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du talent de La Bruyère, considéré comme écrivain, est un sez grand éloge de son caractère. Il vécut dans la des meilleurs qui soient sortis de la plume de cet acadé- maison d'un prince; il souleva contre lui une foule micien, si distingué par la finesse de son esprit, la politesse d'hommes vicieux ou ridicules , qu'il désigna dans de ses manières et l'élégance de son langage. Nous y avons ajouté un petit nombre de notes principalement faites pour ennemis que donne la satire, et ceux que donnent.

son Livre, ou qui s'y crurent désignés"; il eut tous les compléter ce qui regarde la personne de La Bruyère, par quelques particularités que l'auteur a onises ou ignorées. les succès : on ne le voit cependant mêlé dans au

*L.-S. AUGER. cune intrigue, engagé dans aucune querelle. Cette

destinée suppose, à ce qu'il me semble, un excellent esprit et une conduite sage et modeste.

« On me l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet, comme NOTICE

« un philosophe qui ne songeoit qu'à vivre tranquille SUR LA PERSONNE ET LES ÉCRITS « avec des amis et des livres; faisant un bon choix

« des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le DE LA BRUYÈRE.

« plaisir ; toujours disposé à une joie modeste, et in« génieux à la faire naitre; poli dans ses manières et

« sage dans ses discours; craignant toute sorte d'amJean de La Bruyère naquit à Dourdan' en 1639.

« bition même celle de montrer de l'esprit”.(Histoire Il venoit d'acheter une charge de trésorier de France de l'Académie Françoise.) à Caen, lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour en

On conçoit aisément que le philosophe qui releva seigner l'histoire à M. le Duc”; et il resta jusqu'à la avec tant de finesse et de sagacité les vices, les travers fin de sa vie attaché au prince en qualité d'homme et les ridicules, connoissoit trop les hommes pour les de lettres , avec mille écus de pension. Il publia son

rechercher beaucoup; mais il put aimer la société livre des Caractères en 1687, fut reçu à l'Académie

sans s'y livrer : qu'il devoit être très réservé dans Françoise en 1695, et mourut en 1696'.

son ton et dans ses manières , attentif à ne pas blesVoilà tout ce que l'histoire littéraire nous apprend ser des convenances qu'il sentoit si bien , trop accoude cet écrivain, à qui nous devons un des meilleurs tumé enfin à observer dans les autres les défauts du ouvrages qui existent dans aucune langue ; ouvrage caractère et les foiblesses de l'amour-propre, pour qui, par le succès qu'il eut dès sa naissance, dut at ne pas les réprimer en lui-même. tirer les yeux du public sur son auteur, dans ce beau

1 M. de Malezieux, à qui La Bruyère montra son Livre avant règne où l'attention que le monarque donnoit aux pro- de le publier, lui dit: Voilà de quoi vous attirer beaucoup de ductions du génie réfléchissoit sur les grands talents lecteurs et beuucoup d'ennemis. un éclat dont il ne reste plus que le souvenir.

2 On peut ajouter à ce peu de mots sur La Bruyère ce que dit On ne connoit rien de la famille de La Bruyères, de lui Boileau, dans une lettre à Racine , sous la date du 19 mai

1687, année mème de la publication des Caractères : « Maximiet cela est fort indifférent; mais on aimeroit à savoir « lien m'est venu voir à Auteuil, et m'a lu quelque chose de son quels étoient son caractère, son genre de vie , la tour « Théophraste. C'est un fort honnête homme, et à qui il ne man. nure de son esprit dans la société; et c'est ce qu'on

« queroit rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable qu'il a envie ignore aussi 5.

