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LES CARACTÈRES

OU

LES MOEURS DE CE SIÈCLE.

Admonere voluimus, non mordere; prodesse, non lædere; consulere moribus hominum, non officere.

ERASM.

AVERTISSEMENT.

La Bruyère ne peint pas toujours des caractères ; il ne fait pas toujours de ces portraits où l'on doit reconnoitre, non pas un individu , mais une espèce. Quelquefois il parti

cularise , et écrit des personnalités, tantôt malignes, tantôt C'est un sujet continuel de scandale et de chagrin pour flatteuses. Alors, pour rendre la satire moins délicate, ou ceux qui aiment les bons livres et les livres bien faits, que de la louange plus directe, il use de certains artifices qui ne voir avec quelle négligence les auteurs classiques se réim- trompent aucun lecteur; il jette , sur son expression plutôt priment journellement. L'ignorance, l'étourderie, ou le

que sur sa pensée, certains voiles qui ne cachent aucune faux jugement des divers éditeurs, y ont successivement vérité. Ce sont ou des lettres initiales, ou des noms tout en introduit des fautes et des altérations de texte , que l'on blanc, ou des noms antiques pour des noms modernes. répète avec une désolante fidélité. On fait plus: on y ajoule Fiers de pouvoir révéler ce que n'ignore personne, nos chaque fois des fautes nouvelles, et la dernière édition, récents éditeurs, au lieu de mettre en note un éclaircisseordinairement la plus belle de toutes , est souvent aussi la ment inutile, mais innocent, ont altéré le texte de l'auteur, plus mauvaise. Que falloit-il faire pour échapper à ce re- soit en suppléant ce qu'il avoit omis à dessein, soit en subsproche ? Simplement recourir à la dernière édition donnée tituant le nom véritable au nom supposé. Ainsi quand La ou avouée par l'auteur, et la reproduire avec exactitude. Bruyère dit : « Quel besoin a Trophime d'être cardinal ? » C'est ce que nous avons fait pour les Caractères de La bien sûr que ni son siècle, ni la postérité, ne pourront hésiter Bruyère'. Nous ne voulons pas nous prévaloir d'un soin si à reconnoitre dans cette phrase le grand homme qu'on s'éfacile et si peu méritoire; mais nous devons justifier , par tonna de ne point voir revêtu de la pourpre romaine, et de quelques exemples, la sévérité avec laquelle nous venons de qui elle eût reçu plus d'éclat qu'il n'auroit pu en recevoir parler de ceux qui l'ont négligé.

d'elle , ces éditeurs changent témérairement Trophime La Bruyère, écrivain original et hardi, s'est souvent en Bénigne ; et, comme si ce n'étoit pas assez clair permis des expressions qu'un usage universel n'avoit pas encore, ils écrivent au bas de la page : « Jacques-Béniencore consacrées ; mais il a eu la prudente attention de les gne Bossuet, évêque de Meaux. » souligner:c'étoit avertir le lecteur de ses témérités, et s'en Mais voici un trait bien plus frappant de cette ridicule justifier par-là mėme. L'aversion des nouveaux typographes manie d'instruire un lecteur qui n'en a que faire, en élupour les lettres italiques les a portés à imprimer ces mêmes cidant un auteur qui croyoit être assez clair , ou qui ne voumots en caractères ordinaires. Ce changement, qui semble loit pas l'être davantage. Dans le chapitre De la cour, La étre sans conséquence, fait disparoitre chaque fois la trace Bruyère fait une description qui commence par ces mots : d'un fait qui n'est pas sans utilité pour l'histoire de notre lan- « On parle d'une région, etc., » et qui se termine ainsi : gue; il nous empèche de connoitre à quelle époque tel mot, « Les gens du pays le nomment ***; il est à quelques quaemployé aujourd'hui sans scrupule, n'étoit encore qu'un « rante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus de onze neologisme plus ou moins audacieux. Nous avons rétabli « cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. » Pour le par-tout les caractères italiques”.

moins éclairé, le moins sagace de tous les lecteurs, l'alle · La huitième et dernière édition publiée par l'auteur, en a voulu que certains noms fussent imprimés avec des capitales. 1694, est celle qui m'a servi de copie. (LEPÈVRE.)

