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apprendre ce qu'il est, & ce qu'il peut devenir: mais la lune est habitée, il n'est pas du moins impossible qu'elle le foit; que parlez-vous, Lucile, de la lune, & à quel propos? en supposant Dieu, quelle est en effet la chose impossible? vous demandez peut-être fi nous sommes les seuls dans l'Univers que Dieu ait si bien traitez? s'il n'y a point dans la lune, ou d'autres hommes, ou d'autres creatures que Dieu ait aussi favorisées? vaine curiosité, frivole demande ! La terre, Lucile, eft habitée, nous l'habitons, & nous sçavons que nous l'habitons, nous avons nos preuves ,

no tre évidence, nos convictions sur tout ce que nous devons penser de Dieu & de nous mêmes; que ceux qui peuplent les globes celestes, quels qu'ils puissent ê. tre s'inquietent pour eux-mêmes, ils ont leurs soins, &nous les nôtres. Vous avez, Lucile, observé la lune, vous avez reconnu ses taches, ses abîmes, ses inégalitez, sa hauteur, son étenduë, fon cours, ses éclipses, tous les Astronomes n'ont pas été plus loin : imaginez de nouveaux instrumens, observez-la avecs plus d'exactitude: voiez-vous qu'elle soit peuplée, & de quels animaux? ressemblent-ils aux hommes, font-ce des hommes; laissez-moi voir aprés vous, & fi nous sommes convaincus l'un & l'autre que des hommes habitent la lune, examinons alers

s'ils

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s'ils sont Chrétiens, & fi Dieu a partagé fes faveursentr'eux & nous.

Tout est grand & admirable dans la nature, il ne s'y voit rien qui ne soit marqué au coin de l'ouvrier; ce qui s'y voit quelquefois d'irrégulier'& d'imparfait suppole regle & perfection. Homme vain & prefomteux! faites un vermiffeau que vous foulez aux pieds; que vous méprisez: vous avez horreur du crapaud, faites un cra

paud, s'il est poslible: quel excellent maître

que

celui qui fait des ouvrages, je ne dis pas que les

hommes admirent, mais qu'ils craignent ! Je ne vous

demande

pas de vous mettre à votre attelier

pour

faire un homme d'esprit, un homme bien fait; une belle femme, l'entreprise est forte & au dessus de vous; effayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je suis content.

Rois, Monarques, Potentats, facrées Majestez! vous ay-je nommez par tous vos fuperbes noms? Grands de la terre, tres-hauts, tres-puissans, & peut-être bien-tôt, tout-puissans Seigneurs! nous autres hommes nous avons besoin pour nos moiffons d'un peu de pluye, de quelque chose de moins, d'un peu de rosée; faites de la rosée, envoiez sur la terre une goutte d'eau.

L'ordre, la decoration, les effets de la nature sont populaires : les causes, les

principes ne le font point; demandez à une femme comment un bel ceil n'a qu'à s'ouvrir pour voir, deinandez-le à un homme docte.

* Plusieurs millions d'années, plusieurs centaines de millions d'années, en un mot g tous les temps ne sont qu'un intant, comparez à la durée de Dieu, qui est éternelle: tous les espaces du monde entier ne font qu'un point, qu’un leger atome, comparez à fon immensité : S'il est ainsi , comme je l'avance, car quelle proportion du fini à l'infini? Je demande qu'est ce que le cours de la vie d'un homme , qu'est-ce qu’un grain de poussiere qu'on appelle la terre , qu'est-ce qu'une petite portion de cette terre que l'homme possede, & qu'il habite ? Les méchans profperent pendant qu'ils vivent, quelques méchans , je l'avouë; la vertu eft opprimée , & le crinie impuni sur la terre ; quelquefois, j'en convien ; c'est une injustice, point du tout : il faudroit, pour tirer cette conclufion, 'avoir prouvé qu'absolument les méchans font heureux , que la vertu nel'est pas, & que le crime demeure impuni ; il faudroit du moins que ce peu de tems où les bons souffrent“, & où les méchans profperent, eût une durée, & que ce que nous appellons, prosperité & fortune , 'ne fût

pas une apparence fauffe & une ombre vaine qui s'évanouit ; que cette terre,

effet, quand il n'a pas été raisonna29.0 LES CARACTERES. cet atome, où il paroit que la vertu & le crime rencontrent si rarément ce qui leur est dû, fût le seul endroit de la scene où se doivent passer la punition & les recompenses.

De ce que je pense, jen'infere pas plus clairement que je suis esprit, que je conclus de ce que je fais, ou ne fais point selon qu'il me plaît, que je suis libre : or liberté, c'est choix , autrement une dêtermination volontaire au bien ou au mal, & ainsi une action bonne ou mauvaise, &ce qu'on appelle vertu ou crime : que le crime abfo ument soit impuni , il est vray, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est un mystere, supposons pourtant avec lathée, que c'est injustice ; toute injustice est une negation; ou une privation de justice, donc toute injustice suppose ju

toute justice est une conformité à une souveraine raison, je demande ca

stice;

ble que le crime loit puni ,, à moins qu'on ne dise que c'est quand le triangle, avoit moins de trois angles; or toute conformité à la raison est une verité, cette conformité, comme il vient d'être dit, a toûjours été, elle est donc de celles que l'on appelle des éternelles veritez; cette verité d'ailleurs, ou n'est point, ou ne peut étre, ou elle est l'objet d'une connoiflance, & c'est Dieu.

Las

l'on en

Les denouëmens qui decouvrent les crimes les plus cachez, &où la précaution des coupables, pour les dérober aux yeux des hommes, a été plus grande, paroissent fi simples & si faciles, qu'il semble qu'il n'y ait que Dieu seul qui puisse en étre l'auteur ; & les faits d'ailleurs

que rapporte-, font en li grand nombre , que s'il plaît à quelques-uns de les attribuer à de purs hazards, il faut donc qu'ils soûtiennent que le hazard de tout temps a passé en coûtume.

* Si vous faites cette supposition, que tous les hommes qui peuplent la terre sans exception , soient chacun dans j'abondance, & que rien ne leur manque, j'infere de là que nul homme qui est sur la terre, n'est dans l'abondance, & que tout luy manque : il n'y a que deux fortes de richesses, & ausquelles les deux autres se reduisent, l'argent & les terres ; si tous font riches , qui cultivera les terres , & qui fouillera les mines ? ceux qui font éloignez des - mines, ne les foüilleront pas ,

ni ceux qui habitent des terres incultes & minerales, ne pourront pas en tirer des fruits; on aura recours au commerce , & on le suppose : mais fi les hommes abondent de biens , & que nul ne soit dans le cas de vivre par son travail; qui transportera d'une region à une autre les lingots, ou les choses échangéeso

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