au milieu de leurs repas, dès qu'ils commençoient à sentir le vin. Nous verrons, au chap. xv, qu'il étoit peu convenable de se refuser à ce divertissement.

NOTES.

(1) « De l'Empressement outré et affecté. »

(2) Littéralement : « Il se lève pour promettre une chose << qu'il ne pourra pas tenir. »

(3) Il me semble qu'on rendroit mieux le sens de cette phrase difficile en traduisant : « Dans une affaire dont tout « le monde convient qu'elle est juste, il insiste encore sur << un point insoutenable et sur lequel il est réfuté. »

CHAPITRE XIII.

De l'air empressé (1).

(5) D'après une autre leçon, « de séparer des gens qui « se querellent. >>

Il semble que le trop grand empressement est une recherche importune, ou une vaine affectation de marquer aux autres de la bienveillance par ses paroles et par toute sa conduite. Les manières d'un homme empressé sont de prendre sur soi l'évènement d'une affaire qui est au-dessus de ses forces, et dont il ne sauroit sortir avec honneur (2); et, dans une chose que toute une assemblée juge raisonnable, et où il ne se trouve pas la moindre difficulté, d'insister long-temps sur une légère circonstance, pour ètre ensuite de l'avis des autres (3); de faire beaucoup plus apporter de vin dans un repas traduire simplement : « Dire qu'on lui en donne, pour qu'on n'en peut boire (4); d'entrer dans une querelle où il se trouve présent, d'une manière à l'échauffer davantage (5). Rien n'est aussi plus ordinaire que de le voir s'offrir à servir de guide dans un chemin détourné qu'il ne connoît pas, et dont il ne peut ensuite trouver l'issue; venir vers son général, et lui demander quand il doit

(6) Il y a dans le grec, « pour le surlendemain. »

(7) La Bruyère a suivi la version de Casaubon; mais M. Coray a prouvé, par d'excellentes autorités, qu'il faut

<< essayer de le guérir par ce moyen. »

(4) Le texte porte, « de forcer son valet à mêler avec << de l'eau plus de vin qu'on n'en pourra boire. » Les Grecs ne buvoient, jusque vers la fin du repas, que du vin mêlé d'eau ; les vases qui servoient à ce mélange étoient une principale décoration de leurs festins. Le vin qui n'étoit pas bu de suite se trouvoit sans doute gâté par cette

préparation.

(8) Formule d'épitaphe. (La Bruyère.) Par cela même elle n'étoit d'usage que pour les morts, et devoit déplaire même en général comme un mauvais augure d'être nommé aux vivants auxquels elle étoit appliquée. On regardoit dans les épitaphes; de là l'usage de la lettre V, initiale de vivens, qu'on voit souvent sur les inscriptions sépulcrales

des Romains devant les noms des personnes qui étoient encore vivantes quand l'inscription fut faite. ( Visconti.)

NOTES.

(1) Littéralement, « Une lenteur d'esprit. » La plupart des traits de ce caractère seroient attribués aujourd'hui à la distraction, à laquelle les anciens paroissent ne pas avoir donné un nom particulier.

CHAPITRE XIV.

De la stupidité.

La stupidité est en nous une pesanteur d'esprit (1) qui accompagne nos actions et nos discours. Un homme stupide, ayant lui-même calculé avec des jetons une certaine somme, demande à ceux qui le regardent faire à quoi elle se monte. S'il est obligé de paroître dans un jour prescrit devant ses juges pour se défendre dans un procès que l'on lui fait, il l'oublie entièrement et part pour la campagne. Il s'endort à un spectacle, et ne se réveille que long-temps après qu'il est fini, et que le peuple s'est retiré. Après s'être rempli de viandes le soir, il se lève la nuit pour une indigestion, va dans la rue se soulager, où il est mordu d'un chien du voisi nage. Il cherche ce qu'on vient de lui donner, et qu'il a mis lui-même dans quelque endroit où souvent il ne le peut retrouver. Lorsqu'on l'avertit de la mort de l'un de ses amis afin qu'il assiste à ses funérailles, il s'attriste, il pleure, il se désespère, et prenant une façon de parler pour une autre : A la bonne heure, ajoute-t-il, ou une pareille sottise (2). Cette précaution qu'ont les personnes sages de ne pas donner sans témoins (5) de l'argent à leurs créanciers, il l'a pour en recevoir de ses débiteurs. On le voit quereller son valet dans le plus grand froid de l'hiver, pour ne lui avoir pas acheté des concombres. S'il s'avise un jour de faire exercer ses enfants à la lutte ou à la course, il ne leur permet pas de se retirer qu'ils ne soient tout en sueur et hors d'haleine (4). Il va cueillir luimême des lentilles (5), les fait cuire, et, oubliant qu'il y amis du sel, il les sale une seconde fois, de sorte que personne n'en peut goûter. Dans le temps d'une pluie incommode, et dont tout le monde se plaint, il lui échappera de dire l'eau du ciel est une chose délicieuse (6); et que si on lui demande par hasard combien il a vu emporter de morts par la porte Sacrée (7): Autant, répond-il, pensant peut-être à de l'ar-me paroit donc qu'il faut adopter la correction Erias.

