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de Platon, si ce n'est la divine généalogie de l'idée par saint Jean : In principio Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum (1). Ce rapprochement rappelle le mot de Numénius, que Platon parlait Moïse en athénien. Mais Platon n'avait pas pénétré toute la profondeur de l'idée de Moise; il devient faible en philosophie à mesure qu'il s'éloigne de la pensée révélée; il le sent, car il invoque, il appelle à chaque instant le révélateur. Il imagine un principe intermédiaire qui participe de Dieu et de la matière, qui donne sa forme à la matière, un médiateur enfin entre Dieu et l'homme. Cette idée de médiation, mal saisie, met Platon au-dessous des Védas. Elle implique chez lui l'idée contradictoire de panthéisme et de dualisme, d'infini et de progrés. D'une si admirable clarté dans tout le reste, il devient obscur dans cette cosmologie. C'est que, comme il le remarque lui-même, il n'avait pas été instruit; nul nc lui avait appris, ou plutôt il avait imparfaitement appris aux sources de la vérité où il lui avait été donné de puiser. Il n'est pas plus clair dans son explication du mal. Il ne voit pas, dans le mal, la simple négation dans un étre fini d'une qualité qui lui est propre. Il affirme que le mal est nécessaire, puisqu'il est le résultat de l'antagonisme entre deux êtres qui participent à la même nature par le lien du troisième etre intermédiaire. Le voilà bien loin des hauteurs bibliques! Antagonisme, panthéisme, sont contradictoires; éternité et fini ne le sont pas moins. Intermédiaire d'une substance qui lie le fini et l'infini, et

(1) Un philosophe pythagoricien, ayant lu, près de huit siècles après, ce magnifique tableau de saint Jean, alla se jeter aux genoux de l'évêque de Milan, le supplia de faire placer cette page clans un cadre d'or, et de l'offrir dans un lieu élevé à l'admiration du monde.

qui enchaine deux substances antagonistes ! cela est d'une grande faiblesse métaphysique.

Platon doit beaucoup à Moïse dans sa théorie des idées; il a emprunté aussi à Vyasa; et, comme nous venons de le voir, sa théorie divine est incomplète, incohérente et imprégnée de panthéisme. Ramenant dans sa théorie sociale la multiplicité sociale à l'unité, et réglant cette unité et cette variété sur sa théogonie, il cherche l'image de la substance divine, et il la trouve dans les philosophes; il représente la matière inerte par les artisans et les laboureurs; la substance intermédiaire par la force guerrière; et la matière informe par les esclaves, qui n'entrent pas dans l'organisation sociale. L'unité absorbant toutes les forces individuelles, Platon aboutit au communisme destructeur de la personnalité, tant il est impossible de placer l'humanité dans son plan naturel, si on donne à l'ordre social un type contraire à la nature des êtres. Il n'y a pas de vraie société avec une fausse théorie de cosmologie; et c'est dans les erreurs des philosophes païens que nos penseurs modernes, même ceux qui sont chrétiens, vont chercher la raison de leurs théories sociales ! Jugeons par là si nous sommes à la veille d'avoir vraiment l'ordre social, je veux dire l'harmonie sans despotisme, la liberté sans anarchie!

XXV

Aristote (1), disciple de Platon, comprit qu'il pourrait

(1) Né à Stagire, en Macédoine, l'an 384, il sui vit à Athènes les leçons de Platon pendant vingt ans. Après avoir passé plusieurs années à la cour de Macédoine, il accompagna, à ce que l'on croit, son dis. ciple dans ses premières expéditions en Asie, puis il vint se fixer à

devenir son rival en gloire, et il ne voulut pas marcher sur les traces d'un si grand maître. Sa rivalité perce jusque dans son style; il repousse les images poétiques qui font le charme des écrits de Platon; il affecte une forme dialectique et serrée qui manque surtout de clarté. Sa logique a été le type de toutes les logiques européennes, et c'est là son grand titre de gloire; mais sa logique ellemême a son type primitif dans la logique de l'Inde. Les points de concordance sont trop frappants pour qu'il soit possible de s'y méprendre. Les victoires d'Alexandre mirent entre ses mains des matériaux qui avaient dû manquer à Platon. Sa maxime célèbre, empruntée à l'école du Portique, que rien n'arrive à l'esprit que par les sens (1), semble avoir été la source des écarts de Locke et de l'erreur de l'abbé de Condillac, observateur superficiel qui ne voit dans l'idée qu'une sensation transformée. Comme Platon et comme Vyasa , Aristote insiste sur la distinction du contingent et de l'absolu, et, comme eux, il affirme que le contingent ou le variable ne peut pas servir de mesure à l'absolu, ni par conséquent de fondement à l'affirmation. Les sensations sont relatives au contingent; les idées ont leur dernière raison d'être dans l'absolu. Donc la foi, affirme Aristote, est le fondement de la science. « L'homme ne peut rien apprendre qu'à l'aide » de ce qu'il sait déjà ; toute science rationnelle se fonde » sur une connaissance précédente. Le syllogisme dérive

