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d'adoucir les traits trop forts, ou de renforcer ceux qui ne le sont pas assez ; en un mot, de mêler ses idées avec celles de son auteur. Dût-il être infidèle , il ne peut se décider à se traîner servilement sur les pas d'un écrivain original, quand il se sent la force de se frayer comme lui une route nouvelle. »

Ainsi ce que M. Coray reproche le plus à La Bruyère, c'est de n'avoir pu se défendre de donner trop d'esprit à son auteur. Je crains que bien des lecteurs français ne soient disposés à croire qu'il ne lui en a pas encore assez donné. Du moins après avoir lu les Caractères de La Bruyère, est-on bien persuadé qu'il aurait pu se montrer plus libéral. M. Coray lui-même avoue que ce n'est point ici la seule cause des défauts de son devancier , et il en assigne de plusincontestables, en observant que La Bruyère travaillait sur un texte difficile par son extrême concision, et par les altérations fréquentes qu'il a éprouvées , sur un texte qui depuis le premier jusqu'au dernier chapitre, n'est qu'une allusion continuelle à des usages et à des coutumes que nous ne connaissons pour la plupart qu'imparfaitement. Toutes ces difficultés , ajoute-t-il, exigeaient des recherches que La Bruyère n'a pu ou n'a point voulu faire. . . Quoi qu'il en soit, M. Coray conclut avec justice, à ce qu'il me semble, que la traduction de La Bruyère n'est point l'expression fidèle des idées de Théophraste. J'ajouterai que si l'on soumettait cette traduction si vantée , parce qu'elle est d'un homme célèbre, à un examen aussi rigoureux uniquement sous le rapport du

style, il pourrait fort bien arriver qu'on fût aussi porté à conclure qu'il est au moins très-poli de dire que La Bruyère à traduit Théophraste comme Virgile aurait traduit Homère, et Cicéron Démosthènes.

Page 231. Ses dialogues sur le Quiétisme ont partagé le destin de tous les ouvrages que firent naître ces questions de mysticité dans lesquelles de trèsgrands génies ont eu le double malheur de perdre leur tems et d'oublier leur esprit..

Ces dialogues, malgré leur titre , sont loin de manquer d'esprit; ils seraient divertissans s'ils étaient un peu moins longs. C'est une comédie fort gaie pour le fond, mais monotone par la forme. Le principal personnage, celui du moins qui parle le plus , est une dévote jeune et belle, placée entre un Directeur quiétiste et un Docteur de Sorbonne, qu'on peut soupçonner un peu de propension au Jansenisme. La situation est délicate pour une âme qui craint l'hérésie !

Le Directeur, homme galant, explique à sa pénitente les mystères du fidèle abandon , le baiser intérieur , le mariage de l'âme, et la consommation du mariage ; comme quoi, cette âme ainsi mariée, voit Dieu dans tout, et en tout Dieu , aussi bien dans un diable que dans un saint, quoiqu'avec un peu de différence (a). Comme quoi elle est impeccable, c'està-dire pèche sans pécher ; et comme quoi le simple re

(a) Vile Dialogue, pag. 277. Ces paroles sont tirées, mots pour inots, du manuscrit des Torrens, ouvrage le plus extra vagant de la plius folle tête qui se soit jamais avisé d'écrire ses rêveries.

gard vaut tout juste cinq jours entiers d'une mortificae tion extérieure (a); et notez que le prévoyant časuiste y comprend aussi les nuits. Du reste., c'est un bon homme qui enseigne à sa chère fille qn'il ne faut hair personne , et pas même son mari.

· Le Docteur réfute fort bien l'impeccabilité qui pèche, l'attouchement intérieur , et la consommation du ma. riage. sur quoi il soutient sans difficulté qu'il faut être un Turc , ou peu s'en faut, pour parler de Dieu si charnellement devant une jeune femme; et il renvoie son adversaire au paradis de l'Alcoran.