Voyez ci-après la Préface de son discours à l'Académie Françoise. - Et même les petites capitales. Il est certain que La Bruyère ! (LEP.... )

gorie est aussi transparente qu'elle est ingénieuse et mali- | nous, et dont on découvriroit tout au plus la trace dans les gne; nul ne peut douter qu'il ne s'agisse de la résidence vieilles matricules des compagnies de finance ou des marroyale de France; et chacun, en nommant ce lieu, lorsque guilleries de paroisse! Ajoutons que les auteurs ou les coml'auteur le tait, peut s'applaudir d'un acte de pénétration pilateurs de ces clefs, malgré l'assurance naturelle à cette qui lui a peu coûté. Que font nos malencontreux éditeurs? espèce de faussaires, ont souvent hésité entre deux, et Is impriment en toutes lettres le nom de Versailles , et ils jusqu'à trois personnages divers, et que, n'osant décider ne s'aperçoivent pas que ce seul nom dénature entièrement eux-mêmes, ils en ont laissé le soin au lecteur, qui n'a ni le morceau, dont tout l'effet , tout le charme , consiste à la possibilité, ni heureusement l'envie de faire un choix. décrire Versailles , en termes de relation, comme on feroit Ce n'est pas tout encore. Plus d'une fois le nom d'un même de quelque ville de l'Afrique ou des Indes occidentales personnage se trouve inscrit au bas de deux portraits toutrécemment découverte par les voyageurs, et à nous faire à-fait dissemblables. Ici le duc de Beauvilliers est nommé sentir par cette heureuse fiction combien les meurs de ce comme le modèle du courtisan hypocrite; et, à deux pages pays nous sembleroient singulières, bizarres et ridicules , s'il de distance, comme le type du courtisan dont la dévotion appartenoit à un autre continent que l'Europe, à un autre est sincère. royaume que la France.

Quand les personnages nommés par les fabricateurs de Depuis plus d'un siècle les éditions de La Bruyère sont clefs seroient tous aussi célèbres qu'ils sont presque tous accompagnées de notes connues sous le nom de clef, qui ont ignorés ; quand l'indécision et la contradiction mème d'un pour objet de désigner ceux des contemporains de l'auteur certain nombre de désignations ne les feroient pasjustement qu'on prétend lui avoir servi de modèles pour ses portraits soupçonner toutes de fausseté, il y auroit encore lieu de de caractères. Nous avons exclu de notre édition ces notes rejeter ces prétendues révélations du secret de l'auteur. On qui nous ont toujours paru une ridicule et odieuse super- ne peut douter, il est vrai, que La Bruyère, en faisant ses fluité. Nous allons exposer nos motifs.

portraits, n'ait eu fréquemment en vue des personnages de Aussitôt que parut le livre de La Bruyère, la malignité la société de son temps. Mais ne sent-on pas tout de suite s'en empara. On crut que chaque caractère étoit le portrait combien il est téméraire, souvent faux, et toujours nuisible, de quelque personnage connu, et l'on voulut savoir les noms d'affirmer que te personnage est précisément celui qui des originaux. On osa s'adresser à l'auteur lui-même pour lui a servi de modèle? n'est-ce pas borner le mérite, et en avoir la liste. Il eut beau s'indigner, se courroucer, nier restreindre l'utilité de son travail ? Si les vices , les travers, avec serment que son intention eût été de peindre telle ou les ridicules marqués dans cette image ont été ceux d'un telle personne en particulier; on s'obstina , et, ce qu'il ne homme et non de l'humanité, d'un individu et non d'une vouloit ni ne pouvoit faire, on le fit à son défaut. Des listes espèce, le prétendu peintre d'histoire ou de genre n'est coururent, et La Bruyère, qu'elles désolojent, eut en outre plus qu'un peintre de portraits , et le moraliste n'est plus le chagrin de se les voir attribuer. Heureusement, sur ce qu'un satirique '. Quel profit y auroit-il pour les meurs, point, il ne lui fut pas difficile de se justifier. Il n'y avoit quel avantage y auroit-il pour la gloire de Molière, à prouver pas une seule clef; il y en avoit plusieurs, il y en avoit un que ce grand homme n'a pas voulu peindre l'avarice, mais grand nombre : c'est assez dire qu'elles n'étoient point quelque avare de son temps, dont il a caché le nom, par semblables, qu'en beaucoup de points elles ne s'accordoient prudence, sous le nom forgé d'Harpagon? pas entre elles. Comme elles étoient différentes , et ne Il n'est pas interdit toutefois de savoir et de faire connoitre pouyoient, suivant l'expression de La Bruyère, servir à une aux autres quels personnages et quelles anecdotes peuvent même entrèe', elles ne pouvoient pas non plus avoir été avoir fourni des traits à l'écrivain qui a peint les mæurs forgées et distribuées par une mème main; et la main de d'une époque sur la scène ou dans un livre, quand ces l'auteur devoit être soupçonnée moins qu'aucune autre. personnages ont quelque célébrité, et ces anecdotes quelque

