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plus dignes de fa fituation, de fa dignité, de fon courage et de fon efprit.

Quand on eft voifin du naufrage,

Il faut en affrontant l'orage

Penfer, vivre et mourir en roi.

En marchant aux Français et aux Impériaux, il écrivit à madame la margrave de Bareith, sa sœur, qu'il fe ferait tuer: mais il fut plus heureux qu'il ne le difait, et qu'il ne le croyait. Il attendit, le 5 de novembre 1757, l'armée française et impériale dans un pofte affez avantageux, à Rosbac, fur les frontières de la Saxe; et comme il avait toujours parlé de fe faire tuer, il voulut que fon frère le prince Henri acquittât fa promeffe à la tête de cinq bataillons Pruffiens qui devaient foutenir le premier effort des armées ennemies, tandis que fon artillerie les foudroyerait, et que fa cavalerie attaquerait la leur.

En effet le prince Henri fut légèrement blessé à la gorge d'un coup de fufil; et ce fut, je crois, le feul pruffien bleffé à cette journée. Les Français et les Autrichiens s'enfuirent à la première décharge. Ce fut la déroute la plus inouie et la plus complète dont l'hiftoire ait jamais parlé. Cette bataille de Rosbac fera long-temps célèbre. On vit trente mille Français, et vingt mille Impériaux prendre une fuite honteuse et précipitée devant cinq bataillons et quelques escadrons. Les défaites d'Azincour, de Crécy, de Poitiers, ne furent pas fi humiliantes.

La difcipline et l'exercice militaire que fon père avait établis, et que le fils avait fortifiés, furent la

véritable cause de cette étrange victoire. L'exercice pruffien s'était perfectionné pendant cinquante ans. On avait voulu l'imiter en France comme dans tous les autres Etats; mais on n'avait pu faire en trois ou quatre ans, avec des Français peu difciplinables, ce qu'on avait fait pendant cinquante ans avec des Pruffiens; on avait même changé les manœuvres en France prefqu'à chaque revue, de forte que les officiers et les foldats, ayant mal appris des exercices nouveaux, et tous différens les uns des autres, n'avaient rien appris du tout, et n'avaient réellement aucune discipline ni aucun exercice. En un mot, la feule vue des Pruffiens tout fut en déroute, et la fortune fit paffer Frédéric, en un quart d'heure, du comble du défespoir à celui du bonheur et de la gloire.

à

Cependant il craignait que ce bonheur ne fût très-paffager; il craignait d'avoir à porter tout le poids de la puiffance de la France, de la Ruffie, et de l'Autriche, et il aurait bien voulu détacher Louis XV de Marie-Thérèfe.

La funefte journée de Rosbac fefait murmurer toute la France contre le traité de l'abbé de Bernis avec la cour de Vienne. Le cardinal de Tençin, archevêque de Lyon, avait toujours confervé fon rang de miniftre d'Etat, et une correfpondance particulière avec le roi de France; il était plus opposé que perfonne à l'alliance avec la cour Autrichienne. Il m'avait fait à Lyon une réception dont il pouvait croire que j'étais peu fatisfait : cependant l'envie de se mêler d'intrigues, qui le fuivait dans fa retraite, et qui, à ce qu'on prétend, n'abandonne jamais les

hommes en place, le porta à fe lier avec moi, pour engager madame la margrave de Bareith à s'en remettre à lui, et à lui confier les intérêts du roi fon frère. Il voulait réconcilier le roi de Pruffe avec le roi de France, et croyait procurer la paix. Il n'était pas bien difficile de porter madame de Bareith et le roi fon frère à cette négociation; je m'en chargeai avec d'autant plus de plaifir que je voyais très-bien qu'elle ne réuffirait pas.

Madame la margrave de Bareith écrivit de la part du roi fon frère. C'était par moi que paffaient les lettres de cette princeffe et du cardinal: j'avais en fecret la fatisfaction d'être l'entremetteur de cette grande affaire, et peut-être encore un autre plaifir, celui de fentir que mon cardinal se préparait un grand dégoût. Il écrivit une belle lettre au roi en lui envoyant celle de la margrave; mais il fut tout étonné que le roi lui répondît affez sèchement que le fecrétaire d'Etat des affaires étrangères l'inftruirait de fes intentions.

