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des Pandous, appartenant à la race des enfants de la lune. Le Bhagavad-Gita est un épisode du Mahabharata. Rama était un Dieu ; une moitié de Vishnou s'était incarnée en lui. Cette incarnation est évidemment une tradition première altérée. Tout porte un tel caractère de tradition primitive dans la philosophie des Hindous, « qu'il faut une » langue théologique et coulée dans un moule chrétien » pour bien traduire le sanscrit, et, s'il m'est permis d'em» ployer ici un mot d'une assez grande justesse, fraterniser » avec cette langue, éclairée d'une aube déjà toute chré» tienne tant de siècles avant la naissance de Jésus» Christ (1). » Une langue chrétienne dès l'origine du monde! preuve évidente d'une tradition identique à la nôtre; une philosophie chrétienne au milieu de ces affirmations de l'idolâtrie! preuve non moins évidente de l'altération de cette même tradition et de la nécessité d'une seconde révélation.

Outre ces livres sacrés , les Hindous possèdent le Manavas-Dharma-Sastra ou le Recueil des lois de Manou, identiques en quelques points, et très-ressemblantes en plusieurs autres aux lois de Moïse, ce qui prouve l'unité originelle de la tradition (2).

Les ouvrages hindous ont leur type ou leur esprit dans les Védas, dont voici la théorie : Brahm existe éternellement, il est la substance première, infinie, l'unité pure. Il y a ténèbres, parce que Brahm est l'être indéterminé. Aujourd'hui, c'est le mot indéfini qu'on emploie : voilà à quoi se borne notre invention. Nous avons modifié des mots, combiné des théories nouvelles avec des idées anciennes;

(1) M. Fauche, préface à la traduction du Ramayana, p. 27.
(2) Voyez Morris, Essai sur la Conversion de l'Inde philosophique.

quant à une idée moderne, on ne la trouvera nulle part,

Du sein de Brahm sortent Brahma le créateur, Vishnou le conservateur, Siva le destructeur de formes. Nous voici à la triade , qui ne doit plus nous quitter qu'avec la philosophie, et la philosophie, qui n'est qu'une éternelle négation, mourra quand elle cessera de vivre de l'idée orientale, mère féconde qui n'a produit que des enfants stériles,

Dans le système des Hindous, tout converge au même centre : l'unité substantielle. Les divers êtres doivent, après la succession des temps, s'éteindre dans l'unité, Vyasa, à qui on attribue le poëme de Bhagarad-Gita, est l'éditeur, s'il n'est pas l'auteur des Védas. Toute distinction entre la pensée des Védas et celle du Bhagavad-Gita est donc sans fondement : l'attribution de la divinité à l'homme est évidente dans les Védas. A sa naissance et à sa mort, la philosophie répète ce mot : Je suis Dieu ! Nous savons d'où il vient; nous avons l'acte authentique de sa naissance : Sicut dii eritis.

Cette théorie des Hindous était merveilleusement adaptée à la politique orientale, où il n'y avait qu'une volonté, celle du despote. Les âmes humaines étaient soumises à la loi universelle de la transmigration avant de se réunir à la grande âme et de s'y fondre. Qui ne reconnaîtrait là la source de tous nos systèmes de métempsycose, de transformation et de grand tout, et ne serait frappé de la stérilité absolue de l'esprit humain?

Les affirmations mêmes de cette philosophie primordiale qui ne se rattachent pas immédiatement au mot célèbre dont nous avons indiqué le révélateur, ne sont que des bizarreries dignes de pitié, et qui pénètrent de douleur en nous montrant, dès les premiers efforts de l'homme, les

bumiliantes aberrations de son intelligence: pauvre aveuglenée qui se débat dans l'abime où ne pénètre pas l'éclat de la lumière externe! Ainsi, c'est Swada au ventre d'or, engendré de Brahm; c'est Maya, qui naît de Swada et qui engendre la matière ou l'illusion, principe de tous les phénomènes et de l'apparition des existences individuelles (1). M. Cousin, après tant d'autres plagiaires qui croient avoir du génie quand ils ont de la mémoire, n'a-t-il pas répété que l'existence individuelle ressemble fort à un phénomène de l'unique substance? Mais c'est en vain qu'il a enveloppé ces vieilleries de grands mots que l'inexpérience de la jeunesse a pris pour de la profondeur; à quel homme de bon sens fera-t-il accroire qu'une simple illusion, un phénomène, puissent avoir une conscience si ferme de leur individualité ? Et comment se fait-il que M. Cousin attache tant d'importance au moi humain, s'il n'a, comme il le dit, qu'une fantasmagorique existence?

