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partie. C'eft furtout à cet ufage qu'il deflinait le faible profit qu'il tirait de fes ouvrages ou de fes pièces de théâtre, lorfqu'il ne les abandonnait pas aux comédiens. Jamais auteur ne fut cependant plus cruellement accufé d'avoir eu des torts avec fes libraires; mais ils avaient à leurs ordres toute la canaille littéraire, avide de calomnier la conduite de l'homme dont ils favaient trop qu'ils ne pouvaient étouffer les ouvrages. L'orgueilleufe médiocrité, quelques hommes de mérite bleffés d'une fupériorité trop inconteftable, les gens du monde toujours empreffés d'avilir des talens et des lumières, objets fecrets de leur envie, les dévots intéreffés à décrier Voltaire pour avoir moins à le craindre: tous s'empreffaient d'accueillir les calomnies des libraires et des Zoiles. Mais les preuves de la fauffeté de ces imputations fubfiftent encore avec celles des bienfaits dont Voltaire a comblé quelques-uns de fes calomniateurs; et nous n'avons pu les voir fans gémir, et fur le malheur du génie condamné à la calomnie, trifte compensation de la gloire, et fur cette honteuse facilité à croire tout ce qui peut dispenser d'admirer.

Voltaire n'ayant donc besoin, pour sa fortune, ni de cultiver des protecteurs, ni de folliciter des places, ni de négocier avec des libraires, renonça au féjour de la capitale. Jufqu'au miniflère du cardinal de Fleuri, et jusqu'à son voyage en Angleterre, il avait vécu dans le plus grand monde. Les princes, les grands, ceux qui étaient à la tête des affaires, les gens à la mode, les femmes les plus brillantes, étaient recherchés par lui et le recherchaient. Par-tout

il plaifait, il était fêté; mais par-tout il inspirait l'envie et la crainte. Supérieur par fes talens, il l'était encore par l'efprit qu'il montrait dans la conversation; il y portait tout ce qui rend aimables

les

gens d'un efprit frivole, et y mêlait les traits d'un efprit fupérieur. Né avec le talent de la plaifanterie, fes mots étaient fouvent répétés, et c'en était assez pour qu'on donnât le nom de méchanceté à ce qui n'était que l'expreffion vraie de fon jugement, rendue piquante par la tournure naturelle de fon ef prit.

A fon retour d'Angleterre, il fentit que, dans les fociétés où l'amour propre et la vanité rassemblent les hommes, il trouverait peu d'amis; et il ceffa de s'y répandre, fans cependant rompre avec elles. Le goût qu'il y avait pris pour la magnificence, pour la grandeur, pour tout ce qui eft brillant et recherché, était devenu une habitude; il le conferva même dans la retraite; ce goût embellit fouvent fes ouvrages; il influa quelquefois fur fes jugemens. Rendu à fa patrie, il fe réduifit à ne vivre habituellement qu'avec un petit nombre d'amis. Il avait perdu M. de Génonville et M. de Maifons dont il a pleuré la mort dans des vers fi touchans, monumens de cette fenfibilité vraie et profonde que la nature avait mise dans fon cœur, que fon génie répandit dans fes ouvrages, et qui fut le germe heureux de ce zèle ardent pour le bonheur des hommes, noble et dernière paffion de fa vieillesse. Il lui reftait M. d'Argental dont la longue vie n'a été qu'un fentiment de tendreffe et d'admiration pour Voltaire, et qui en fut récompensé par fon amitié et fa confiance; il lui reftait MM. de Formont et de

Cideville qui étaient les confidens de fes ouvrages et de fes projets.