(7) Pour être enterrés hors de la ville, suivant la loi de

Solon. (La Bruyère.) Du temps de Théophraste, les morts étoient indifféremment enterrés ou brûlés, et ces deux cérémonies se faisoient dans les champs céramiques ; mais ce n'étoit pas par la porte Sacrée, ainsi nommée parcequ'elle conduisoit à Eleusis, qu'on se rendoit à ces champs.

gent ou à des grains, que je voudrois que vous et moi en pussions avoir.

la porte des tombeaux. M. Barbié du Bocage croit que ce n'étoit pas une porte particulière qu'on appeloit ainsi, mais que ce nom étoit donné quelquefois à la porte Dipy

(2) Le traducteur a beaucoup paraphrasé ce passage. Le grec dit seulement : « Il s'attriste, il pleure, et dit : A la << bonne heure. »

(3) Les témoins étoient fort en usage chez les Grecs

dans les paiements et dans tous les actes. (La Bruyère, ) << Tout le monde sait, dit Démosthène, contra Phorm., << qu'on va emprunter de l'argent avec peu de témoins, <«< mais qu'on en amène beaucoup en le rendant, afin de << faire connoître à un grand nombre de personnes com« bien on met de régularité dans ses affaires. »

(4) Le texte grec dit : « Il force ses enfants à lutter et à « courir, et leur fait contracter des maladies de fatigue. »

Théophraste a fait un ouvrage particulier sur ces maladies, occasionées fréquemment en Grèce par l'excès des exer

cices gymnastiques. Voyez le Traité de Meursius sur les ouvrages perdus de Théophraste.

(5) Le grec dit : « Et s'il se trouve avec eux à la cam«pagne, et qu'il leur fasse cuire des lentilles, il ou<< blie, etc. »

(6) Ce passage est évidemment altéré dans le texte, et La Bruyère n'en a exprimé qu'une partie en la paraphrasant. Il me semble qu'une correction plus simple que toutes celles qui ont été proposées jusqu'à présent seroit de lire τὸ ἄστρονομίζειν et de regarder les mots qui suivent comme le commencement d'une glose, inséré mal-à-propos dans le texte; car dans le grec il n'est dit nulle part dans ce chapitre ce que disent ou font les autres. D'après cette correction, il faudroit traduire : « Quand il pleut, il dit : << Ah! qu'il est agréable de connoître et d'observer les << astres!» La forme du verbe grec pourroit être rendue littéralement en françois par le mot astronomiser. Il faut convenir cependant que le verbe grec ne se trouve pas plus dans les dictionnaires que le verbe françois, et que la forme ordinaire du premier est un peu différente; mais en grec ces fréquentatifs sont très communs, et quelques manuscrits donnent une leçon qui s'approche beaucoup de cette correction. Le glossateur a ajouté, « Lorsque d'au« tres disent que le ciel est noir comme de la poix. »

lon, qu'il a placée en cet endroit sur son plan d'Athènes dans le Voyage du jeune Anacharsis; et les recherches aussi savantes qu'étendues qu'il a faites depuis sur ce plan n'ont fait que confirmer cette opinion. Peut-être aussi cette porte étoit-elle double, ainsi que son nom l'indique, et l'une des sorties étoit-elle appelée Érie, et particulièrement destinée aux funérailles.

CHAPITRE XV.

De la brutalité.

