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ont pensé ; et, comme le choix des pensées est de ressembler à Dorilas et Handburg'. L'on peut invention, ils l'ont mauvais, peu juste , et qui au contraire en une sorte d'écrits hasarder de les détermine plutôt à rapporter beaucoup de certaines expressions, user de termes transchoses que d'excellentes choses : ils n'ont rien posés et qui peignent vivement, et plaindre d'original et qui soit à eux : ils ne savent que ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a à s'en ce qu'ils ont appris; et ils n'apprennent que servir ou à les entendre. ce que tout le monde veut bien ignorer, une Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût science vaine, aride, dénuée d'agrément et de son siècle, songe plus à sa personne qu'à ses d'utilité, qui ne tombe point dans la conversa- écrits. Il faut toujours tendre à la perfection; et tion, qui est hors de commerce, semblable à alors cette justice qui nous est quelquefois reune monnoie qui n'a point de cours. On est fusée par nos contemporains, la postérité sait tout à-la-fois étonné de leur lecture et ennuyé nous la rendre. de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont Il ne faut point mettre un ridicule où il n'y ceux que les grands et le vulgaire confondent en a point : c'est se gâter le goût, c'est corrompre avec les savants, et que les sages renvoient au son jugement et celui des autres. Mais le ridipédantisme.

cule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en La critique souvent n'est pas une science : tirer avec grace, et d'une manière qui plaise et c'est un métier, où il faut plus de santé que qui instruise. d'esprit, plus de travail que de capacité, plus HORACE, ou DESPRÉAUX, l'a dit avant vous. d'habitude que de génie. Si elle vient d'un Je le crois sur votre parole, mais je l'ai dit homme qui ait moins de discernement que de comme mien. Ne puis-je pas penser après lecture, et qu'elle s'exerce sur de certains cha- eux une chose vraie, et que d'autres encore pitres, elle corrompt et les lecteurs et l'écri- penseront après moi? vain. Je conseille à un auteur né copiste, et qui a

CHAPITRE II. l'extrême modestie de travailler d'après quelqu'un, de ne se choisir pour exemplaires que

Du mérite personnel. ces sortes d'ouvrages où il entre de l'esprit, de l'imagination, ou même de l'érudition : s'il Qui peut avec les plus rares talents, et le plus n'atteint pas ses originaux, du moins il en ap- excellent mérite , n'être pas convaincu de son proche, et il se fait lire. Il doit au contraire inutilité, quand il considère qu'il laisse , en éviter comme un écueil de vouloir imiter ceux mourant, un monde qui ne se sent pas de sa qui écrivent par humeur, que le cæur fait par- perte, et où tant de gens se trouvent pour le ler, à qui il inspire les termes et les figures, remplacer? et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles De bien des gens il n'y a que le nom qui tout ce qu'ils expriment sur le papier : dan- vaille quelque chose. Quand vous les voyez de gereux modèles et tout propres à faire tomber fort près, c'est moins que rien : de loin ils dans le froid, dans le bas et dans le ridicule, imposent. ceux qui s'ingèrent de les suivre. En effet je Tout persuadé que je suis que ceux que l'on rirois d'un homme qui voudroit sérieusement choisit pour de différents emplois, chacun selon parler mon ton de voix, ou me ressembler de son génie et sa profession, font bien, je me visage.

hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au Un homme né chrétien et François se trouve monde plusieurs personnes connues ou inconcontraint dans la satire : les grands sujets lui sont défendus; il les entame quelquefois, et se

1 On prétend que, par le nom de Dorilas , La Bruyère désigne détourne ensuite sur de petites choses, qu'il nom de Handburg, il n'y a pas la moindre incertitude : il est la

Varillas, historien assez agréable, mais fort inexact. Quant au relève par la beauté de son génie et de son parodie exacte de Maiinbourg; hund voulant dire main en allestyle.

mand et en anglois. Madame de Sévigné a dit du P. Maimbourg.

qu'il a ramassé le délicat des mauvaises ruelles. Ce juge. Il faut éviter le style vain et puéril, de peur inent s'accorde fort bien avec celui do La Bruyère.

nues , que l'on n'emploie pas, qui feroient très leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par bien ; et je suis induit à ce sentiment par le le plaisir, croient faussement dans un âge plus merveilleux succès de certaines gens que le avancé qu'il leur suffit d'être inutiles ou dans hasard seul a placés, et de qui jusques alors on l'indigence, afin que la république soit engagée n'avoit pas attendu de fort grandes choses. à les placer ou à les secourir; et ils profitent