« de l'étre. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite. »

Pourquoi Boileau désigne-t-il La Bruyère par le nom de MaxiPeut-être que l'obscurité même de sa vie est un as milien, qu'il ne portoit pas? Étoit-ce pour faire comme La

Bruyère lui-même, qui peignoit ses contemporains sous des • D'autres ont dit, dans un village proche de Dourdan. noms empruntés de l'histoire ancienne ? Par le Théophraste de ; M. le duc Louis de Bourbon, petit-fils du grand Condé, et La Bruyère, Boileau entend-il sa traduction de Théophraste, ou père de celui qui fut premier ministre sous Louis XV : mort en l'ouvrage composé par lui à l'imitation du moraliste grec? Je . 1710. Des biographes ont prétendu que l'élève de La Bruyère croirois qu'il s'agit du dernier. Boileau semble reprocher à La avoit été le duc de Bourgogne ; ils se sont trompés.

Bruyère d'avoir poussé un peu plus loin qu'il ne convient l'envie 3 L'abbé d'Olivet raconte ainsi sa mort : « Quatre jours aupa- d'étre agréable; et, suivant ce que rapporte d'Olivet, il n'avoit ( ravant, il étoit à Paris dans une compagnie de gens qui me aucunc ambition. pas même celle de montrer de l'esprit. C'est « l'ont couté, ou tout-à-coup il s'aperçut qu'il devenoit sourd, une contradiction assez frappante entre les deux témoignages. « mais absolument sourd. Il s'en retourna à Versailles, où il La Bruyère, dans son ouvrage, paroit trop constamment animé « avoit son logement à l'hôtel de Condé; et une apoplexie d'un du desir de produire de l'effet, pour que sa conversation ne s'en • quart d'heure l'emporta , n'étant àgé que de cinquante-deux ressentit pas un peu ; je merangervis donc volontiers à l'opinion ( ans. »

de Boileau. Quoi qu'il en soit, ce grand poëte estimoit La Bruyère 4 On sait au moins qu'il descendoit d'un fameux ligueur du et son livre : il n'en faudroit pas d'autre preuve que ce quatrain même nom , qui, dans le temps des barricades de Paris, exerça qu'il fit pour mettre au bas de son portrait : la charge de licutenant civil. 5 On ne l'ignore pas totalement; et l'auteur même de cette

Tout esprit orgueilleux qui s'aime notice va citer quelqnes lignes de l'abbé d'Olivet, où il est ques

Par mes leçons se voit guéri, tion précisément du caractère de La Bruyère, de son genre de

Et, dans ce livre si chéri, tie, et de son esprit dans la societė.

Apprend à se hair lui-même.

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Le livre des Caractères fit beaucoup de bruit dès remarquable par la profondeur que par la sagacité. sa naissance. On attribua cet éclat aux traits satiri- Montaigne, étudiant l'homme en soi-même, avoit ques qu'on y remarqua, ou qu'on crut y voir. On ne pénétré plus avant dans les principes essentiels de la peut pas douter que celle circonstance n'y contribuật nature humaine ; La Rochefoucauld a présenté en effet. Peut-être que les hommes en général n'ont l'homme sous un rapport plus général, en rapporni le goût assez exercé, ni l'esprit assez éclairé, pour tant à un seul principe le ressort de toutes les actions sentir tout le mérite d'un ouvrage de génie dès le humaines; La Bruyère s'est attaché particulièrement moment où il paroit, et qu'ils ont besoin d'être aver- à observer les différences que le choc des passions tis de ses beautés par quelque passion particulière, sociales, les habitudes d'état et de profession, étaqui fixe plus fortement leur attention sur elles. Mais, blissent dans les meurs et la conduite des hommes. si la malignité hâta le succès du livre de La Bruyère, Montaigne et La Rochefoucauld ont peint l'homme le temps y a mis le sceau : on l'a réimprimé cent de tous les temps et de tous les lieux ; La Bruyère a fois; on l'a traduit dans toutes les langues'; et, ce peint le courtisan, l'homme de robe, le financier, le qui distingue les ouvrages originaux, il a produit une bourgeois du siècle de Louis XIV. foule de copistes : car c'est précisément ce qui est Peut-être que sa vue n'embrassoit pas un grand inimitable que les esprits médiocres s'efforcent d'i- horizon, et que son esprit avoit plus de pénétration miter.