III

Le système mimansa n'est qu'un développement du système des Védas. Il est attribué à Djaïmini, qui n'a pas non plus manqué de commentateurs parmi ses disciples. Pour expliquer les Védas, le Mimansa donne des règles ou soutras beaucoup plus obscures que les Vedas mêmes. Il admet que la communication verbale seule peut servir de fondement à un devoir. Cet hommage à la révélation est la

(1) M. Colebrooke a étudié les systèmes de l'Inde à leur source même, et les a expliqués avec une rare sagacité. M. Pauthier les a traduits à Paris en 1833-36. Vyasa est l'auteur sanscrit de cette théorié; quelques savants pensent que Vyasa est un nom générique qui représente toute une époque.

partie vraic et ulile de cette philosophie; mais ce n'est pas la partie qu'ont adoptée les impudents copistes qui ont usurpé parmi nous le nom de philosophes.

Le Mimansa se partage en deux grands systèmes : le premier s'appelle Pouroa, on l'attribue à Djaïmini, et il donne les règles du raisonnement pour l'interprétation des Védas, ou de la révélation ; le second s'appelle Védanta, il est attribué à Vyasa ; il nie la matière et même toute existence individuelle. Les sens ne saisissent que ce qui passe, ils sont donc insuffisants pour servir de base à la science fondée sur la notion de l'absolu. Le raisonnement part d'un esprit limité, il ne peut donc pas servir de mesure å l'absolu ni par conséquent de fondement à l'affirmation.

Le jugement est essentiellement relatif, il ne peut jamais être adéquat à l'absolu. Il est singulier de trouver l'idée de relation dans la théorie du panthéisme le plus rigoureux qui fut jamais; il ne l'est pas de voir cette contradiction répétée par l'innombrable troupeau des plagiaires. Ils reproduisent jusqu'aux fautes de sens d'une manière si imperturbable, qu'on serait tenté de croire leur cerveau absolument étranger au mouvement de leur plume. Unité absolue et relation ! O puissance vengeresse de l'erreur et de l'abus des mots qui l'enfantent! Il n'est point de philosophie qui ne contienne des contradictions radicales ni de philosophe qui ne brave la honte de les répéter.

Brahma est l'être un, éternel, infini; s'il existait hors de lui des réalités limitées, il faudrait qu'elles eussent été produites par lui. Mais cette production n'est pas possible, parce que Brahma, parfait par essence, ne peut rien prodyire d'imparfait. Lorsque l'homme considère le monde,

les autres hommes, ou se considère lui-même, il est en état de rêve; lorsqu'il reconnaît que Brahma est tout, il est dans l'état de science. On est saisi d'un douloureux étonnement quand on voit les efforts de la philosophie pour déplacer la nature de l'homme. Ici l'homme n'est rien du tout, ailleurs il sera un dieu, dans un troisième système il deviendra le générateur même de Dieu. Ainsi, dans le système du Védanta, la réalité humaine n'est pas possible, parce que rien d'imparfait ne peut être produit par Brahma, et cependant ce système laisse ses imperfections à l'humanité lorsqu'il en fait une partie de Brahma lui-même.

Brahma est tout : le feu est sa tête, le soleil et la lune sont ses yeux, il a pour oreilles les plaines sonores du ciel, pour voix la révélation, ou les Védas; les vents sont sa respiration, la vie universelle son coeur et la terre ses pieds. Ces ornements sont assez bien assortis à la nature immense, infinie de Brahma; mais lorsque Kant, Fichte, Hegel, MM. Cousin et Proudhon se les attribuent, je ne m'én indigne plus, je ris.

L'homme croit à son existence par illusion ; les illusions s'évanouissent, il ne reste plus que la substance, sans nom, sans forme, l'unité pure; le sujet et l'objet sont identiques (1), expression la plus complète qui se puisse

(1) Combien de jeunes gens, qui n'ont jamais rien compris à ces mots : Le sujet et l'objet sont identiques, parce qu'il n'y a rien à y comprendre, étaient loin de leur soupçonner une origine aussi ancienne! Objet et sujet, deux; identiques, un; une unité pure qui fait deux! Cela est mathématique et doit bien satisfaire les souverains de la raison. Dans le dogme catholique, on justifie l'idée de relation par la pluralité des personnes. Métaphysiquement, Dieu ne pourrait pas plus être conçu sans la pluralité des personnes, qu'il ne pourrait l'être sans l'unité de substance,

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