Athènes l'an 331. Il y fonda une école dans une promenade voisine de la ville, appelée Lycée. Son école est appelée péripatéticienne, du mot grec TeepTECTÒs, promenade. Il fut accusé d'impiété, et, craignant le sort de Socrate, il sortit d'Athènes, pour épargner, disait-il, un nouveau crime aux Athéniens.

(1) Nihil est in intellectu quod non priùs fuerit in sensu,

» de principes établis et connus de tout le monde. » « Vou» lez-vous savoir avec certitude la vérité? Séparez avec » soin ce qu'il y a de premier, et tenez-vous à cela. C'est » le dogme paternel qui ne vient certainement que de la » parole de Dieu (1). » Kapila avait déjà dit : « Lors» qu'une vérité ne peut pas être directement perçue ni in» duite par le raisonnement, on la déduit de la révéla»tion. » Il y a donc, selon Aristote, deux manières d'arriver à la vérité : les formes logiques et les sensations (2). Les formes logiques sont évidemment le type primitif, éternel, indestructible, l'idée des propriétés du triangle qui reste après la destruction de tous les triangles réalisés (3); elles sont cette forte pensée : le jugement humain ne peut jamais être adéquat à l'absolu (4). Ces formes logiques, ajoute Aristote (5), ont besoin d'une matière à laquelle elles s'appliquent : cette matière, c'est la sensation (6), c'est la révélation externe, arrivant par ses conducteurs à l'esprit humain. C'est l'expérience qui la fournit. Donc, c'est la relation, c'est l'objectivité. Admirable psychologie ! C'est avec attendrissement que je m'incline devant le génie et la bonne foi d'Aristote, et que mon âme indépendante se sent subjuguée au point de répéter cet accent de l'admiration de nos pères : Aristoteles dixit.

Aristote admet que la connaissance renferme un élément radicalement distinct de la sensation, et que cependant

(1) Aristote. (Oper. metaphys., t. XII, v. 3.)
(2) Log., p. 165.
(3) Platon.
(4) Vyasa.
(5) Log., p. 181.
(6) Fides ex auditu.

sans la sensation nulle connaissance ne pourrait exister. C'est l'affirmation la plus nette de l'objectivité humaine. Nous n'avons pas d'idées sans le secours des sens; mais il y a dans la formation des idées un élément indépendant des sens. Nous n'envoyons pas l'électricité de Paris à Londres sans un fil conducteur; mais il y a dans l'électricité un élément très-distinct du fil conducteur. L'ouïe et la vue nous donnent beaucoup d'idées, et cependant il y a dans l'idée un élément qui n'est ni l'ouïe ni la vue même transformées. L'idée n'est pas la transformation du son, quoi qu'en dise plaisamment l'abbé de Condillac.

Le développement de la doctrine d'Aristote n'est que le développement de l'ancienne doctrine : substance première de l'être; unité; support des modifications ; forme ou détermination des existences individuelles. La substance constitue la puissance active, et la forme constitue la puissance pássive. L'idée, d'après les panthéistes eux-mêmes, n'est qu'une forme de notre entendement; or, nous recevons la forme; donc, même d'après les panthéistes, nous n'avons pas l'initiative de la puissance, de l'idée, de la création. E: ce mot : « La raison est souveraine en philosophie, » n'est qu'une fanfaronnade indigne de l'importance du sujet. La puissance se manifeste par l'initiative de l'action; et ce point, qui est l'échec de la philosophie, est aussi l'échec d'Aristote. Le fait de l'existence de l'univers sera, en dehors du récit de Moïse, une énigme à jamais impénétrable à l'esprit humain. Dieu immobile est, selon Aristote, le moteur de l'univers. Mais le mouvement a-t-il pu commencer, si le monde est éternel ? Une substance éternelle d'où émanent tous les êtres implique l'idée de panthéisme, l'émanation implique l'idée d'origine dans le temps : con

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