que d'étendue. Il s'attache trop à peindre les indiSans doute La Brayère, en peignant les meurs de vidus, lors même qu'il traite des plus grandes choses. son temps, a pris ses modèles dans le monde où il Ainsi, dans son chapitre intitulé : Du Souverain, ou vivoit; mais il peignit les hommes, non en peintre de la République, au milieu de quelques réflexions de portraits, qui copie servilement les objets et les générales sur les principes et les vices du gouverneformes qu'il a sous les yeux, mais en peintre d'his- ment, il peint toujours la cour et la ville, le négotoire, qui choisit et rassemble différents modèles; ciateur et le nouvelliste. On s'attendoit à parcourir qui n'en imite que les traits de caractère et d'effet, avec lui les républiques anciennes et les monarchies et qui sait y ajouter ceux que lui fournit son imagi- modernes ; et l'on est étonné, à la fin du chapitre, nation, pour en former cet ensemble de vérité idéale de n'être pas sorti de Versailles. et de vérité de nature qui constitue la perfection des Il y a cependant, dans ce même chapitre, des penbeaux-arts,

sées plus profondes qu'elles ne le paroissent au preC'est là le talent du poëte comique: aussi a-t-on mier coup d'æil. J'en citerai quelques-unes, et je choicomparé La Bruyère à Molière ; et ce parallèle offre sirai les plus courtes. « Vous pouvez aujourd'hui, des rapports frappants : mais il y a si loin de l'art « dit-il , ôter à cette ville ses franchises, ses droits, d'observer des ridicules et de peindre des caractères « ses priviléges; mais demain ne songez pas même isolés, à celui de les animer et de les faire mouvoir « à réformer ses enseignes. sur la scène, que nous ne nous arrêlons pas à ce « Le caractère des François demande du sérieux genre de rapprochement, plus propre à faire briller « dans le souverain. le bel esprit qu'à éclairer le goût. D'ailleurs, à qui « Jeunesse du prince, source des belles fortunes.>> convient-il de tenir ainsi la balance entre des hommes On attaquera peut-être la vérité de cette dernière de génie? On peut bien comparer le degré de plaisir, observation; mais, si elle se trouvoit démentie par la nature des impressions qu’on reçoit de leurs ouvra- quelque exemple, ce seroit l'éloge du prince, et non ges; mais qui peut fixer exactement la mesure d'es- la critique de l'observateur'. pril et de talent qui est entrée dans la composition de Un grand nombre des maximes de La Bruyère paces mêmes ouvrages?

rojssent aujourd'hui communes; mais ce n'est pas On peut considérer La Bruyère comme moraliste non plus la faute de La Bruyère. La justesse même, et eomme écrivain. Comme moraliste, il paroit moins qui fait le mérite et le succès d'une pensée lorsqu'on

la met au jour, doit la rendre bientôt familière, et • Je doute de la vérité de cette assertion, prise au moins dans même triviale : c'est le sort de toutes les vérités d'un toute son étendue. La Bruyère ayant parlé quelque part d'un bon

usage universel. livre, traduit en plusieurs langues, on prétendit qu'il avoit

On peut croire que La Bruyère avoit plus de sens parlé de son propre ouvrage; et l'opinion s'en établit tellement, que ses enneinis meme lui firent honneur de ce grand nombre que de philosophie, Il n'est pas exempt de préjugés, de traductions. Mais un admirateur, un imitateur et un apologiste de La Bruyère nia que les caractères eussent été traduits en au · Cette phrase est une louange délicate adressée par l'auteur cune langue. J'ignores'il s'en est fait des traductions depuis cette de celte notice à Louis XVI, qui étoit jeune encore quand le discussion; mais j'aurois peine à croire qu'il s'en fût fait beau morceau parut, et qui, dès le commencement de son règne, coup : pour le fond et pour la forme, les caractères sont peu avoit manifesté l'intention de réprimer la dilapidation des finantraduisibles.

Ces de l'État.