En effet l'abbé de Bernis dicta au cardinal la réponse qu'il devait faire : cette réponse était un refus net d'entrer en négociation. Il fut obligé de figner le modèle de la lettre que lui envoyait l'abbé de Bernis; il m'envoya cette trifte lettre qui finiffait tout; et il en mourut de chagrin au bout de quinze jours.

Je n'ai jamais trop conçu comment on meurt de chagrin, et comment des miniftres et de vieux cardinaux, qui ont l'ame fi dure, ont pourtant affez de fenfibilité pour être frappés à mort pour un petit dégoût: mon deffein avait été de me moquer de lui, de le mortifier, et non pas de le faire mourir.

Il y avait une espèce de grandeur dans le ministère de France à refuser la paix au roi de Pruffe, après avoir été battu et humilié par lui; il y avait de la fidélité et bien de la bonté de fe facrifier encore pourla maifon d'Autriche : ces vertus furent long-temps mal récompenfées par la fortune.

Les Hanovriens, les Brunfwikois, les Heffois furent moins fidelles à leurs traités, et s'en trouvèrent mieux. Ils avaient ftipulé avec le maréchal de Richelieu qu'ils ne ferviraient plus contre nous; qu'ils repafferaient l'Elbe, au-delà duquel on les avait renvoyés; ils rompirent leur marché des Fourches Gaudines, dès qu'ils furent que nous avions été battus à Rosbac. L'indifcipline, la défertion, les maladies détruifirent notre armée, et le résultat de toutes nos opérations fut, au printemps de 1758, d'avoir perdu trois cents millions et cinquante mille hommes en Allemagne pour Marie-Thérèfe, comme nous avions fait dans la guerre de 1741, en combattant contre elle.

Le roi de Pruffe qui avait battu notre armée dans la Turinge à Rosbac, s'en alla combattre l'armée autrichienne à foixante lieues de là. Les Français pouvaient encore entrer en Saxe, les vainqueurs marchaient ailleurs; rien n'aurait arrêté les Français; mais ils avaient jeté leurs armes, perdu leur canon, leurs munitions, leurs vivres, et furtout la tête. Ils s'éparpillèrent. On raffembla leurs débris difficilement. Frédéric, au bout d'un mois, remporte à pareil jour une victoire plus fignalée et plus difputée fur l'armée d'Autriche, auprès de Breslau ; il reprend Breslau, il y fait quinze mille prifonniers; le reste

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de la Siléfie rentre fous fes lois : Guftave-Adolphe n'avait pas fait de fi grandes choses. Il fallut bien alors lui pardonner fes vers, fes plaifanteries, fes petites malices, et même fes péchés contre le fexe féminin. Tous les défauts de l'homme difparurent devant la gloire du héros.

Aux Délices, 6 de novembre 1759.

J'avais laiffé là mes mémoires, les croyant auffi inutiles que les lettres de Bayle à madame fa chère mère, et que la vie de Saint-Evremont écrite par des Maifeaux, et que celle de l'abbé de Mongon écrite par lui-même: mais bien des chofes qui me paraiffent ou neuves ou plaifantes me ramènent au ridicule de parler de moi à moi-même.

Je vois de mes fenêtres la ville où régnait Jean Chauvin, le picard, dit Calvin, et la place où il fit brûler Servet pour le bien de fon ame. Prefque tous les prêtres de ce pays-ci pensent aujourd'hui comme Servet, et vont même plus loin que lui. Ils ne croient point du tout Jefus-Chrift DIEU; et ces Meffieurs qui ont fait autrefois main baffe fur le purgatoire fe font humanifés jufqu'à faire grâce aux ames qui font en enfer. Ils prétendent que leurs peines ne feront point éternelles, que Thésée ne fera pas toujours dans fon fauteuil, que Sisyphe ne roulera pas toujours fon rocher: ainfi, de l'enfer auquel ils ne croient plus, ils ont fait le purgatoire auquel ils ne croyaient pas. C'est une affez jolie révolution dans l'hiftoire de l'efprit humain. Il y avait là de quoi fe couper la gorge, allumer des buchers, faire des Saint-Barthelemi; cependant on ne s'eft pas

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