· La jeune femme, de son côté, est fort habile en

théologie. Elle a réformé son Pater pour rendre apparemment Jésus-Christ quiétiste : mais elle a quelque appréhension sur le salut de son âme, parce que la motion divine ne s'est manifestée en elle qu'une fois seulement, où elle a manqué la messe un dimanche, par inspiration.

Ce ne fut pas sans doute par motion divine que La Bruyère entreprit cet ouvrage ; mais ce ne fut non plus, j'en suis persuadé, par aucun motif de vengeance ou d'intérêt personnel. Philosophe et sincèrement chrétien, il voulut venger à-la-fais les outrages de la raison et ceux de l'Église, prévenir par le

(a) Cette doctrine est exposée très-gaiment dans La Guide Spirituelle de Molinos, prêtre Espagnol condamné en Cour de Rome par l'intervention de Louis XIV, et à la poursuite du cardinal d'Estrées,

ridicule l'alliance de la foi avec la folie, de la véritable dévotion avec la mysticité (a). Il entrait dans son plan de nous montrer un Directeur extravagant, et c'était chose facile ; mais il voulut lui opposer un Docteur toujours raisonnable, et il y a moins réussi ; c'est le plus grand défaut de son livre. .

Du reste, on y retrouve l'homme d'esprit jusques dans le controversiste ; mais un peu moins le grand écrivain. Le seul Pascal, dans le genre de la satire pieuse, a laissé des modèles de raisonnement, d'adresse, de goût, d'éloquence, et d'exquise plaisanterie. La Bruyère assurément ne manquait point de tout cela , mais il est resté loin de son modèle : soit que les sectateurs d'Escobar et de Molina, qui étaient les juges des confesseurs et les confesseurs des juges, les précepteurs des jeunes rois et les directeurs des vieux monarques , offrissent dans leur méthode de diriger l'intention, et dans leur doctrine perverse de la probabilité (6), un champ plus vaste au mépris satirique et

(a) Il ne combat dans la personne de son Directeur quiétiste que des visions toujours obscures , souvent impies, quelquefois. atroces par leurs résnltats. Le livre des Maximes des saints, qui dès lors avait essuyé de violentes censures, n'est pas cité une seule fois dans tout le cours de ses Entretiens, et il a porté le respect pour la vertu de Fénelon jusqu'à ne rien hasarder qui le désigne ou le rappelle.

(6) Voyez la V•. et la VII. des Lettres provinciales, ouvrage admirable , ouvrage charmant , qui a fixé la langue ; où se mon

à l'indignation oratoire, que le fidèle abandon et le baiser spirituel des élèves de Madame Guion, qui prophétisait en vers comme les Sibylles, dans la prison de Vincennes, et y chantait le pur amour dans des parodies d'opéra; soit enfin qu'il fallât un bras aussi fort et aussi adroit que l'était celui de Pascal, pour manier dans de pareils sujets, les traits brûlans de l'éloquence, et la poignante ironie, sorte de flèche inévia table quand elle est dirigée par la raison.

Ce qu'il y a de plus singulier dans les Dialogues de La Bruyère, c'est ce Pater réformé par la jeune pénitente du Directeur quiétiste. Peu de personnes l'iraient chercher dans l'original devenu fort rare; je vais le transcrire ici dans toute la pureté du texte : s'il édifie peu le lecteur, il est assez court du moins pour ne le pas ennuyer.

« Dieu qui n'êtes pas plus au Ciel que sur la Terre et dans les Enfers, qui êtes présent partout, je ve veux ni ne desire que votre nom soit sanctifié ; vous savez ce qui nous convient, si vous voulez qu'il le soit, il le sera, sans que je le veuille et le desire :

trèrent pour la première fois , nos plus belles formes oratoires ; où la raillerie est éloquente, le raisonnement enjoué; où les difficultés d'un sujet monotone sont surmontées à chaque page par des prodiges d'adresse et d'esprit. — Ajoutons pour dire plus en moins de mots, que Bossuet interrogé sur l'ouvrage dont il eut désiré d'être l'auteur , s'il n'avait pas fait les siens , répondit : Les Prore vinciales,

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