.

même populaires. On voit avec peine qu'il n'étoit des nuances qui en changent sensiblement l'effet pas éloigné de croire un peu à la magie et au sorti- principal. lége. « En cela, dit-il, chap. XIV, De quelques Usa Il en est des tours, des figures, des liaisons de a ges, il y a un parti à trouver entre les ames phrase, comme des mots : les uns et les autres ne « crédules et les esprits forts. » Cependant il a eu peuvent représenter que des idées, des vues de l'esn'est pas de nos jours que ce genre de persécution à Les différentes qualités du style, comme la clarté, été inventé. La guerre que la sottise, le vice et l'lıy- l'élégance, l'énergie, la couleur, le mouvement, elc., pocrisie ont déclarée à la philosophie, est aussi an- dépendent donc essentiellement de la nature et du cienne que la philosophie même, et durera vraisem- choix des idées; de l'ordre dans lequel l'esprit les blablement autant qu'elle. « Il n'est pas permis, dispose; des rapports sensibles que l'imagination y a dit-il , de traiter quelqu'un de philosophe; ce sera altache; des sentiments enfin que l'ame y associe, et a toujours lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait du mouvement qu'elle y imprime. « plu aux hommes d'en ordonner autrement. » Mais Le grand secret de varier et de faire contraster les comment se réconciliera-t-on jamais avec cette rai- images, les formes et les mouvements du discours, son si incommode, qui, en attaquant tout ce que les suppose un goût délicat et éclairé : l'harmonie, tant hommes ont de plus cher, leurs passions et leurs ha- des mots que de la phrase , dépend de la sensibilité bitudes, voudroit les forcer à ce qui leur coûte le plus ou moins exércée de l'organe; la correction ne plus , à réfléchir et à penser par eux-inêmes ? demande que la connoissance réfléchie de sa langue.

En lisant avec attention les Caractères de La Dans l'art d'écrire, comme dans tous les beauxBruyère, il me semble qu'on est moins frappé des arts, les germes du talent sont l’æuvre de la nature; pensées que du style; les tournures et les expressions et c'est la réflexion qui les développe et les perfecparoissent avoir quelque chose de plus brillant, de lionne. plus fin, de plus inattendu, que le fond des choses Il a pu se rencontrer quelques esprits qu’un heumêmes, et c'est moins l’homine de génie que le reux instinct semble avoir dispensés de toute étude, grand écrivain qu'on admire.

et qui, en s'abandonnant sans art aux mouvements Mais le mérite de grand écrivain, s'il ne suppose de leur imagination et de leur pensée, ont écrit avec pas le génie, demande une réunion des dons de l’es- grace, avec feu, avec intérêt ; mais ces dons naturels prit, aussi rare que le génie.

sont rares : ils ont des bornes et des imperfections L'art d’écrire est plus étendu que ne le pensent la très marquées , et ils n'ont jamais suffi pour produire plupart des hommes , la plupart même de ceux qui un grand écrivain. font des livres.

Je ne parle pas des anciens, chez qui l'élocution Il ne suffit pas de connoitre les propriétés des mots, étoit un art si étendu et si compliqué; je citerai Desde les disposer dans un ordre régulier, de donner préaux el Racine, Bossuet et Montesquieu , Voltaire même aux membres de la phrase une tournure sy- et Rousseau : ce n'étoit pas l'instinct qui produisoit métrique et harmonieuse; avec cela on n'est encore sous leur plume ces beaulés, ces grands effets auxqu’un écrivain correct , et tout au plus élégant. quels notre langue doit tant de richesse et de perfec

Le langage n'est que l'interprète de l'ame; et c'est tion; c'est l'effet du génie sans doute, mais du génie dans une certaine association des sentiments et des éclairé par des études et des observations profondes. idées avec les mots qui en sont les signes, qu'il Quelque universelle que soit la réputation dont faut chercher le principe de toutes les propriétés du jouit La Bruyère, il paroitra peut-être hardi de le style.