Ces insolentes listes , après avoir troublé les jours de La intérêt. Sans nuire à l'effet moral, ces sortes d'éclaircisBruyère, se sont, depuis sa mort, attachées inséparablement sements satisfont la curiosité littéraire. Chaque fois done à son Livre, comme pour faire une continuelle insulte à sa que La Bruyère fait évidemment allusion à un homme ou mémoire : c'étoit perpétuer un scandale en pure perte. | à un fait de quelque importance, nous avons pris soin de le Quand elles circuloient manuscrites, les personnages qu'el- remarquer; c'est à ce genre d'explication que nos notes se les désignoient presque toujours faussement étoient vivants bornent. encore ou décédés depuis peu: elles étoient alors des ca- La notice qui suit est celle que M. Suard a placée en tête lomnies piquantes, du moins pour ceux dont elles bles- du petit volume intitulé Marimes et Réflexions morales sojent l'amour-propre ou les affections ; mais plus tard, extraites de La Bruyère. Ce morceau, qui renferme une mais quand les générations intéressées eurent disparu, elles analyse délicate et une appreciation aussi juste qu'ingénieuse ne furent plus que des mensonges insipides pour tout le monde. Fussent-elles aussi véridiques qu'en général elles sont 1 « J'ai peint, dit La Bruyère, d'après nature; mais je n'ai pas trompeuses , la malignité, la curiosité actuelle n'y pourroit toujours songe à peindre celui-ci ou celui-là. Je ne me suis point trouver son compte. Pour un fort petit nombre de noms qui loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais appartiennent à l'histoire de l'avant-dernier siècle , et que

et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyanous ont conservés les écrits contemporains, combien de bles, et ne parissent seints ou imaginés : me rendant plus diffinoms plus que obscurs, qui ne sont point arrivés jusqu'à cile, je suis allé plus loin; j'ai pris un trait d'un côté, et un trait

d'un autre; et de ces divers traits, qui pouvoient convenir à une

même personne, j'en ai fait des peintures vraiscinblables..... O Ijoye: la Préface du discours à l' Academic Françoise. Toyez la Préface déjà citée.

da talent de La Bruyère, considéré comme écrivain, est un sez grand éloge de son caractère. Il vécut dans la des meilleurs qui soient sortis de la plume de cet acadé- maison d'un prince; il souleva contre lui une foule micien, si distingué par la finesse de son esprit, la politesse d'hommes vicieux ou ridicules, qu'il désigna dans de ses manières et l'élégance de son langage. Nous y avons ajouté un petit nombre de notes principalement faites pour ennemis que donne la satire , et ceux que donnent.

son Livre, ou qui s'y crurent désignés'; il eut lous les compléter ce qui regarde la personne de La Bruyère, par les succès : on ne le voit cependant mėlé dans auquelques particularités que l'auteur a omises ou ignorées.

'L.-S. Auger.

cune intrigue, engagé dans aucune querelle. Cette destinée suppose, à ce qu'il me semble, un excellent esprit et une conduite sage et modeste.

