Page images
PDF
EPUB

que le Philosophe étranger est un impie et un athée : Racine avait fait. Athalie; et voilà qu'un Jésuite s'avise de monter en chaire à Paris , et d'y soutenir une thèse publique pour apprendre à des Français que le plus pieux de leurs tragiques n'est ni poète ni chrée tien ; ( nec poëta , nec .christianus ).

Faut-il s'étonner après cela , que les Onuphres et les Theobaldes, malgré le dernier chapitre du chef-d'oeuvre de La Bruyère, (car ses Dialogues sur le Quiétisme n'avaient pas encore vu le jour), interprétant sans le comprendre ce qu'il eût été plus sage de ne pas vouloir expliquer, se soient obstinés à révoquer en doute la charité d'un Satirique et la piété d'un Philosophe ? Quant au Satirique, j'en conviens , il a fréquemment immolé à l'indignation ou à la risée publique, et le fanatisine qui détruit la morale de toutes les religions, et l'hypocrisie qui dispepse d'en avoir aucune : mais tout le talent du Philosophe et toutes les ressources de sa dialectique n'en furent pas moins employés à défendre la Religion véritable , qui n'est ni celle de Jansénius , ni celle de Molina , et sur-tout à établir par des preuves nouvelles et frappantes ces dogmes fondamentaux sur lesquels reposent tous les cultes, toutes les doctrines religieuses répandues dans l'Univers. Ses * Censeurs pouvaient argumenter sur l'existence de l'Etre suprême, et les récompenses de la vie à venir, avec plus de désintéressement, et par là même plus de mérile : mais aucun d'eux, à ce qu'il me semble , ne l'a * fait en aussi bon style et avec autant d'esprit,

Page 256. Puisque l'un et l'autre exigent le talent de bien peindre et de bien définir , etc.

La Bruyère observe lui-même que tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. C'est le principe , ou si l'on veut, l'axiôme fondamental de sa théorie de l'art d'écrire : et cet axiôme est vrai, mais il veut être expliqué. Bien définir pour le grand écrivain n'est pas seulement renfermer des explications plus ou moins justes dans des sentences plus ou moins concises : telle chose pour être définie n'a besoin que d'être montrée , telle autre veut être approfondie, décomposée par l'analyse dans toutes ses parties, exprimée dans ses moindres nuances ; tel objet s'explique par un trait , par une métaphore; tel autre par un exemple, par' un contraste , par une comparaison , par un parallèle. C'est d'ailleurs à la réunion des détails que tient la vérité de l'ensemble ; et c'est en parcourant l'ensemble des objets qu'on peut saisir les rapports et toutes les nuances des détails. Ainsi puisqu'il s'agit d'un écrivain moraliste , bien définir n'est pas seulement pour lui nous apprendre à distinguer telle vertu de telle autre vertu, ou tel vice de tel autre vice ; c'est tantôt remonter à leurs causes , tantôt descendre à leurs effets ; nous enseigner quelquefois comment ils s'engendrent les uns les autres , en suivre la filiation, en faire , pour ainsi dire , la généalogie : et voilà ce que La Bruyère appelle bien définir.,

De même bien peindre n'est pas seulement figurer par des expressions , rappeler par des sons pittoresques ce

qui frappe l'oeil ou l'oreille : c'est animer par les tours, par les images et les couleurs, tout ce qui affecte la pensée ; c'est dans le jeu de sa phrase et dans l'allure de son style , dessiner et reproduire tous les mouvemens de son âme et de son esprit, donner un corps à ses idées, et les rendre , en quelque sorte , visibles à l'imagination du lecteur : et voilà , si je ne me trompe , ce que La Bruyère appelle bien peindre. Or, c'est ainsi que tout l'esprit d'un auteur consiste à bien peindre et à bien définir.