Combien d'hommes admirables, et qui avoient rarement de cette leçon si importante : que les de très beaux génies, sont morts sans qu'on en hommes devroient employer les premières anait parlé! Combien vivent encore dont on ne nées de leur vie à devenir tels par leurs études parle point, et dont on ne parlera jamais ! et par leur travail, que la république elle-même

Quelle horrible peine à un homme qui est eût besoin de leur industrie et de leurs lumières; sans prôneurs et sans cabale, qui n'est engagé qu'ils fussent comme une pièce nécessaire à tout dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a son édifice, et qu'elle se trouvât portée par ses que beaucoup de mérite pour toute recom- propres avantages à faire leur fortune ou à mandation, de se faire jour à travers l'obscurité l'embellir. où il se trouve, et de venir au niveau d'un fat Nous devons travailler à nous rendre très qui est en crédit!

dignes de quelque emploi : le reste ne nous Personne presque ne s'avise de lui-même du regarde point, c'est l'affaire des autres. mérite d'un autre.

Se faire valoir par des choses qui ne dépenLes hommes sont trop occupés d'eux-mêmes dent point des autres, mais de soi seul, ou l'epour avoir le loisir de pénétrer ou de dis- noncer à se faire valoir : maxime inestimable et cerner les autres : de là vient qu'avec un grand d'une ressource infinie dans la pratique, utile mérite et une plus grande modestie l'on peut aux foibles, aux vertueux, à ceux qui ont de être long-temps ignoré.

l'esprit, qu'elle rend maîtres de leur fortune ou Le génie et les grands talents manquent sou- de leur repos : pernicieuse pour les grands ; qui vent, quelquefois aussi les seules occasions : diminueroit leur cour, ou plutôt le nombre de tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et leurs esclaves; qui feroit tomber leur morgue tels de ce qu'ils auroient fait.

avec une partie de leur autorité, et les réduiroit Il est moins rare de trouver de l'esprit que presque à leurs entremets et à leurs équipages; des gens qui se servent du leur, ou qui fassent qui les priveroit du plaisir qu'ils sentent à se valoir celui des autres, et le mettent à quelque faire prier, presser , solliciter, à faire attendre usage.

ou à refuser, à promettre et à ne pas donner; Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces qui les traverseroit dans le goût qu'ils ont quelderniers plus de mauvais que d'excellents : que quefois à mettre les sols en vue, et à anéantir le pensez-vous de celui qui veut scier avec un mérite quand il leur arrive de le discerner; qui rabot, et qui prend sa scie pour raboter? banniroit des cours les brigues, les cabales, les

Il n'y a point au monde un si pénible métier mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourque celui de se faire un grand nom : la vie s'a- berie; qui feroit d'une cour orageuse, pleine de chève que l'on a à peine ébauché son ouvrage. mouvements et d'intrigues, comme une pièce

Que faire d'Égésippe qui demande un emploi? comique ou même tragique, dont les sages ne Le mettra-t-on dans les finances ou dans les seroient que les spectateurs; qui remettroit de troupes ? Cela est indifférent, et il faut que ce la dignité dans les différentes conditions des soit l'intérêt seul qui en décide; car il est aussi hommes, de la sérénité sur leur visage; qui capable de manier de l'argent, ou de dresser étendroit leur liberté; qui réveilleroit en eux, des comptes, que de porter les armes. Il est avec les talents naturels, l'habitude du travail propre à tout, disent ses amis: ce qui signifie et de l'exercice ; qui les exciteroit à l'émulation, toujours qu'il n'a pas plus de talent pour une au desir de la gloire, à l'amour de la vertu; chose que pour une autre; ou, en d'autres qui, au lieu de courtisans vils , inquiets, inutermes, qu'il n'est propre à rien. Ainsi la plu- uiles, souvent onéreux à la république, en feroit part des hommes, occupés d'eux seuls dans ou de sages économes ou d'excellents pères de famille, ou des juges intègres, ou de bons ofti- | peu-près comme le couvreur songe à couvrir : ciers, ou de grands capitaines, ou des orateurs, ni l'un ni l'autre ne cherchent à exposer leur ou des philosophes ; et qui ne leur attireroit à vie, ni ne sont détournés par le péril; la mort tous nul autre inconvenient que celui peut-être pour eux est un inconvénient dans le métier, et de laisser à leurs héritiers moins de trésors que jamais un obstacle. Le premier aussi n'est guère de bons exemples.