« On me l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet, comme NOTICE

« un philosophe qui ne songeoit qu'à vivre tranquille SUR LA PERSONNE ET LES ÉCRITS « avec des amis et des livres; faisant un bon choix

« des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le DE LA BRUYÈRE.

« plaisir ; toujours disposé à une joie modeste, et in« génieux à la faire naitre; poli dans ses manières et

« sage dans ses discours; craignant toute sorte d'amJean de La Bruyère naquit à Dourdan' en 1639.

a bition même celle de montrer de l'esprit”.(Histoire Il venoit d'acheter une charge de trésorier de France de l'Académie Françoise.) à Caen, lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour en

On conçoit aisément que le philosophe qui releva seigner l'histoire à M. le Duc ?; et il resta jusqu'à la

avec tant de finesse et de sagacité les vices, les travers fin de sa vie attaché au prince en qualité d'homme et les ridicules, connoissoit trop les hommes pour les de lettres , avec mille écus de pension. Il publia son rechercher beaucoup; mais il put aimer la société livre des Caractères en 1687, fut reçu à l'Académie sans s'y livrer : qu'il devoit être très réservé dans Françoise en 1695, et mourut en 1696'.

son ton et dans ses manières, attentif à ne pas blesVoilà tout ce que l'histoire littéraire nous apprend

ser des convenances qu'il sentoit si bien, trop accoude cet écrivain, à qui nous devons un des meilleurs tumé enfin à observer dans les autres les défauts du ouvrages qui existent dans aucune langue; ouvrage

caractère et les foiblesses de l'amour-propre, pour qui, par le succès qu'il eut dès sa naissance, dut at- ne pas les réprimer en lui-même. tirer les yeux du public sur son auteur, dans ce beau

1 M. de Malezieux, à qui La Bruyère montra son Livre avant règne où l'attention que le monarque donnoit aux pro- de le publier, lui dit: Voilà de quoi vous attirer beaucoup de ductions du génie réfléchissoit sur les grands talents lecteurs et beuucoup d'ennemis. un éclat dont il ne reste plus que le souvenir.

. On peut ajouter à ce peu de mots sur La Bruyère ce que dit On ne connoit rien de la famille de La Bruyère 4, de lui Boileau, dans une lettre à Racine , sous la date du 19 mai Le livre des Caractères fit beaucoup de bruit dès remarquable par la profondeur que par la sagacité. sa naissance. On attribua cet éclat aux traits satiri- Montaigne, étudiant l'homme en soi-même, avoit ques qu'on y remarqua, ou qu'on crut y voir. On ne pénétré plus avant dans les principes essentiels de la peut pas douler que cette circonstance n'y contribuật nature humaine ; La Rochefoucauld a présenté en effet. Peut-être que les hommes en général n'ont l'homme sous un rapport plus général, en rapporni le goût assez exercé, ni l'esprit assez éclairé, pour tant à un seul principe le ressort de toutes les actions sentir tout le mérite d'un ouvrage de génie dès le humaines ; La Bruyère s'est attaché particulièrement moment où il paroit, et qu'ils ont besoin d'être aver- à observer les différences que le choc des passions tis de ses beautés par quelque passion particulière, sociales, les habitudes d'état et de profession, étaqui fixe plus fortement leur attention sur elles. Mais, blissent dans les meurs et la conduite des hommes. si la malignité hâla le succès du livre de La Bruyère, Montaigne et La Rochefoucauld ont peint l'homme le temps y a mis le sceau : on l'a réimprimé cent de tous les temps et de tous les lieux; La Bruyère a fois; on l'a traduit dans toutes les langues'; et, ce peint le courtisan , l'homme de robe, le financier, le qui distingue les ouvrages originaux, il a produit une bourgeois du siècle de Louis XIV. foule de copistes : car c'est précisément ce qui est Peut-être que sa vue n'embrassoit pas un grand inimitable que les esprits médiocres s'efforcent d'i- horizon, et que son esprit avoit plus de pénétration miter.

