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veloppemens oratoires pourraient égaler de pareils traits ? Il ne faut pas se flatter de trouver souvent, même dans La Bruyère, cette éloquence pénétrante et cette vigueur de pinceau; mais cette philosophie douce et hu. maine, on l'y trouvera toujours.

Toujours, disais-je ! Non , La Bruyère , s'il m'écoutait aujourd'hui , sentirait luimême que cet éloge a besoin d'une restriction. Il effacerait de son livre des lignes que l'expérience accuse, et que réprouve l'humanité. Comment la plume d'un philosophe , cette plume consacrée à la Morale, à la Religion sainte, à la Vertu, a-t-elle tracé l'apologie de la persécution et de l'intolérance ? Me bornerai-je à plaindre La Bruyère ? Oserai-je l'excuser ? Si je ne l'excuse pas, il me faut aussi condamner les plus grands Hommes de son siècle, les Racines, les Bossuets, et l'Académie.... Qui sans doute, l'Académie elle-même. Je n'oublie point que je parle dans son sein: mais c'est en disant la vérité que je serai digne de m'y faire entendre. Oui, l'Académie elle-même avait proposé l'éloge de cet Édit de proscription (1) que l'on appela longtems l'extinction de l'hérésie , quoique l'hé. résie existe encore ; et ce fut le-sage Fontenelle qui eut le malheur de mériter le prix. Pardonnons une erreur qui put séduire tant de bons esprits et de cours généreux. Pardonnons aussi à leur Roi, que de si nobles complices doivent sinon justifier , du moins absoudre peut-être. Et comment la vérité, toujours tremblante devant le pouvoir, se serait-elle offerte à ses yeux lorsqu'elle échappait encore aux regards de la raison et du génie ? Un des grands Écrivains de ce siècle, préservé de la contagion, moins par la supériorité de son esprit, quoiqu'il l'eût subliine, que par la bonté de son ame , qui fut plus sublime encore, un seul osa faire entendre les plaintes de l'humanité souffrante et outragée ; un seul, dis-je, et c'est sans doute assez nommer Fénelon. Que l'équitable postérité couronne de fleurs ses images ; mais qu'elle n'oublie jamais combien étaient necessaires à notre aveugle patrie ces écrits où, dans l'âge suivant, ont été développés les prin

(1) La révocation de l'édit de Nantes. Ce sujet fut proposé pour le concours de poésie.

cipes d'une philosophie tolérante , et qui nous ont éclairés sur les fautes de nos pères.

· La Bruyère parut une fois encore suivre le torrent de l'exemple, et s'abandonner à l'impulsion de son siècle : mais cette fois là du inoins c'était pour le corriger. Au moment où les esprits commençaient à s'agiter sur les chimères du Quiétisme, il comprit que l'intérêt de la Religion et de l'État conseillait de ne combattre qu'avec l'arme du ridicule ces illusions qui depuis, attaquées avec violence, et violemment défendues par l'éloquence et par la dialectique, devaient causer dans l'Église tant de scandales, à la Cour tant de divisions. C'était juger en philosophe. Cette manière de voir si juste, et dé si purės inten: tions n'ont cependant pas sauvé de l'oubli seg Dialogues sur le Quiétisme (1). Ils ont partagé le destin de tous les ouvrages que firent naître ces questions de niysticité, dans les

(1) Dialogues posthumes du sieur de La Bruyère, sur le Quiétisme. Paris, 1699. Ces Dialogues sont au nombre de neuf. Les sept premiers furent trouvés dans les papiers de La Bruyère ; Dupin qui les fit imá primer, y en ajouta deux autres.

quelles de très-grands génies ont eu le double malheur de perdre leur tems et d'oublier leur esprit. Il résulte de ces Dialogues, qui seraient encore bons à lire si les Provinciales n'existaient pas, que le philosophe La Bruyère était un savant théologien, un casuiste orthodoxe, à un peu de jansenisme près : mais on reconnaît à son style qu'il avait pour la controverse une vocation moins décidée ou moins heureuse que pour la inorale.

Celle de ses Caractères , j'ose l'affirmer encore, après l'avoir accusé d'une erreur que je pouvais dissimuler , est, à cette exception près, aussi généreuse que sévère. Mais peutêtre en éclairant l'esprit , en parlant à l'imagination, ne va-t-elle pas toujours jusqu'à émouvoir le cæur. Rarement fait-elle entendre cet accent affectueux ou passionné, que lui ont donné d'autres moralistes plus touchans, plus utiles même ; car nos sentimens ont sur nos actions plus de prise que nos maximes, et les hommes se dirigent bien moins d'après les jugemen's de leur esprit, qu'ils ne se laissent conduire aux affections de leur ame.

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Mais il est un autre point de vue sous lequel l'auteur des Caractères, considéré comme moraliste, est peut-être le plus utile, le plus réellement classique entre tous les écrivains; je veux parler de la connaissance profonde qu'un lecteur qui réfléchit doit puiser dans son ouvrage, non pas précisément de l'homme ou du coeur humain , mais des hommes qui nous entourent, et de ce monde où nous vivons.

Depuis l'apparition de cet ouvrage, il est arrivé sans doute bien des révolutions dans nos meurs. Ces Partisans dont les richesses, dont le faste et le crédit étaient sûrs d'obtenir tout, parce qu'ils pouvaient tout payer; ces Turcarets si vains encore quand Le Sage", après La Bruyère , les'a joués avec génie, ne conservent plus qu'au théâtre ce rôle pompeux et sot qu'ils avaient rempli long-tems sur une plus vaste scène. Ces casuistes dont la foule ignorante, à peine encore échappée aux verges de l'inexorable Pascal, était venu tomber sous le fouet du caustique La Bruyère; ces directeurs si nombreux, et jadis si nécessaires que notre moraliste révoque en doute si la réconciliation de deux époux peut avoir

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