placer, comme écrivain, sur la mêne ligne que les Les langues sont encore bien pauvres et bien im grands hommes qu'on vient de citer; mais ce n'est parfaites. Il y a une infinité de nuances, de senti- qu'après avoir rela , étudié, médité ses Caractères , ments et d'idées qui n'ont point de signes : aussi ne que j'ai été frappé de l'art prodigieux et des beautés peut-on jamais exprimer lout ce qu'on sent. D'un sans nombre qui semblent mettre cet ouvrage au rang autre côté, chaque mot n’exprime pas d'une ma- de ce qu'il y a de plus parfait dans notre langue. nière précise et abstraite une idée simple et isolée ; Sans doute La Bruyère n'a ni les élans et les traits par une association secrète et rapide qui se fait dans sublimes de Bossuet; ni le nombre, l'abondance et l'esprit, un mot réveille encore des idées accessoires l'harmonie de Fénelon; ni la grace brillante et abanà l'idée principale dont il est le signe. Ainsi, par donnée de Voltaire; ni la sensibilité profonde de exemple, les mots cheval et coursier, aimer et che- Rousseau : mais aucun d'eux ne m'a paru réunir au rir, bonheur et félicitė, penvent servir à désigner même degré la variété, la finesse et l'originalité des le même objet ou le snême sentiment, mais avec forines et des tours qui étonnent dans La Bruyère.

..

Il n'y a peut-être pas une beaulé de style propre à volontaire de son ame : mais observons les formes notre idiome, dont on ne trouve des exemples et des diverses qu'il prend tour-à-tour pour nous intéresser modèles dans cet écrivain.

ou nous plaire. Despréaux observoit, à ce qu'on dit, que La Une grande partie de ses pensées ne pouvoit guère Bruyère, en évitant les transitions, s'étoit épargné se présenter que comme les résultats d'une observace qu'il y a de plus difficile dans un ouvrage. Cette tion tranquille et réfléchie ; mais, quelque vérité, observation ne me paroit pas digne d'un si grand quelque finesse, quelque profondeur même qu'il y maitre. Il savoit trop bien qu'il y a dans l'art d’é eût dans les pensées, cette forme froide et monotone crire des secrets plus importants que celui de trouver auroit bientôt ralenti et fatigué l'attention, și elle eint ces formules qui servent à lier les idées, et à unir été trop continûment prolongée. les parties du discours.

Le philosophe n'écrit pas seulement pour se faire Ce n'est point sans doute pour éviter les transi- lire, il veut persuader ce qu'il écrit; et la convictions que La Bruyère a écrit son Livre par fragments, tion de l'esprit, ainsi que l'émotion de l'ame, est et par pensées détachées. Ce plan convenoit mieux toujours proportionnée au degré d'attention qu'on à son objet; mais il s'imposoit dans l'exécution une donne aux paroles. tåche tout autrement difficile que celle dont il s'étoit Quel écrivain a mieux connu l'art de fixer l'attendispensé.

tion par la vivacité ou la singularité des tours, et de L'écueil des ouvrages de ce genre est la monotonie. la réveiller sans cesse par une inépuisable variété? La Bruyère a senti vivement ce danger : on peut en Tantôt il se passionne et s'écrie avec une sorte juger par les efforts qu'il a faits pour y échapper. Des d'enthousiasme : « Je voudrois qu'il me fût permis portraits, des observations de meurs, des maximes « de crier de toute ma force à ces hommes saints générales, qui se succèdent sans liaison; voilà les « qui ont été autrefois blessés des femmes : Ne les matériaux de son Livre. Il sera curieux d'observer « dirigez point; laissez à d'autres le soin de leur toutes les ressources qu'il a trouvées dans son génie « salut. » pour varier à l'infini , dans un cercle si borné, ses Tantôt, par un autre mouvement aussi extraorditours, ses couleurs et ses mouvements. Cet examen, naire, il entre brusquement en scène : « Fuyez, reintéressant pour tout homme de goût, ne sera peut « tirez-vous ; vous n'êtes pas assez loin.... Je suis, être pas sans utilité pour les jeunes gens qui culti « dites-vous, sous l'autre tropique.... Passez sous le vent les lettres et se destinent au grand art de l'élo « pôle et dans l'autre hémisphère.... M'y voilà.... quence.