plus vain d'avoir paru à la tranchée, emporté Il faut en France beaucoup de fermeté et une un ouvrage ou forcé un retranchement, que grande étendue d'esprit pour se passer des celui-ci d'avoir monté sur de hauts combles ou charges et des emplois, et consentir ainsi à sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux demeurer chez soi et à ne rien faire. Personne appliqués qu'à bien faire, pendant que le fanpresque n'a assez de mérite pour jouer ce faron travaille à ce qu'on dise de lui qu'il a bien rôle avec dignité, ni assez de fonds pour rem

fait. plir le vide du temps, sans ce que le vulgaire La modestie est au mérite ce que les ombres appelle des affaires. Il ne manque cependant à sont aux figures dans un tableau : elle lui donne l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom; et que de la force et du relief. méditer, parler, lire, et être tranquille, s'ap

Un extérieur simple est l'habit des hommes pelât travailler.

vulgaires ; il est taillé pour eux et sur leur meUn homme de mérite, et qui est en place, sure : mais c'est une parure pour ceux qui ont n'est jamais incommode par sa vanité ; il s'é- rempli leur vie de grandes actions; je les comtourdit moins du poste qu'il occupe, qu'il n'est pare à une beauté négligée, mais plus pihumilié par un plus grand qu'il ne remplit pas, quante. et dont il se croit digne : plus capable d'inquié

Certains hommes, contents d'eux-mêmes, tude que de fierté ou de mépris pour les autres, de quelque action ou de quelque ouvrage qui il ne pèse qu'à soi-même.

ne leur a pas mal réussi , et ayant ouï dire que Il coûte à un homme de mérite de faire assi- la modestie sied bien aux grands hommes, dument sa cour, mais par une raison bien osent être modestes, contrefont les simples et opposée à celle que l'on pourroit croire. Il n'est les naturels; semblables à ces gens d'une taille point tel sans une grande modestie , qui l'éloigne médiocre qui se baissent aux portes, de peur de penser qu'il fasse le moindre plaisir aux de se heurter. princes s'il se trouve sur leur passage, se posle

Votre fils est bègue; ne le faites pas monter devant leurs yeux, et leur montre son visage. sur la tribune. Votre fille est née pour le monde; Il est plus proche de se persuader qu'il les im-ne l'enfermez pas parmi les vestales. Xantus, portune; et il a besoin de toutes les raisons votre affranchi, est foible et timide; ne différez tirées de l'usage et de son devoir pour se résou- pas, retirez-le des légions et de la milice. Je dre à se montrer. Celui au contraire qui a bonne veux l'avancer, dites-vous : comblez-le de biens, opinion de soi, et que le vulgaire appelle un surchargez-le de terres, de titres, et de possesglorieux, a du goût à se faire voir; et il fait sa sions; servez-vous du temps; nous vivons dans cour avec d'autant plus de confiance, qu'il est un siècle où elles lui feront plus d'honneur que incapable de s'imaginer que les grands dont il la vertu. Il m'en coûteroit trop, ajoutez-vous. est vu pensent autrement de sa personne qu'il Parlez-vous sérieusement, Crassus ? Songezfait lui-même.

vous que c'est une goutte d'eau que vous puisez Un honnête homme se paie par ses mains de du Tibre pour enrichir Xantus que vous aimez, l'application qu'il a à son devoir par le plaisir et pour prévenir les honteuses suites d'un engaqu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les gement où il n'est pas propre? éloges, l'estime et la reconnoissance, qui lui Il ne faut regarder dans ses amis que la seule manquent quelquefois.

vertu qui nous attache à eux, sans aucun exaSi j'osois faire une comparaison entre deux men de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; conditions tout-à-fait inégales, je dirois qu’un et, quand on se sent capable de les suivre dans homme de caur pense à remplir ses devoirs à leur disgrace, il faut les cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande L'or éclate, dites-vous, sur les habits de prospérité.

