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Nul homme n'est sans défauts, le plus parfait est celui qui en a le moins. Et par conséquent, un véritable histotien doit dire du bien et du mal des hommes, pour les représenter tels qu'ils sont effectivement; par où il se distingue du satyrique qui se contente de relever ou d'exagérer leurs défauts, et du panégyriste qui s'attache uniquement à faire valoir leurs vertus , ou leur en suppose. C'est ce qu'avoit fort bien compris le comte de Bussy: car après avoir dit que ce qu'il a écrit de Turenne dans ses mémoires sera cru davantage et lui fera plus d'honneur que les oraisons funèbres qu’on a faites de lui, parce qu'on sait que ceux qui en font, ne parlent que pour louer, et que lui n'a écrit que pour dire la vérité, il ajoute (*): « Et d'ailleurs, il y a plus d'apparence que mes » portraits sont plus ressemblans que ceux des pané»gyristes, parce que je dis du bien et du mal des » mêmes personnes; qu'eux ne disent que du bien, » et que nul n'est parfait en ce monde ».

Ici notre censeur dira peut-être que si la Bruyère a représenté sincérement les bonnes et les mauvaises qualités de Santeuil et de la Fontaine, il ne s'ensuit pas qu'il en use ainsi dans les autres caractères personnels qu'il lui a plu de nous donner. Cela est vrai. Mais supposé que la Bruyère n'eût fait voir

(*) Lettres du comte de Bussy-Rabutin , tome IV pages 242 et 243, édit, de Hollande,

d'autres personnes que parce qu'elles avoient de mauvais, il ne s'ensuivroit pas non plus qu'il en eît toujours usé ainsi : et par conséquent VigneulMarville a eu tort de proposer son objection en termes aussi généraux qu'il a fait. Mais que dira-t-il, si le caractère même qu'il cite du livre de la Bruyère, ne sauroit prouver , comme il prétend, que cet illustre écrivain se soit plu à ne faire voir les gens, comme il parle , que par leur mauvais côté ? Ce caractère est celui de Ménalque , nom emprunté sous lequel la Bruyère nous peint un homme à qui une grande distraction d'esprit fait faire des extravagances ridicules , qui , quoiqu'en assez grand nombre, sont toutes très-divertissantes par leur singularité.

Y a-t-il dans tout ce récit quelque particularité qui fasse connoître sûrement que la Bruyère ait voulu désigner une telle personne, à l'exclusion de toute autre ? Je n'en sais rien. C'est à VigneulMarville, qui le croit, à nous en convaincre par de bonnes preuves. Autrement, il a tort de nous citer cet exemple. Mais pourquoi se tourmenteroit-il à' chercher qui est désigné par Ménalque? La Bruyère lui a épargné cette peine, par une note qu'il a mise au commencement de ce caractère. Ceci est moins un caractère particulier , dit-il dans cette note, quun recueil de faits de distractions.. Ils ne sauroient étre, en trop grand nombre, s'ils

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sont agréables ; car les goûts étant differens, on a à choisir. Que prétend, après cela, Vigneul-Marville? Que nous l'en croyions plutôt que la Bruyère ? Mais quelle apparence qu'il sache mieux la pensée d'un auteur, que l'auteur même qui l'a produite ? Il est vrai que cette déclaration de la Bruyère ne prouveroit rien, si l'on pouvoit trouver dans le caractère de Ménalque des choses qui convinssent indubitablement à une certaine personne , et qui ne pussent convenir à aucune autre. Mais jusqu'à ce que Vigneul-Marville ait fait cette découverte, il n'a aucun droit de contredire la Bruyère. Et où en seroient les écrivains, si le premier qui se mettroit en tête de les critiquer, étoit reçu à expliquer leurs intentions, sans avoir aucun égard à leurs paroles, c'est-à-dire, à leur prêter toutes les pensées qu'il voudroit, quelque opposées qu'elles fussent à ce qu'ils ont dit en termes exprès et d'une manière fort intelligible?:

Je sais bien qu'on a publié dans le Menagiana, que par Ménalque dont il est parlé dans le livre de la Bruyère, il faut entendre le comte de Brancas; mais on ne le donne que comme un bruit i de ville , et une simple conjecture que Ménage laisse échapper en conversation, pour avoir lieu de débiter à ceux qui l'écoutoient deux exemples ! de distractions de ce comte, aussi bizarres et aussi extraordinaires qu'aucune de celles que la Bruyère

citer. Sur quoi je ne puis m'empêcher de dire avec madame Deshoulières :

Foille raison que l'homme vante,
Voila quel est le fonds qu'on peut faire sur vous ! .
Toujours vains, toujours faux, toujours pleins d'injustice,

Nous crions, dans tous nos discours,
Contre les passions, les fcibles, et les vices,

Où nous succombons tous les jours..

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Après cette critique des portraits de la Bruyère, notre censeur fait une remarque générale et deux particulières contre les Caractères de ce siècle. Et comme les fautes qui regardent les pensées sont beaucoup plus considérables que celles qui ne regardent que les mots, voyons ces remarques avant que de retourner sur nos pás, pour examiner ses réflexions sur le style de cet ouvrave. 11

VIII. La Bruyère (*), dit-il, prie le lecteur, à l'entrée de son livre, page 88 « de ne point perdre »son titre de vue, et de penser toujours, que ce » sont les caractères ou les meurs du siècle qu'il » décrit ». Lai suivi avec exactitude cet avis de la Bruyère ; mais j'ai trouvé qu'à le suivre , on se trouve souvent dans des pays perdus , et qu'il faudroit rez trancher un tiers' du livre de la Bruyère qui ri'appartient point à son dessein. Au lieu d'augmenter cet ouyrage,

(*) Mélanges d'Histoire , &c. page 242

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il devoit le resserer, et s'en tenir aux Caractères de ce siècle , sans extravaguer parmi cent choses qui ne distinguent point notre siècle des autres siècles , mais qui sont de tous les temps. En effet, ce qu'il dit de la beauté, de l'agrément et de choses semblables, est toutà-fait hors d'auvre. Voilà bien des paroles, mais qui n'emportent autre chose que cette simple décision: Qu'il y a, selon Vigneul-Marville, quantité de choses hors d'æuvre dans les Caractères de ce siècle : de sorte que, si l'on vouloit s'en rapporter à lui, on ne pourroit mieux faire que de proscrire la troisième partie de cet ouvrage. Mais ce censeur ne prend pas garde qu'il n'est que partie dans cette affaire, qu'on ne doit compter pour rien son sentiment particulier, et qu'il ne peut espérer de gagner sa cause qu'en prouvant exactement tout ce qu'il avance contre l'auteur qu'il a entrepris de critiquer. D'ailleurs, s'il y a une objection où il faille descendre dans le détail et parler avec la dernière précision, c'est sans doute celle qu'il fait présentement. Je ne crois pas la Bruyère infaillible, ni son ouvrage sans défauts ; et je suis persuadé que dans ce genre d'écrire par pensées détachées, il est presque impossible qu'il n'ait laissé échapper des choses qui ne sont pas tout-à-fait essentielles à son sujet. Mais d'autre part, il n'est guère moins difficile de faire voir clairement et d'une manière indubitable , que telles choses qu'on trouve dans

Tome II.

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