« Fort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur la Il seroit difficile de définir avec précision le carac « terre un homme avide, insatiable, inexorable, etc.» tère distinctif de son esprit : il semble réunir tous C'est dommage peut-être que la morale qui en réles genres d'esprit. Tour à tour noble et familier, sulle n'ait pas une importance proportionnée au éloquent et railleur, fin et profond, amer et gai, il mouvement qui la prépare. change avec une extrême mobilité de lon, de per Tantôt c'est avec une raillerie amère ou plaisante sonnage, et même de sentiment, en parlant cepen- qu'il apostrophe l'homme vicieux ou ridicule : dant des mèmes objets.

« Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse Et ne croyez pas que ces mouvements si divers a brillant, ce grand nombre de coquins qui le suisoient l'explosion naturelle d'une ame très sensible, « vent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses qui, se livrant à l'impression qu'elle reçoit des objets « qu'on l'en estime davantage : on écarte tout cet dont elle est frappée, s'irrite contre un vice, s'indigne « attirail qui l'est étranger, pour pénétrer jusqu'à d'un ridicule, s'enthousiasme pour les meurs et la « loi, qui n'es qu'un fat. vertu. La Bruyère montre par-tout les sentiments « Vous aimez, dans un combat ou pendant un d'un honnête homme; mais il n'est ni apôtre, ni mi « siége, à paroître en cent endroits, pour n'être santhrope. Il se passionne, il est vrai; mais c'est « nulle part; à prévenir les ordres du général, de comme le poète dramatique qui a des caractères op « peur de les suivre, et à chercher les occasions pluposés à mettre en action. Racine n'est ni Néron, ni « tôt que de les attendre et les recevoir : votre vaBurrhus; mais il se pénètre fortement des idées et « leur seroit-elle douteuse ? » des sentiments qui appartiennent au caractère et à la situation de ces personnages, et il trouve dans son relevée par une image ou un rapport éloigné, qui imagination échauffée tous les traits dont il a besoin frappe l'esprit d'une manière inattendue. « Après pour les peindre.

a l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de Ne cherchons donc dans le style de La Bruyère ni « plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Si l'expression de son caractère, ni l'épanchement in- | La Bruyère avoit dit simplement que rien n'est plus

à quelquefois une réflexion qui n'est que sensée est

rare que l'esprit de discernement, on n'auroit pas « verra jamais la fin. Il se promène tous les jours trouvé cette réflexion digne d'être écrite',

« dans ses ateliers sur les bras d'un valet qui le souC'est par des tournures semblables qu'il sait atta « lage; il montre à ses amis ce qu'il a fait, et leur cher l'esprit sur des observations qui n'ont rien de « dit ce qu'il a dessein de faire. Ce n'est pas pour neuf pour le fond, mais qui deviennent piquantes « ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point; ni pour par un certain air de naïveté sous lequel il sait dé « ses héritiers, personnes viles et qui sont brouilguiser la satire.

« lées avec lui : c'est pour lui seul; et il mourra « Il n'est pas absolument impossible qu'une per « demain. » a sonne qui se trouve dans une grande faveur perde Ailleurs il nous donne le portrait d'une femme « son procès. »

aimable, comme un fragment imparfait trouvé par « C'est une grande simplicité que d'apporter à la hasard, et ce portrait est charmant; je ne puis me a cour la moindre roture, et de n'y être pas gentil-refuser au plaisir d'en citer un passage : « Loin de « homme, »

« s'appliquer à vous contredire avec esprit, ARTÉIl emploie la même finesse de tour dans le portrait « NICE s'approprie vos sentiments : elle les croit d'un fat, lorsqu'il dit : «Iphis met du rouge, mais « siens, elles les étend, elle les embellit : vous êtes a rarement; il n'en fait pas habitude. »