Philémon : il éclate de même chez les marS'il est ordinaire d'étre vivement touché des chands. Il est habillé des plus belles étoffes : choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu le sont-elles moins toutes déployées dans les de la vertu ?

boutiques, et à la pièce ? Mais la broderie et les S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne ornements y ajoutent encore la magnificence : l'est pas moins d'être tel qu'on ne s'informe je loue donc le travail de l'ouvrier. Si on lui plus si vous en avez.

demande quelle heure il est , il tire une montre Il apparoît de temps en temps sur la face de qui est un chef-d'oeuvre; la garde de son épée la terre des hommes rares, exquis, qui brillent est un onyx'; il a au doigt un gros diamant qu'il par leur vertu , et dont les qualités éminentes fait briller aux yeux, et qui est parfait : il ne jettent un éclat prodigieux. Semblables à ces lui manque aucune de ces curieuses bagatelles étoiles extraordinaires dont on ignore les causes, que l'on porte sur soi autant pour la vanité que et dont on sait encore moins ce qu'elles devien pour l'usage ; et il ne se plaint non plus toute nent après avoir disparu , ils n'ont ni aïeuls, ni sorte de parure qu'un jeune homme qui a descendants; ils composent seuls toute leur race. épousé une riche vieille. Vous m'inspirez enfin

Le bon esprit nous découvre notre devoir, de la curiosité ; il faut voir du moins des choses notre engagement à le faire; et, s'il y a du péril, si précieuses : envoyez-moi cet habit et ces avec péril : il inspire le courage, ou il y supplée. bijoux de Philémon ; je vous quitte de la per

Quand on excelle dans son art, et qu'on lui sonne. donne toute la perfection dont il est capable, Tu te trompes, Philémon, si, avec ce carl'on en sort en quelque manière, et l'on s'égale rosse brillant, ce grand nombre de coquins qui à ce qu'il y a de plus noble et de plus relevé. te suivent, et ces six bêtes qui te trainent, tu V***, est un peintre; C***, un musicien ; et penses que l'on t'en estime davantage. L'on l'auteur de Pyrame est un poëte: mais MIGNARD écarle tout cet attirail, qui t'est étranger, pour est MIGNARD, LULLI est Lulli, et CORNEILLE pénétrer jusqu'à toi , qui n'est qu'un fat. est CORNEILLE.

Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner Un homme libre, et qui n'a point de femme, à celui qui, avec un grand cortége, un habit s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de riche, et un magnifique équipage, s'en croit sa fortune, se mêler dans le monde, et aller de plus de naissance et plus d'esprit : il lit cela pair avec les plus honnêtes gens : cela est moins dans la contenance et dans les yeux de ceux qui facile à celui qui est engagé ; il semble que le lui parlent. mariage met tout le monde dans son ordre. Un homme à la cour, et souvent à la ville,

Après le mérite personnel, il faut l'avouer, qui a un long manteau de soie ou de drap de ce sont les éminentes dignités et les grands Hollande, une ceinture large et placée haut sur titres dont les hommes tirent plus de distinction l'estomac, le soulier de maroquin , la calotte de et plus d'éclat, et qui ne sait être un Érasme même, d'un beau grain, un collet bien fait et doit penser à être évêque. Quelques uns, pour bien empesé, les cheveux arrangés et le teint étendre leur renommée, entassent sur leurs vermeil, qui avec cela se souvient de quelques personnes des pairies, des colliers d'ordre, des distinctions métaphysiques , explique ce que primaties, la pourpre, et ils auroient besoin c'est que la lumière de gloire, et sait préciséd'une tiare: mais quel besoin a Trophime4 d'être ment comment l'on voit Dieu : cela s'appelle cardinal ?

un docteur. Une personne humble, qui est en

sevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, * Vignon.

consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute 1 Colasse. · Pradon.

sa vie, est un homme docte. 4 Les éditions publiées par La Bruyère lui-même portent Chez nous, le soldat est brave, et l'homme Trophime. Les éditeurs qui sont venus ensuite ont mis Béni. one, pour mieux désigner Bossuet, qu'apparemment La Bruyère avoit en vue.