La brutalité est une certaine dureté, et j'ose dire une férocité qui se rencontre dans nos manières d'agir, et qui passe même jusqu'à nos paroles. Si vous demandez à un homme brutal : Qu'est devenu un tel? il vous répond durement: Ne me rompez point la tête. Si vous le saluez, il ne vous fait pas l'honneur de vous rendre le salut si quelquefois il met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en demander le prix, il ne vous écoute pas; mais il dit fièrement à celui qui la marchande : Qu'y trouvez-vous à dire (1)? Il se moque de la piété de ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d'une grande célébrité : Si leurs prières, dit-il, vont jusqu'aux dieux, et s'ils en obtiennent les biens qu'ils souhaitent, l'on peut dire qu'ils les ont bien payés, et qu'ils ne leur sont pas donnés pour rien (2). Il est inexorable à celui qui, sans dessein, l'aura poussé légèrement, ou lui aura marché sur le pied; c'est une faute qu'il ne pardonne pas. La première chose qu'il dit à un ami qui lui emprunte quelque argent (5), c'est qu'il ne lui en prêtera point: il va le trouver ensuite, et le lui donne de mauvaise grace, ajoutant qu'il le compte perdu. Il ne lui arrive jamais de se heurter à une pierre qu'il rencontre en son chemin, sans lui donner de grandes malédictions. Il ne daigne pas attendre personne; et, si l'on diffère un moment à se rendre au lieu dont l'on est convenu avec lui, il se retire. Il se distingue toujours par une grande singularité (4); ne veut ni chanter à son tour, ni réciter (5) dans un repas, ni même danser avec les autres. En un mot, on ne le voit guère dans les temples importuner les dieux, et leur faire des voeux ou des sacrifices (6).

NOTES.

(1) Plusieurs critiques ont prouvé qu'il faut traduire ce passage: «S'il met un objet en vente, il ne dira point aux << acheteurs ce qu'il en voudroit avoir, mais il leur deman<< dera ce qu'il en pourra trouver. »

(2) La Bruyère a paraphrasé ce passage obscur et mutilé d'après les idées de Casaubon: selon d'autres critiques, il est question d'un présent ou d'une invitation qu'on fait au brutal, ou bien d'une portion de victime qu'on lui envoie (voyez chap. XII, note 5; et chap. xvii, note 2); et sa réponse est : « Je ne reçois pas de présents, » ou : « Je « ne voudrois pas même goûter ce qu'on me donne. »>

(3) « Qui fait une collecte. » (Voyez chap. 1, note 3.)

(4) Ces mots ne sont point dans le texte.

(5) Les Grecs récitoient à table quelques beaux endroits de leurs poëtes, et dansoient ensemble après le repas. Voyez le chapitre du Contre-Temps. (La Bruyère.) (Chapitre XII, note 7.)

(6) Le grec dit simplement : « Il est capable aussi de ne << point prier les dieux. »

CHAPITRE XVI (4).

De la superstition.

La superstition semble n'être autre chose qu'une crainte mal réglée de la Divinité. Un homme superstitieux, après avoir lavé ses mains (2), s'être purifié avec de l'eau lustrale (5), sort du temple, et se promène une grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S'il voit une belette, il s'arrête tout court; et il ne continue pas de marcher que quelqu'un n'ait passé avant lui par le même endroit que cet animal a traversé, ou qu'il n'ait jeté lui-même trois petites pierres dans le chemin, comme pour éloigner de lui ce mauvais présage. En quelque endroit de sa maison qu'il ait aperçu un serpent, il ne diffère pas d'y élever un autel (4); et, dès qu'il remarque dans les carrefours de ces pierres que la dévotion du peuple y a consacrées (5), il s'en approche, verse dessus toute l'huile de sa fiole, plie les genoux devant elles, et les adore. Si un rat lui a rongé un sac de farine, il court au devin, qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pièce; mais bien loin d'être satisfait de sa réponse, effrayé d'une aventure si extraordinaire, il n'ose plus se ser

vir de son sac et s'en défait (6). Son foible en- | critique des auteurs anciens savent que ce n'est qu'à force

d'en comparer les différentes copies qu'on parvient à leur rendre jusqu'à un certain point leur perfection primitive.

core est de purifier sans fin la maison qu'il ha bite (7), d'éviter de s'asseoir sur un tombeau, comme d'assister à des funérailles, ou d'entrer dans la chambre d'une femme qui est en couche (8); et lorsqu'il lui arrive d'avoir, pendant son sommeil, quelque vision, il va trouver les interprètes des songes, les devins et les augures, pour savoir d'eux à quel dieu ou à quelle déesse il doit sacrifier (9). Il est fort exact à visiter, sur la fin de chaque mois, les prêtres d'Orphée, pour se faire initier dans ses mystères (10): il y mène sa femme; ou, si elle s'en excuse par d'autres soins, il y fait conduire ses enfants par une nourrice (11). Lorsqu'il marche par la ville, il ne manque guère de se laver toute la tête avec l'eau des fontaines qui sont dans les places : quelquefois il a recours à des prêtresses, qui le purifient d'une autre manière, en liant et étendant autour de son corps un petit chien, ou de la squille (12). Enfin, s'il voit un homme frappé d'épilepsie (15), saisi d'horreur, il crache dans son propre sein, comme pour rejeter le malheur de cette rencontre.

NOTES.

