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Et me force à rougir devant un si grand roi
De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi.
Je sais trop que je dois au bien de votre empire,
Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire;
Et quand je les perdrai pour un si digne objet,
Je ferai seulement le devoir d'un sujet.

D. Fer. Tous ceux que ce devoir à mon service engage Ne s'en acquittent pas avec même courage;

Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès,
Elle ne produit point de si rares succès.

Souffre donc qu'on te loue; et de cette victoire
Apprends-moi plus au long la véritable histoire.

D. Rod. Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant
Qui jeta dans la ville un effroi si puissant
Une troupe d'amis chez mon père assemblée
Sollicita mon âme encor toute troublée.
Mais, sire, pardonnez à ma témérite,
Si j'osai l'employer sans votre autorité;
Le péril approchait; leur brigade était prête;
Me montrant à la cour je hasardais ma tête;
Et s'il fallait la perdre, il m'était bien plus doux
De sortir de la vie en combattant pour vous.

D. Fer. J'excuse ta chaleur à venger ton offense,
Et l'état défendu me parle en ta défense,
Crois que dorénavant Chimène a beau parler,
Je ne l'écoute plus que pour la consoler.
Mais poursuis.

D. Rod.

Sous moi donc cette troupe s'avance,
Et porte sur le front une mâle assurance.

Nous partîmes cinq cents: mais, par un prompt renfort,
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant à nous voir marcher en si bon équipage
Les plus épouvantés reprenaient de courage!
J'en cache les deux tiers aussitôt qu'arrivés
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d'impatience, autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et, sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part d'une si belle nuit.

Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée aide à mon stratagême;
Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous

L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles;
L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort
Les Maures et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer; tout leur paraît tranquille;
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres à ces cris de nos vaisseaux répondent ;
Ils paraissent, armés. Les Maures se confondent,
L'épouvante les prend à demi descendus;

Avant que de combattre ils s'estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur

terre,

Et nous faisons couler des ruisseaux de leur sang,
Avant qu'aucun résiste, ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient,
Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre, et leur rend la vertu.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs épées;
Des plus braves soldats les trames sont coupées;
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.

O combien d'actions, combien d'exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il portait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait!
J'allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour.
Je ne l'ai pu savoir jusques au point du jour,
Mais enfin sa clarté montre notre avantage;
Le Maure voit sa perte, et perd soudain courage;
En voyant un renfort qui nous vient secourir,
L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,

Font retraite en tumulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte:
Le flux les apporta, le reflux les remporte,
Cependant que leurs rois engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs, tout percés de nos coups,
Disputent vaillamment, et vendent bien leur vie.
A se rendre moi-même en vain je les convie;
Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas :
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef: je me nomme; ils se rendent :
Je vous les envoyai tous deux en même temps;
Et le combat cessa, faute de combattants.

C'est de cette façon que, pour votre service.

SCÈNE IV.

D. Fernand, D. Diègue, D. Rodrigue, D. Arias, D. Sanche, D. Alonse.

D. Alonse. Sire, Chimène vient vous demander justice. D. Fer. La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir! Va, je ne la veux pas obliger à te voir,

Pour tous remerciments il faut que je te chasse;

Mais avant de sortir, viens, que ton roi t'embrasse.

[D. Rodrigue rentre.

ACT 1. Sc. I. Brigue, solicitation; enfle (swells), encourages; témoignage (token) sign; trait, feature; rides, wrinkles; tranché, cut short; gouverneur, tutor; regarde, concerns, is fit.

Sc. VI. L'emportez, prevail, are preferred; pour grands (quelque grands), ever so great; gendre, son-in-law; bâtir (to build), establish; rehausser, enhance; toutefois, nevertheless; soufflet, a box on the ear; châtiment, chastisement.

Sc. VII. Flétrir, to fade, to sully; insigne, extraordinary; fer, sword; jadis, formerly.

Sc. VIII. Courroux, wrath; effacer, to efface, wash away; funérailles (funerals), corpses; me range (me plonge).

Sc. IX. Atteinte, blow; trépas, death.