Mais vers le temps de ces perfécutions, une autre amitié vint lui offrir des confolations plus douces, et augmenter fon amour pour la retraite. C'était celle de la marquife du Châtelet, paffionnée comme lui pour l'étude et pour la gloire; philofophe, mais de cette philofophie qui prend fa fource dans une ame forte et libre; ayant approfondi la métaphyfique et la géométrie, affez pour analyser Leibnitz et pour traduire Newton; cultivant les arts, mais fachant les juger et leur préférer la connaissance de la nature et des hommes; n'aimant de l'hiftoire que les grands résultats qui portent la lumière fur les fecrets de la nature humaine; fupérieure à tous les préjugés par la force de fon caractère comme par celle de fa raison, et n'ayant pas la faibleffe de cacher combien elle les dédaignait; fe livrant aux frivolités de fon fexe, de fon état et de fon âge, mais les méprifant et les abandonnant fans regret pour la retraite, le travail et l'amitié; excitant enfin, par fa fupériorité, la jaloufie des femmes, et même de la plupart des hommes avec lefquels fon rang l'obligeait de vivre, et leur pardonnant fans effort. Telle était l'amie que choifit Voltaire pour paffer avec lui des jours remplis par le travail, et embellis par leur amitié

commune.

Fatigué de querelles littéraires, révolté de voir la ligue que la médiocrité avait formée contre lui, foutenue en fecret par des hommes que leur mérite eût dû préserver de cette indigne affociation; trouvant, depuis qu'il avait ofé dire des vérités, autant de

délateurs qu'il avait de critiques, et les voyant armer fans ceffe contre lui la religion et le gouvernement, parce qu'il fefait bien des vers, il chercha dans les fciences une occupation plus tranquille.

Il voulut donner une exposition élémentaire des découvertes de Newton fur le fyftême du monde et fur la lumière, les mettre à la portée de tous ceux qui avaient une légère teinture des fciences mathématiques, et faire connaître en même temps les opinions philofophiques de Newton, et fes idées fur la chronologie ancienne.

Lorsque ces Elémens parurent, le cartéfianisme dominait encore, même dans l'académie des fciences de Paris. Un petit nombre de jeunes géomètres avaient eu feuls le courage de l'abandonner, et il n'existait, dans notre langue, aucun ouvrage où l'on pût prendre une idée des grandes découvertes publiées en Angleterre depuis un demi-fiècle.

Cependant on refusa un privilége à l'auteur. Le chancelier d'Aguesseau s'était fait cartéfien dans sa jeuneffe, parce que c'était alors la mode parmi ceux qui fe piquaient de s'élever au-deffus des préjugés vulgaires; et fes fentimens politiques et religieux s'uniffaient contre Newton à fes opinions philofophiques. Il trouvait qu'un chancelier de France ne devait pas fouffrir qu'un philofophe anglais, à peine chrétien, l'emportât fur un français qu'on fuppofait orthodoxe. D'Aguesseau avait une mémoire immense; une application continue l'avait rendu très-profond dans plufieurs genres d'érudition; mais fa tête fatiguée à force de recevoir et de retenir les opinions des autres, n'avait la force ni de combiner fes propres

idées, ni de fe former des principes fixes et précis. Sa fuperftition, fa timidité, fon refpect pour les ufages anciens, fon indécifion, rétréciffaient fes vues pour la réforme des lois, et arrêtaient fon activité. Il mourut après un long miniftère, ne laiffant à la France que le regret de voir fes grandes vertus demeurées inutiles, et fes rares qualités perdues pour la nation.

Sa févérité pour les Elémens de la philofophie de Newton n'eft pas la feule petiteffe qui ait marqué fon administration de la librairie : il ne voulait point donner de priviléges pour les romans; et il ne confentit à laiffer imprimer Cleveland qu'à condition que le héros changerait de religion.

Voltaire fe livrait en même temps à l'étude de la phyfique, interrogeait les favans dans tous les genres, répétait leurs expériences, ou en imaginait de nouvelles.

Il concourut pour le prix de l'académie des sciences fur la nature et la propagation du feu, prit pour devise ce distique qui, par fa précision et fon énergie, n'eft pas indigne de l'auteur de la Henriade:

Ignis ubique latet naturam amplectitur omnem,
Cuncta parit, renovat, dividit, unit, alit.

Le prix fut donné à l'illuftre Euler, par qui, dans la carrière des fciences, il n'était humiliant pour perfonne d'être vaincu. Madame du Châtelet avait concouru en même temps que fon ami; et ces deux pièces obtinrent une mention très-honorable.

La difpute fur la mesure des forces occupait alors,

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