(1) Ce chapitre est le premier dans lequel on trouvera des additions prises dans les manuscrits de la Bibliothèque Palatine du Vatican, qui contient une copie plus complète que les autres des quinze derniers chapitres de cet ouvrage. M. Siebenkees, sur les manuscrits duquel on a publié cette copie, doutoit de l'authenticité de ces morceaux nouveaux; mais ses doutes sont sans fondement, et il paroît ne les avoir conçus que par la difficulté d'expliquer l'origine de cette différence entre les manuscrits. M. Schneider a levé cette difficulté, et a démontré toute l'importance de ces additions, lesquelles nous donnent non seulement des lumières nouvelles sur plusieurs points importants des mœurs anciennes, mais dont la plupart complètent et expliquent des passages inintelligibles sans ce secours. Ce savant a observé qu'elles prouvent que nous ne possédions auparavant que des extraits très imparfaits de cet ouvrage. Cette hypothèse explique les transpositions, les obscurités et les phrases tronquées qui y sont si fréquentes; et celles qui se trouvent même dans le manuscrit palatin font soupçonner qu'il n'est lui-même qu'un extrait plus complet. Cette opinion est en outre confirmée, pour ce manuscrit comme pour les autres, par une formule usitée spécialement par les abréviateurs, qui se trouve au chapitre xi et au chapitre xix. (Voyez la note 9 du premier et la note 2 du second de ces chapitres.) Cependant les difficultés qui se rencontrent, particulièrement dans les additions, viennent sur-tout de ce qu'elles ne nous sont transmises que par une seule copie. Tous ceux qui se sont occupés de l'examen

(2) D'après une correction ingénieuse de M. Siebenkees, le manuscrit du Vatican ajoute : « Dans une source. » Cette ablution étoit le symbole d'une purification morale; le laurier dont il est question dans la suite de la phrase passoit pour écarter tous les malheurs de celui qui portoit sur soi quelque partie de cet arbuste. (Voyez les notes de Duport, et, sur ce caractère en général, le chap. xxi d'Anacharsis.) J'ai parlé, dans la note 14 du Discours sur Théophraste, des opinions religieuses de ce philosophe, et d'un livre écrit sur le présent chapitre en particulier. Il me paroit que la religion des Athéniens avoit été surchargée de beaucoup de superstitions nouvelles depuis la décadence des républiques de la Grèce, et sur-tout du temps de Philippe et d'Alexandre. Voyez chapitre xxv, note 3.

(3) Une eau où l'on avoit éteint un tison ardent pris sur l'autel où l'on brûloit la victime : elle étoit dans une chaudière à la porte du temple; l'on s'en lavoit soi-même, ou l'on s'en faisoit laver par les prètres. (La Bruyère.) 11 falloit dire, asperger. Spargens rore levi et ramo felicis

olive, dit Virgile, Æneid., lib. VI, v. 229; et, au lieu

d'ajouter << sort du temple,» il falloit traduire simplement, « Après s'être aspergé d'eau sacrée, etc. »

(4) Le manuscrit du Vatican porte: « Voit-il un serpent << dans sa maison; si c'est un paréias, il invoque Bacchus; « si c'est un serpent sacré, il lui fait un sacrifice, » ou bien «< il lui bâtit une chapelle. » Voyez sur cette variante la savante note de Schneider, comparée avec le passage de Platon cité par Duport, où ce philosophe dit que les superstitieux remplissent toutes les maisons et tous les quartiers d'autels et de chapelles. L'espèce de serpent appelée pareias, à cause de ses mâchoires très gros es, étoit consacrée à Bacchus : on portoit de ces animaux dans les processions faites en l'honneur de ce dieu, et l'on voit dans Démosthène, pro Corona, page 315, édit. de Reiske, que les superstitieux les élevoient par-dessus la tête en poussant des cris bachiques. L'espèce appelée sacrée étoit, selon Aristote, longue d'une coudée, venimeuse et velue; mais peut-être ce mot, qui a empêché les naturalistes de la reconnoître, est-il altéré. Aristote ajoute que les espèces les plus grandes fuyoient devant celle-ci.

(5) Le grec dit « des pierres ointes; » c'étoit la manière de les consacrer, usitée mème parmi les patriarches. Voyez Genèse, 28.

(6) D'après une ingénieuse correction d'Étienne Bernard, rapportée par Schneider : « Il rend le sac en ex<< piant ce mauvais présage par un sacrifice. » Cicéron dit, de Div., liv. II, chap. XXVII: Nos autem ita leres atque inconsiderati sumus, ut si mures corroserint aliquid, quorum est opus hoc unum, monstrum putemus.

(7) Le manuscrit du Vatican ajoute, « En disant qu'Héa cate y a exercé une influence maligne; » et continue,

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