1687, année mème de la publication des Caractères : « Maximiet cela est fort indifférent; mais on aimeroit à savoir < lien m'est venu voir à Auteuil, et m'a lu quelque chose de son quels étoient son caractère, son genre de vie, la tour- « Théophraste. C'est un fort honnète homme, et à qui il ne man. nure de son esprit dans la société; et c'est ce qu'on

« queroit rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable qu'il a envie

« de l'étre. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite. » ignore aussi 5.

Pourquoi Boileau désigne-t-il La Bruyère par le nom de MaxiPeut-être que l'obscurité même de sa vie est un as- milien. qu'il ne portoit pas? Étoit-ce pour faire comme La

Bruyère lui-même, qui peignoit ses contemporains sous des · D'autres ont dit, dans un village proche de Dourdan. noms empruntés de l'histoire ancienne ? Par le Théophraste de

> M. le duc Louis de Bourbon, petit-fils du grand Condé, et La Bruyère, Boileau entend-il sa traduction de Théophraste, ou père de celui qui fut premier ministre sous Louis XV : mort en l'ouvrage composé par lui à l'imitation du moraliste grec? Je . 1710. Des biographes ont prétendu que l'élève de La Bruyère croirois qu'il s'agit du dernier. Boileau semble reprocher à La avoit été le duc de Bourgogne ; ils se sont trompés.

Bruyère d'avoir poussé un peu plus loin qu'il ne convient l'envie 3 L'abbé d'Olivet raconte ainsi sa mort : « Quatre jours aupa- d'étre agréable; et, suivant ce que rapporte d'Olivet, il n'avoit « ravant, il étoit à Paris dans une compagnie de gens qui me aucune ambition, pas même celle de montrer de l'esprit. C'est • l'ont couté, ou tout-à-coup il s'aperçut qu'il devenoit sourd, une contradiction assez frappante entre les deux témoignages. (mais absolument sourd. Il s'en retourna à Versailles, où il

La Bruyère, dans son ouvrage, paroit trop constamment animé « avoit son logement à l'hôtel de Condé; et une apoplexie d'un du desir de produire de l'effet, pour que sa conversation ne s'en • quart-d'beure l'emporta , n'étant àgé que de cinquante-deux ressentit pas un peu; je me rangerois donc volontiers à l'opinion « ans. »

de Boileau. Quoi qu'il en soit, ce grand poëte estimoit La Bruyère 4 On sait au moins qu'il descendoit d'un fameux ligueur du et son livre : il n'en fandroit pas d'autre preuve que ce quatrain même nom, qui, dans le temps des barricades de Paris, exerça qu'il fit pour mettre au bas de son portrait : la charge de licutenant civil. 5 On ne l'ignore pas totalement; et l'auteur même de cette

Tout esprit orgueilleux qui s'aime notice va citer quelqnes lignes de l'ahhé d'Olivet, où il est ques

Par mes leçons se voit guéri, tion précisément du caractère de La Bruyère, de son genre de

Et, dans ce livre si chéri, rie, et de son esprit dans la société.

Apprend à se haïr lui-même.

que d'étendue. Il s'altache trop à peindre les indiSans doute La Brayère, en peignant les meurs de vidus, lors même qu'il traite des plus grandes choses. son temps, a pris ses modèles dans le monde où il Ainsi, dans son chapitre intitulé : Du Souverain, ou vivoit; mais il peignit les hommes, non en peintre de la République, au milieu de quelques réflexions de portraits, qui copie servilement les olojets et les générales sur les principes et les vices du gouverneformes qu'il a sous les yeux, mais en peintre d'his-ment, il peint toujours la cour et la ville, le négotoire, qui choisit et rassemble différents modèles; cialeur et le nouvelliste. On s'attendoit à parcourir qui n'en imite que les traits de caractère et d'effet, avec lui les républiques anciennes et les monarchies et qui sail y ajouter ceux que lui fournit son imagi- modernes ; et l'on est étonné, à la fin du chapitre, nation, pour en former cet ensemble de vérité idéale de n'être pas sorti de Versailles. et de vérité de nature qui constitue la perfection des Il y a cependant, dans ce même chapitre, des penbeaux-arts,