De quelques jugemens portés jusqu'à ce

jour sur le livre des Caractères. Cet ouvrage eut, dès son apparition, un succès extraordinaire; mais il ne parait pas que les contemporains de La Bruyère aient pénétré tous les secrets de son art : et il ne faut point s'en étonner.

Un livre contient le tableau des mours et des caTactères du siècle : la vérité de ses peintures alarme le vice et le ridicule: L'envie s’alarme à son tour; elle consent , pour perdre l'auteur , d'ajouter à l'éclat de Pouvrage; áù bas de ces portraits , vráis ou faux, ellé écrit les noms des modèles : le succès s'en accroit, il gagne la province, il franchit la frontière , et ce livre se répand en Europe, traduit dans toutes les langues: la postérité lui donne. son suffrage ; et il reste dans le très-petit nombre de ces écrits privilégiés auxquels on revient sans cesse , et dont on goûte la lecture comme l'entretien d'un ami plein d'agrément et de raison, qui nous amuse et nous éclaire.

Il n'y a rien là de surprenant sans doute : au contraire, ce qui l'eût été beaucoup, c'est qu'on eût démêlé d'abord tout ce qu'il y avait dans ce livre, je ne dirai pas de talent, mais d'artifice et d'habileté, Tel est en général le sort de ces ouvrages toujours plus beaux plus ils sont regardés (a), qu'ils jouissent long-tems de l'estime et de l'admiration publiques avant que le goût lui-même se soit rendu un compte fidèle de tous les genres de mérite qui justifient leur succès. L'on ne manqua point d'attribuer la vogue surprenante des Caractères aux traits satiriques qu'on y remarqua ou qu'on crut y voir : et il n'est pas douteux que les explications vraies ou hásardées , enfin les clefs satiriques qu'on se permit d'en donner , n'aient contribué beaucoup à augmenter le bruit que fit ce livre dès sa naissance. « Peut-être , comme l'a remarqué celui de tous nos écrivains (6) qui me paraît avoir senti avec le plus de finesse , jugé avec le plus de goût et fait connaître avec plus d'art, l'art prodigieux du style de La Bruyère , peut-être que les hommes en général n'ont ni le goût assez exercé, ni l'esprit assez éclairé pour sentir tout le mérite d'un ouvrage de génie dès le moment où il paraît , et qu'ils ont besoin d'être avertis de ses beautés par quelque passion particulière qui fixe plus fortement leur attention sur elles, »

(a) Boileau , Epitre à Racine. (6) M. Suard.

Quoi qu'il en soit, il est du moins certain , (et cela me paraît digne de remarque), que les contemporains de La Bruyère ont accordé moins de louanges à son style qu'à ses pensées, à son art qu'à son esprit. Boileau qui dans le siècle du génie a été l'oracle du goût, en faisant du livre des Caractères un éloge insuffisant et peu motivé, observait , assure-t-on , que le moraliste s'était épargné ce qu'il y avait de plus difficile dans l'art d'écrire , le travail des transitions. J'observerai moi - même en passant, que l'historien du siècle de Louis XIV, citant avec honneur La Bruyère , n'ajoute pas un seul mot sur l'originalité de son style; lui qui dans un autre ouvrage (a), avait si bien remarqué que la netteté, la concision et quelquefois l'énergie des maximes de La Rochefoucault, avaient concouru à former l'esprit de ses contemporains à la précision et à la justesse , c'est-à-dire , à la raison.

Ménage fut celui de tous les hommes de lettres du dix-septième siècle (b) qui parut le mieux sentir le mérite de notre philosophe considéré comme écrivain.

« La Bruyère , dit-il, peut passer parmi nous pour un auteur d'une manière nouvelle. Personne avant lui

- (a) Les Commentaires sur Corneille.

(6) Parmi les écrivains de ce siècle qui se sont le plus hautement prononcés en faveur du livre des Caractères, il faut aussi compter le père Bouhours, l'abbé Régner , et l'abbé Fleury, ami de La Bruyère, et son successeur à l'Académie française,

« PreviousContinue »