ACT 2. Sc. II. La même vertu (la vertu même), virtue itself; coups d'essai, trials; coups de maître, bold feats; gendre, son-in-law; chevalier, knight.

Sc. VIII. Bienque, although; déplaisirs, sorrows; compatisse, pities; quelque juste, ever so just, or just as; pourtant, however; à quelques sentiments que, to whatever sentiments.

Sc. IX. Bouillons, bubbles; flanc, side, bosom; tout sorti, though shed;

plaie, wound, harnois or harnais, harness; vont ravir, are going to take away; croître (augmenter), make greater.

ACT 3. Sc. I. Deuil, mourning; ombre, ghost; dérobe ta présence (steal your presence), withdraw; heur (bonheur), happiness; n'en reviendra point que, will only return; souci, anxiety; médisant, slanderer.

Sc. II. A force de parler, by a long discourse; longueur, delay; injure, outrage, offence.

Sc. III. Atteinte, suffering; trame (woof), course; tantôt, sometimes; malgré, in spite of; il y va de ma gloire, my glory is concerned in it.

ACT 4. Sc. III. Flux, tide; voiles, sails; onde, water, waves; s'enfle, rises; abusant, deceiving; cris éclatants, sounding cries; renaît, returns; de pied ferme, boldly; ténèbres, darkness; soudain, suddenly; renfort, fresh troop, reinforcement; cède à, is replaced by; reflux, ebbing; les remporte, takes them back; cependant que, whilst; cimeterre, scimitar, sabre; désormais, henceforth.

*** Chimène, pron. Shimène; Don Diègue, pron. Don Dieg; Don Rodrigue, pron. Don Rodrig; Don Fernand, pron. Don Fernan; Don Sanche, pron. Don Sanshe; Don Arias, pron. Don Ariásse; Don Alonse, pron. Don Alonze.

SCÈNES DE CINNA.
(CORNEILLE.)

ACTE PREMIER.

SCÈNE II.

Emilie, Fulvie.

Em. Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,
Quoique j'aime Cinna, quoique mon cœur l'adore,
S'il me veut posséder, Auguste doit périr;
Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir.
Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.

Ful. Elle a pour la blâmer une trop juste cause;
Par un si grand dessein vous vous faites juger
Digne sang de celui que vous voulez venger;
Mais encore une fois souffrez que je vous die
Qu'une si juste ardeur devrait être attiédie.
Auguste chaque jour, à force de bienfaits,
Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits;
Sa faveur envers vous paraît si déclarée,
Que vous êtes chez lui la plus considérée ;
Et de ses courtisans souvent les plus heureux
Vous pressent à genoux de lui parler pour eux.

Em. Toute cette faveur ne me rend pas mon père ;

Et de quelque façon que l'on me considère,

Abondante en richesse, ou puissante en crédit,
Je demeure toujours la fille d'un proscrit.
Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;
D'une main odieuse, ils tiennent lieu d'offenses:
Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,
Plus d'armes nous donnons à qui nous peut trahir.
Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage,
Je suis ce que j'étais, et je puis davantage,
Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains
J'achète contre lui les esprits des Romains;
Je recevrais de lui la place de Livie

Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.
Pour qui venge son père il n'est point de forfaits,
Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.
Ful. Quel besoin toutefois de passer pour ingrate?
Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate?
Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli
Par quelles cruautés son trône est établi;
Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes,
Qu'à son ambition ont immolés ses crimes,
Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs
Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.
Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les

suivre :

Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre :
Remettez à leurs bras les communs intérêts,
Et n'aidez leurs desseins que par des vœux secrets.
Em. Quoi! je le haïrai sans tâcher de lui nuire ?
J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire?
Et je satisferai des devoirs si pressants

Par une haine obscure, et des vœux impuissants!
Sa perte, que je veux, me deviendrait amère,
Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père;
Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas
Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas.
C'est une lâcheté que de remettre à d'autres
Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres.
Joignons à la douceur de venger nos parents
La gloire qu'on remporte à punir les tyrans,
Et faisons publier par toute l'Italie :

"La liberté de Rome est l'œuvre d'Emilie ;
On a touché son âme, et son cœur s'est épris;
Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix."

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