sées plus profondes qu'elles ne le paroissent au preC'est là le talent du poëte comique: aussi a-t-on mier coup d'æil. J'en citerai quelques-unes, et je choicomparé La Bruyère à Molière; et ce parallèle offre sirai les plus courtes. « Vous pouvez aujourd'hui, des rapports frappants : mais il y a si loin de l'art « dit-il , ôter à cette ville ses franchises, ses droits, d'observer des ridicules et de peindre des caractères « ses priviléges; mais demain ne songez pas même isolés, à celui de les animer et de les faire mouvoir « à réformer ses enseignes. sur la scène, que nous ne nous arrêlons pas à ce « Le caractère des François demande du sérieux genre de rapprochement, plus propre à faire briller « dans le souverain. le bel esprit qu'à éclairer le goût. D'ailleurs, à qui « Jeunesse du prince, source des belles fortunes.» convient-il de tenir ainsi la balance entre des hommes On attaquera peut-être la vérité de cette dernière de génie? On peut bien comparer le degré de plaisir, observation; mais, si elle se trouvoit démentie par la nature des impressions qu’on reçoit de leurs ouvra- quelque exemple, ce seroit l'éloge du prince, et non ges; mais qui peut fixer exactement la mesure d'es- la critique de l'observateur '. prit et de talent qui est entrée dans la composition de Un grand nombre des maximes de La Bruyère paces mêmes ouvrages?

rojssent aujourd'hui communes; mais ce n'est pas On peut considérer La Bruyère comme moraliste non plus la faute de La Bruyère. La justesse même, et comme écrivain. Comme moraliste, il paroit moins qui fait le mérite et le succès d'une pensée lorsqu'on

la met au jour, doit la rendre bientôt familière, et Je doute de la vérité de cette assertion, prise au moins dans même triviale : c'est le sort de toutes les vérités d'un toute son étendue. La Bruyère ayant parlé quelque part d'un bon

usage universel. livre, traduit en plusieurs langues, on prétendit qu'il avoit

On peut croire que La Bruyère avoit plus de sens parlé de son propre ouvrage; et l'opinion s'en établit tellement, que ses ennemis mėme lui firent honneur de ce grand nombre que de philosophie. Il n'est pas exempt de préjugés, de traductions. Mais un admirateur, un imitateur et un apologiste de La Bruyère nia que les Caractères eussent été traduits en au- · Cette phrase est une louange délicate adressée par l'auteur cune langue. J'ignore s'il s'en est fait des traductions depuis cette de celte notice à Louis XVI, qui étoit jeune encore quand le discussion; mais j'aurois peine à croire qu'il s'en fût fait beau- morceau parut, et qui, dès le commencement de son règne, coup : pour le fond et pour la forme, les Caractères sont peu avoit manifesté l'intention de réprimer la dilapidation des finanTraduisibles.

ces de l'État.

a Dans l'art d'écrire, comme dans tous les beaux

même populaires. On voit avec peine qu'il n'étoit des nuances qui en changent sensiblement l'effet pas éloigné de croire un peu à la magie et au sorti- principal. lége. « En cela, dit-il, chap. XIV, De quelques Usa- Il en est des tours, des figures, des liaisons de a ges, il y a un parti à trouver entre les ames phrase, comme des mots : les uns et les autres ne a crédules et les esprits forts. » Cependant il a eu peuvent représenter que des idées, des vues de l'esl'honneur d'être calomnié comme philosophe; car ce prit, et ne les représentent qu'imparfaitement. n'est pas de nos jours que ce genre de persécution a Les différentes qualités du style, comme la clarté, été inventé. La guerre que la soitise, le vice et l’lıy- l'élégance, l'énergie, la couleur, le mouvement, elc., pocrisie ont déclarée à la philosophie, est aussi an- dépendent donc essentiellement de la nature et du cienne que la philosophie même, et durera vraisem- choix des idées; de l'ordre dans lequel l'esprit les blablement autant qu'elle. « Il n'est pas permis, dispose; des rapports sensibles que l'imagination y a dit-il, de traiter quelqu'un de philosophe; ce sera altache; des sentiments enfin que l'ame y associe, et # toujours lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait du mouvement qu'elle y imprime. « plu aux hommes d'en ordonner autrement. » Mais Le grand secret de varier et de faire contraster les comment se réconciliera-t-on jamais avec celte rai- images, les formes et les mouvements du discours, son si incommode, qui, en allaquant tout ce que les suppose un goût délicat et éclairé : l'harmonie, tant hommes ont de plus cher, leurs passions et leurs ha- des mots que de la phrase , dépend de la sensibilité bitudes, voudroit les forcer à ce qui leur coûte le plus ou moins exércée de l'organe; la correction ne plus , à réfléchir et à penser par eux-ınêmes ? demande que la connoissance réfléchie de sa langue.