« content de vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir Il seroit difficile de n'être pas vivement frappé du « mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est tour aussi fin qu'énergique qu'il donne à la pensée « toujours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, suivante, malheureusement aussi vraie que pro « soit qu'elle écrive : elle oublie les traits où il faut fonde : «Un grand dit de Timagène, votre ami, « des raisons; elle a déja compris que la simplicité « qu'il est un sot; et il se trompe. Je ne demande pas « peut être éloquente. » « que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit : osez Comment donnera-t-il plus de saillie au ridicule a seulement penser qu'il n'est pas un sot. » d'une femme du monde qui ne s'aperçoit pas qu'elle

C'est dans les portraits sur-tout que La Bruyère a vieillit, et qui s'étonne d'éprouver la foiblesse et les eu besoin de toutes les ressources de son talent. incommodités qu'amènent l'âge et une vie trop Théophraste, que La Bruyère a traduit, n'emploie molle? Il en fait un apologue. C'est IRÈNE qui va au pour peindre ses Caractères que la forme d'énumé-temple d'Epidaure consulter Esculape. D'abord elle ration ou de description. En admirant beaucoup l'é se plaint qu'elle est fatiguée : « L'oracle prononce crivain grec, La Bruyère n'a eu garde de l'imiter; a que c'est par la longueur du chemin qu'elle vient ou, si quelquefois il procède comme lui par énumé « de faire. Elle déclare que le vin lui est nuisible; ration, il sait ranimer cette forme languissante par « l'oracle lui dit de boire de l'eau. Ma vue s'affoiun art dont on ne trouve ailleurs aucun exemple. « blit, dit Irène. Prenez des lunettes, dit Esculape.

Relisez les portraits du riche et du pauvre ? : « Je m'affoiblis moi-même, continue-t-elle; je ne a Giton a le teint frais, le visage plein, la démarche « suis ni si forte, ni si saine que j'ai été. C'est , dit a ferme, etc. Phédon a les yeux creux, le teint « le dieu, que vous vieillissez. Mais quel moyen de « échauffé, etc.; » et voyez comment ces mots, il « guérir de cette langueur? Le plus court, Irène, est riche, il est pauvre, rejetés à la fin des deux « c'est de mourir comme ont fait votre mère et votre portraits, frappent comme deux coups de lumière, « aïeule. » A ce dialogue, d'une tournure naive et qui, en se réfléchissant sur les traits qui précèdent, originale, substituez une simple description à la may répandent un nouveau jour, et leur donnent un nière de Théophraste, et vous verrez comment la effet extraordinaire.

mème pensée peut paroitre commune ou piquante, Quelle énergie dans le choix des traits dont il peint suivant que l'esprit ou l'imagination sont plus ou ce vieillard presque mourant qui a la manie de plan- moins intéressés par les idées et les sentiments accester, de bâtir, de faire des projets pour un avenir soires dont l'écrivain a su l'embellir. qu'il ne verra point! «Il fait bâtir une maison de La Bruyère emploie souvent cette forme d'apoloa pierre de taille, raffermie dans les encoignures gue, et presque toujours avec autant d'esprit que de « par des mains de fer, et dont il assure, en tous goût. Il y a peu de chose dans notre langue d'aussi « sant, et avec une voix frèle et débile, qu'on ne parfait que l'histoire d'EMIRE': c'est un petit roman

plein de finesse, de grace, et même d'intérêt. · La Harpe dit, à propos de cette réflexion de La Bruyère : Ce n'est pas seulement par la nouveauté et par la • Quel rapprochement bizarre et frivole, pour dire que le dis- variété des mouvements et des tours que le talent de < cernement est rare! et puis les diamants et les perles, sont-ce « des choses si rares? » Je ne puis m'empêcher d'être ici du sen

La Bruyère se fait remarquer : c'est encore par un timent de La Harpe contre l'ingénieux auteur de la notice. a Voyez le chapitre VI.

i l'oyez le chapitre III.

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