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Après que Vigneul-Marville nous aura montré la foiblesse de toutes les raisons par lesquelles S. Evremond et la Bruyère ont voulu persuader au monde que l'opéra étoit un spectacle fort languissant, il pourra blâmer la délicatesse de S. Evremond, de la Bruyère et de tous ceux qui s'ennuient à l'opéra. Mais avant cela, il n'est pas en droit de s'en moquer, à moins qu'il ne croie que son autorité doive fixer les jugemens du reste des hommes sur les ouvrages d'esprit. Quoique je n'aie pas l'honneur de le connoître, je gagerois bien qu'il est trop galant homme pour s'attribuer un tel privilège qu'on n'accorda jamais à personne dans la république des Lettres.

IV. Vigneul-Marville, continuant de peindre la Bruyère, nous apprend que dans un autre endroit de ses Caractères (*), « changeant de personnage, il » se revêt de celui de Socrate, et se fait dire des » injures honorables par des sots qu'il fait naître » exprès. Il s'agite, il suppose qu'on lui fait de » sanglans reproches , et personne ne pense à lui. » En effet, qui, jusqu'à présent, a dit de la Bruyère » comme de Socrate, qu'il est en délire ? &c. La » Bruyère est la Bruyère, comme un chat est un » chat, et puis c'est tout: sage ou non, l'on ne » s'en met pas en peine ». Qui ne croiroit après cela, que la Bruyère s'est comparé sans façon au

(*) Mélanges, &c. page 327.

sage Socrate dans quelque endroit de son livre? Il est pourtant vrai que dans le passage que VigneulMarville a eu apparemment devant les yeux, il n'est parlé que de Socrate depuis le commencement jusqu'à la fin. Ce critique auroit dû citer l'endroit. Je vais le faire pour lui, afin qu'on puisse mieux juger de la solidité de sa remarque (*). On a dit de Socrate « qu'il étoit en délire , et que » c'étoit un fou plein d'esprit : mais ceux des Grecs » qui parloient ainsi d'un homme si sage, passoient » pour fous. Ils disoient : quels bizarres portraits » nous fait ce philosophe ! quelles moeurs étranges » et particulières ne décrit-il point! Où a-t-il rêvé, » creusé, rassemblé des idées si extraordinaires ? » quelles couleurs ! quel pinceau ! Ce sont des »chimères. Ils se trompoient, c'étoient des mons» tres, c'étoient des vices, mais peints au naturel; » on croyoit les voir, ils faisoient peur. Socrate » s'eloignoit du cynique, il épargnoit les personnes, » et blâmoit les moeurs qui étoient mauvaises ». Voilà tout ce que dit la Bruyère dans l'endroit qui met Vigneul-Marville en si mauvaise humeur contre lui. Mais il est visible que la Bruyère ne parle que de Socrate, que ce qu'il en dit est vrai, et très-digne de remarque. Quel mal y a-t-il à cela? Oh, direz-vous, mais qui ne voit que tout cela , doit être entendu de la Bruyère. Vous le voyez.

(*) Chap. XII, des jugemens.

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C'est donc à dire , qu'on peut appliquer à la Bruyère ce qu'on a dit autrefois de Socrate. Si cela est , pourquoi êtes-vous fâché de le voir ? Je ne le vois point, direz-vous. C'est la Bruyère qui dans cet endroit, veut me le faire voir, par une vanité que je ne puis souffrir. Mais s'il n'y a point de rapport entre Socrate et la Bruyère, pourquoi dites-vous que la Bruyère a voulu parler de luimême, puisqu'il ne se nomme pas ? Pourquoi n'appliquez-vous pas la comparaison à ceux à qui elle convient véritablement, à Molière , à Boileau, et à tous ceux qui nous ont donné de véritables portraits des vices et des déréglemens du siècle ? Il n'est pas permis à un censeur de critiquer autre chose dans les liyres que ce qui y est, et qu'on ne peut s'empêcher d'y voir en les lisant. Autrement, il n'y auroit point de fin aux critiques qu'on pourroit faire des auteurs ; et il n'y a point de visions qu'on ne pût trouver dans l'écrivain le plus judicieux.

Je ne veux pas dire par-là qu'on ne puisse appliquer à la Bruyère ce qu'on a dit autrefois de Socrate. On peut le lui appliquer sans doute , s'il est vrai qu'il ait peint d'après nature les défauts de son siècle, aussi-bien que ces grands maîtres que je viens de nommer , et qu'il y ait des gens qui trouvent ses peintures extravagantes et chimériques. Vigneul-Marville nous dit que la Bruyère

s'est déjà fait faire ce reproche par des sots qu'il a fait naître exprès. Je ne vois pas qu'il fût fort nécessaire que la Bruyère prît la peine de faire naître des sots pour cela. Les vrais sots de ce siècle ont apparemment l'imagination aussi fertile que ceux qui vivoient du temps de Socrate. Quoi qu'il en soit, je connois un homme d'esprit qui vient de faire à la Bruyère le même reproche que les sots qu'il avoit fait naître exprès, si l'on en croit Vigneul - Marville. Cet homme est VigneulMarville lui-même, qui dit à la page 340 de ses Mélanges : « La Bruyère est merveilleux, dit Més » nage, à attraper le ridicule des hommes et à le » développer. Il devoit dire à l'enve'opper': car » la Bruyère, à force de vouloir rendre les hommes » ridicules, fait des sphinx et des chimères, qui » n'ont nulle vraisemblance ». Il y a toutes les apparences que si la Bruyère eût prévu cette critique de la part de Vigneul-Marville , il se seroit épargné la peine de faire naître des sots pour se faire dire des injures.

V. Notre censeur revient à la charge. « Avant » cela (*), dit-il, la Bruyère avoit pris un caractère » un peu moins fort et plus agréable: ce n'est pas » celui d'un fâcheux Socrate, ni d'un Misanthrope » qui ne s'accommode de rien, mais c'est le carac

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(*) Page 327, &c.

» tère is tère d'un philosophe accessible (*) ». « O homme » important; s'écrie-t-il, et chargé d'affaires, qui

à votre tour avez besoin de més offices; venez » dans la solitude de mon cabinet ; le philosophe » est accessible; je ne vous remettrai point à un » autre jour. Vous me trouverez sur les livres de » Platon qui traitent de la spiritualité de l'amé ; » et de sa distinction d'avec le corps, ou la plume »à la main, pour calculer les distances de Saturne » et de Jupiter : j'admire Dieu dans ses olivrages; » et je cherche, par la connoissance de la vérité; »à régler mon esprit, et devenir meilleur. Entrez » toutes les portes sont ouvertes : mon antichambré jy n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; » passez jusqu'à moi sans me faire avertir: vous » m'apportez quelque chose de plus précieux que », l'or et l'argent, si c'est une occasion de vous s obliger, &c: x

Rien n'est si beau que ce caractère, ajoute Vigneul-Marville ; pourquoi tache-t-il donc de le défigurer par de fades plaisanteries sur ce que la Bruyère n'étoit pas fort bien logé ? « Mais aussi is faut-il avouer, nous dit ce judicieiix censeur, » que sans supposer d'antichambre ni cabinet, on »avoit une grande commodité pour s'introduire » soi-mêmé auprès de la Bruyère, avant qu'il eût

) Chap: VI, des biens de fortune, Tome II.

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