1 Agate. (Note de La Bruyère.)

de robe est savant : nous n'allons pas plus loin. et qui valoit seul plusieurs légions; qui étoit Chez les Romains, l'homme de robe étoit grand dans la prospérité, plus grand quand la brave, et le soldat étoit savant : un Romain fortune lui a été contraire: la levée d'un siége, étoit tout ensemble et le soldat et l'homme de une retraite, l'ont plus ennobli que ses triomrobe.

phes; l'on ne met qu'après, les batailles gaIl semble que le héros est d'un seul métier, gnées et les villes prises; qui étoit rempli de qui est celui de la guerre; et que le grand gloire et de modestie; on lui a entendu dire, homme est de tous les métiers , ou de la robe, Je suyois, avec la même grace qu'il disoit, Nous ou de l'épée, ou du cabinet, ou de la cour : les battimes ; un homme dévoué à l'état , à sa l'un et l'autre mis ensemble ne pèsent pas un famille, au chef de sa famille : sincère pour Dieu homme de bien.

et pour les hommes, autant admirateur du Dans la guerre, la distinction entre le héros mérite que s'il eût été moins propre et moins et le grand homme est délicate : toutes les vertus familier : un homme vrai , simple, magnanime, militaires font l'un et l'autre. Il semble néan- à qui il n'a manqué que les moindres vertus. moins que le premier soit jeune, entreprenant, Les enfants des Dieux", pour ainsi dire, se d'une haute valeur, ferme dans les périls , in- tirent des règles de la nature, et en sont comme trépide; que l'autre excelle par un grand sens, l'exception : ils n'attendent presque rien du par une vaste prévoyance , par une haute capa- temps et des années. Le mérite chez eux decité, et par une longue expérience. Peut-être vance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont qu'ALEXANDRE n'étoit qu'un héros, et que CÉSAR plus tôt des hommes parfaits que le commun étoit un grand homme.

des hommes ne sort de l'enfance. Emile' étoit né ce que les plus grands hommes Les vues courtes, je veux dire les esprits ne deviennent qu'à force de règles, de médi-bornés et resserrés dans leur petite sphère, ne tation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premiè- peuvent comprendre cette universalité de talents res années qu'à remplir des talents qui étoient que l'on remarque quelquefois dans un même naturels, et qu'à se livrer à son génie. Il a fait, sujet : où ils voient l'agréable, ils en excluens il a agi, avant que de savoir, ou plutôt il a su ce le solide; où ils croient découvrir les graces du qu'il n'avoit jamais appris. Dirai-je que les jeux corps, l'agilité, la souplesse, la dextérité, ils de son enfance ont été plusieurs victoires ? Une ne veulent plus y admettre les dons de l'ame, vie accompagnée d'un extrême bonheur joint à la profondeur, la réflexion, la sagesse : ils őtent une longue expérience seroit illustre par les de l'histoire de SOCRATE qu'il ait dansé. seules actions qu'il avoit achevées dès sa jeu- Il n'y a guère d'homme si accompli et si nénesse. Toutes les occasions de vaincre qui se cessaire aux siens, qu'il n'ait de quoi se faire sont depuis offertes , il les a embrassées; et moins regretter. celles qui n'étoient pas, sa vertu et son étoile Un homme d'esprit et d'un caractère simple les ont fait naitre, admirable même et par les et droit peut tomber dans quelque piége ; il ne choses qu'il a faites, et par celles qu'il auroit pense pas que personne veuille lui en dresser, et pu faire. On l'a regardé comme un homme in- le choisir pour être sa dupe : cette confiance le capable de céder à l'ennemi, de plier sous le rend moins précautionné, et les mauvais plainombre ou sous les obstacles; comme une ame sants l'entament par cet endroit. Il n'y a qu'à du premier ordre, pleine de ressources et de perdre pour ceux qui en viendroient à une sea lumières, qui voyoit encore où personne ne conde charge : il n'est trompé qu'une fois. voyoit plus; comme celui qui, à la tête des lé- J'éviterai avec soin d'offenser personne , gions, étoit pour elles un présage de la victoire, si je suis équitable; mais sur toutes choses un

homme d'esprit, si j'aime le moins du monde · La plupart des traits rassemblés dans ce portrait semblent mes intérêts. appartenir au grand Condé. On conçoit que La Bruyère, em Il n'y a rien de si délié, de si simple, et de si ployé à l'éducation du petit-fils de ce héros, se soit plu à tracer l'image du prince qui avoit jeté tant d'éclat sur l'auguste famille à laquelle lui-même étoit attaché.

1 Fils, petits-fils : issus de rois. ( Note de La Bruyère.)

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