En lisant avec attention les Caractères de La Bruyère, il me semble qu'on est moins frappé des arts, les germes du talent sont l’æuvre de la nature; pensées que du style; les tournures et les expressions et c'est la réflexion qui les développe et les perfecparoissent avoir quelque chose de plus brillant , de lionne. plus fin, de plus inattendu, que le fond des choses Il a pu se rencontrer quelques esprits qu'un heumemes, et c'est moins l'homine de génie que le reux instinct semble avoir dispensés de toute étude, grand écrivain qu'on admire.

et qui, en s'abandonnant sans art aux mouvements Mais le mérite de grand écrivain, s'il ne suppose de leur imagination et de leur pensée, ont écrit avec pas le génie, demande une réunion des dons de l'es- grace, avec feu, avec intérêt ; mais ces dons naturels prit, aussi rare que le génie.

sont rares : ils ont des bornes et des imperfections L'art d'écrire est plus étendu que ne le pensent la très marquées , et ils n'ont jamais suffi pour produire plupart des hommes , la plupart même de ceux qui un grand écrivain. font des livres.

Je ne parle pas des anciens, chez qui l'élocution Il ne suffit pas de connoitre les propriétés des mots, étoit un art si étendu et si compliqué; je citerai Desde les disposer dans un ordre régulier, de donner préaux et Racine, Bossuet et Montesquieu , Voltaire même aux membres de la phrase une tournure sy- et Rousseau : ce n'étoit pas l'instinct qui produisoit métrique et harmonieuse; avec cela on n'est encore sous leur plume ces beautés, ces grands effets auxqu'un écrivain correct , et tout au plus élégant. quels notre langue doit tant de richesse et de perfec

Le langage n'est que l'interprète de l'ame; et c'est tion; c'est l'effet du génie sans doute, mais du génie dans une certaine association des sentiments et des éclairé par des études et des observations profondes. idées avec les mots qui en sont les signes, qu'il Quelque universelle que soit la réputation dont faut chercher le principe de toutes les propriétés du jouit La Bruyère, il paroitra peut-être hardi de le style.

placer , comme écrivain, sur la mêne ligne que les Les langues sont encore bien pauvres et bien im- grands hommes qu'on vient de citer; mais ce n'est parfaites. Il y a une infinité de nuances, de senti- qu'après avoir relu , étudié, médité ses Caracteres , ments et d'idées qui n'ont point de signes : aussi ne que j'ai été frappé de l'art prodigieux et des beautés peut-on jamais exprimer tout ce qu'on sent. D'un sans nombre qui semblent mettre cet ouvrage au rang autre côté, chaque mot n’exprime pas d'une ma- de ce qu'il y a de plus parfait dans notre langue. nière précise et abstraite une idée simple et isolée; Sans doute La Bruyère n'a ni les élans et les traits par une association secrète et rapide qui se fait dans sublimes de Bossuet; ni le nombre, l'abondance et l'esprit, un mot réveille encore des idées accessoires l'harmonie de Fénelon; ni la grace brillante et abanà l'idée principale dont il est le signe. Ainsi, par donnée de Voltaire; ni la sensibilité profonde de exemple, les mots cheval et coursier, aimer et ché- Rousseau : mais aucun d'eux ne m'a paru réunir au rir, bonheur et félicité, peuvent servir à désigner mème degré la variété, la finesse et l'originalité des le inême objet ou le inème sentiment, mais avec | forines et des tours qui étonnent dans La Bruyère.

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