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grace toute particulière. Nos plus célèbres écrivains m'en fourniront des preuves que je ne pense pas que notre critique ose contredire. Je tirerai la première des oeuvres de S. Evremond, cet auteur célèbre qui a donné à ses expressions toute la force qu'elles pouvoient souffrir , en gardant la raison comme a très - bien remarqué Vigneul - Marville. L'estime le précepteur de Néron, dit-il, l'amant d'Agrippine , l'ambitieux qui prétendoit à l'empire : du philosophe et de l'écrivain, je n'en fais pas grand cas. Il auroit pu dire, je ne fais pas grand cas du philosophe et de l'écrivain. Mais outre que ce tour irrégulier est plus vif et plus harmonieux, S. Evremond trouve par-là le moyen de varier son style, secret si important, que quiconque. l'ignore, ne sera jamais, quoiqu'il fasse , qu’un très-méchant écrivain.

Un style trop égal et toujours uniforme.
En vain brille à nos yeux; il faut qu'il nous endorme:
On lit peu ces auteurs,

nés

pour nous ennuyer, Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.

Mais si S. Evremond a droit d'employer des transpositions dans un discours familier, il est tout visible qu'on doit s'en servir à plus forte raison dans des discours publics, qui, étant animés de la voix, doivent être écrits d'un style plus vif et plus soutenu. Aussi rien n'est plus ordinaire, dans ces sortes de compositions, que ces tours irréguliers.

« Ce coeur plus grand que l'univers, dit le » P. Bourdaloue dans l'oraison funèbre du prince de » Condé, ce coeur que toute la France auroit au»jourd’hui droit de nous envier; ce coeur si digne » de Dieu, il a voulu que nous le possédassions et -» que nous en fussions les dépositaires.

» Changeant de scène , vous l'admireriez hors » du tumulte de la guerre et dans une vie plus tran» quille», dit le même orateur, en parlant de ce grand prince.

« Cet échec, quand vous voudriez concourir » avec les Dieux et sortir de l'inaction , à quoi » leur toute – puissance ne supplée jamais, dit le » traducteur de Démosthène, que nous avons déjà » cité; cet échec, dis-je, cette révolution, nous » n'aurons pas long-temps à les attendre ».

« Ce que vous desiriez tant, dit ailleurs le même » traducteur, de susciter les Olynthiens contre Phi» lippe ; ce que la voix publique vouloit ici qu'on » tentât, à quelque prix que ce fût, le sort lui seul » l'a fait pour vous, et de la manière qui vous » convient davantage ».

« Déjà , dit un autre fameux orateur (*), fré» missoit dans son camp l'ennemi confus et dé» concerté, déjà prenoit l'essor pour se sauver

(*) Fléchier, évêque de Nîmes, dans l'oraison funèbre de M. de Turenne.

» dans les montagnes, cet aigle dont le vol hardi » avoit d'abord effrayé nos provinces ».

Il est visible que dans tous ces endroits une construction plus régulière feroit languir le discours et lui ôteroit cette douce harmonie qui plaît si fort à l'oreille dans une action publique.

Mais puisque Vigneul-Marville semble estimer les règles du P. Bouhours, je ne saurois mieux faire que de confirmer ce que je viens de dire par une remarque judicieuse qué ce fameux grammairien a faite sur les transpositions qui ont bonne grace en certaines rencontres. Il y a, selon ce grammairien, des tours irréguliers qui sont élégans, « Les exemples, ajoute-t-il, feront entendre ce que

je veux dire. De Maucroix dit, dans la seconde » Homélie de S. Jean Chrysostome au peuple d'An» tioche: Ce lieu qui nous a donné la naissance, » nous l'évitons comme une embûche; et Patru dit » dans le plaidoyer pour madame de Guénégaud: » Cependant cette souveraine, les nouvelles constiz » tutions la dégradent ; toute son autorité est » anéantie , et pour toute marque de sa dignité, » on ne lui laisse que des révérences. La supérieure » ne fait rien qu'on ne condamne; ses plus inno»centes actions, on les noircit ».

«Il semble, continue le P. Bouhours, qu'il » faudroit dire régulièrement: nous évitons, comme » une .embûche ce lieu qui nous a donné la naissance » Cependant les nouvelles constitutions dégradent cette » souveraine : on noircit ses plus innocentes actions » On parle ainsi dans la conversation et dans un » livre tout simple ; mais dans une action publique » qui est animée de la voix et qui demande une » éloquence plus vive, le tour irrégulier a meilleure » grace. C'est en ces rencontres qu'il est permis » quelquefois aux orateurs, aussi bien qu'aux poëtes, » de se dispenser des règles scrupuleuses de la cons» truction ordinaire : et on peut presque dire du » sermon et du plaidoyer, ce que l'auteur de l'Art » poétique dit de l'ode :

» Son style impétueux souvent marche au hasard: » Chez elle un beau désordre est un effet de l'art.

» Mais si ces sortes d'irrégularités sont élégantes » dans la prose, ajoute le P. Bouhours, elles le » sont encore plus dans la poésie, qui est elle» même un peu impétueuse, et qui n'aime » un langage tout uni. Il y en a un exemple dans l'ode à Acanthe :

pas tant

» Je jouis d'une paix profonde ;
» Et pour m'assurer le seul bien

» Que l'on doit estimer au monde
» Tout ce que je n'ai pas, je le compte pour rien.

: » On diroit réguliérement, je compte pour rien * tout ce que je n'ai pas: mais tout ce que je n'ai pas,

»je le compte pour rien, est plus poétique et plus » beau. Aussi nos excellens poëtes prennent ce tour» là dans les endroits animés :

» Ces moissons de lauriers, ces honneurs, ces conqueres, » Ma main, en vous servant, les trouve toutes prêtes ».

Qu'on juge après cela , si la Bruyère n'a pas eu raison de dire qu'on peut, en une sorte d'écrits, user de termes transposés , et qui peignent vivement; et si au contraire Vigneul-Marville n'a pas eu tort de décider que c'est une des graces de notre langue de ne rien transposer, ni dans la prose, ni dans la poésie. Il y a sans doute des transpositions forcées, et contraires à la douceur et à la netteté du langage: mais il y en a aussi qui ont fort bonne grace, et qu'on ne peut proscrire sans priver notre langue de cet air vif, libre et naturel qui en fait une des plus grandes beautés. C'est ce qu'avoit fort bien compris Vaugelas, cet auteur si judicieux, dont l'autorité sera toujours d'un grand poids dans cette matière. Car après avoir condamné certaines transpositions trop rudes, il ajoute: Plusieurs attribuent aux vers la cause de ces transpositions, qui sont des ornemens de la poésie , quand elles sont faites comme celles de Malherbe, dont le tour des vers est incomparable ; mais pour l'ordinaire elles sont des vices en prose : je dis pour l'ordinaire, parce qu'il y en a quelques-unes de fort bonne grace. Voyez comment

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