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la longue comparaison , se rencontre ainsi dans Job:

« Vous verriez l'impie humecté avant le lever du soleil, et réjouir sa tige dans son jardin. Ses racines se multiplient dans un tas de pierres, et s'y affermissent; si on l'arrache de sa place , le lieu même où il était le renoncera , et lui dira: « Je ne t'ai point connu'. »

Combien cette comparaison, ou plutôt cette figure prolongée, est admirable! C'est ainsi que les méchants sont reniés par ces cours stériles, par ces tas de pierres sur lesquels, dans leur coupable prospérité, ils jettent follement leurs racines. Ces cailloux, qui prennent la parole, offrent de plus une sorte de personnification presque inconnue au poète de l'Ionie?.

Ézéchiel, prophétisant la ruine de Tyr, s’écrie : « Les vaisseaux trembleront, maintenant que vous êtes saisie de frayeur, et les îles seront épouvantées dans la mer, en

1. Job, chap. vii, v. 16, 17, 18. 2. Homère a fait pleurer le rivage de l'Hellespont.

voyant que personne nesort de vos portes '. »

Y a-t-il rien de plus effrayant que cette image? On croit voir cette ville, jadis si commerçante et si peuplée, debout encore avec ses tours et ses édifices, tandis qu'aucun être vivant ne se promène dans ses rues solitaires, ou ne passe sous ses portes désertes.

Venons aux exemples de narrations, ou nous trouverons réunis le sentiment, la description, l'image, la simplicité et l'antiquité des moeurs.

Les passages les plus fameux, les traits les plus connus et les plus admirés dans Homère, se retrouvent presque mot pour mot dans la Bible, et toujours avec une supériorité incontestable.

Ulysse est assis au festin du roi Alcinoüs ; Démodocus chante la guerre de Troie et les malheurs des Grecs.

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Αυταρ 'Οδυσσεύς , etc. 2.

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1. Ézéchiel, chap. XXVI, v, 18. 2. Odyss., liv. vir, vers 83, etc.

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Ulysse, prenant dans sa forte main un pan de son su. perbe manteau de pourpre, le uirait sur sa tête pour cacher son noble visage, et pour déroberaux Phéaciens les pleurs qui lui tombaient des yeux. Quand le chantre divin suspendait ses *yers, Ulysse essuyait ses larmes, et, prenant une coupe, il faisait des libations aux dieux. Quand Demodocus recoinmençait ses chants, et que les anciens l'excitaient à continuer (car ils étaient charmés de ses paroles ), Ulysse s'enveloppait la tête de nouveau, et recommençait à pleurer.

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Ce sont des beautés de cette nature qui, de siècle en siècle, ont assuré à Homère la première place entre les plus grands génies. Il n'y a point de honte à sa mémoire de n'avoir été vaincu dans de pareils' tableaux que par des hommes écrivant sous la dictée du Ciel. Mais vaincu, il l'est sans doute, et d'une manière qui ne laisse aucun subterfuge à la critique.

Ceux qui ont vendu Joseph, les propres frères de cet homme puissant, retournent vers lui sans le reconnaître, et lui amènent le jeune Benjamin qu'il avait demandé.

« Joseph les salua aussi en leur faisant bon visage, et il leur demanda : Votre père, ce vieillard dont vous parliez, vit-il encore, se porte-t-il bien ?

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« Ils lui répondirent : Notre père, votre serviteur, est encore en vie, et il se porte bien; et, en se baissant profondément, ils l'adorèrent.

Joseph, levant les yeux; vit Benjamin son frère, fils de Rachet sa mère, et il leur dit': Est-ce là le plus jeune de vos frères, dout vous m'aviez parlé ? Mon fils, ajoutat-il, je prie Dieu qu'il vous soit toujours favorable.

Et il se hâta de sortir, parce que ses entrailles avaient été émues en voyant son frère, et qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes ; passant donc dans une autre chambre, il pleura.

« Et après s'étre lavé le visage, il revint, et se faisant violence, dit à ses serviteurs : Servez à manger 1.»

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Voilà les larmes de Joseph en opposition à celles d'Ulysse ; voilà des beautés semblables, et cependant quelle différence de pathétique! Joseph, pleurant à la vue de ses frères ingrats, et du jeune et innocent Benjamin , cette manière de demander des nouvelles d'un père, cette adorable simplicité, ce mélange d'ainertume et de douceur, sont des choses ineffables ; les larmes en viennent aux yeux, el Pon-st still preu à pleurer comme Joseph. :

1. Genèse , chap. XLIII, *, 29 et suiv.

Ulysse , caché chez Eumée, se fait reconnaître à Télémaque; il sort de la maison du pasteur, dépouille ses haillons, et, reprenant sa beauté par un coup de la baguette de Minerve, il rentre pompeusement vêtu.

Θάβησε δέ μιν φίλος υιός, etc. 1.

vue,

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« Son fils bien-aimé l'admire, et se liâte de détourner la

dans la crainte que ce ne soit un dieu. Faisant un effort pour parler, il lui 'adresse rapidement ces mots : Étranger, tu me parais bien différent de ce que tu étais avant d'avoir ces habits, et tu n'es plus semblable à toimême. Certes, tu es quelqu'un des dieux habitants du secret Olympe; mais sois - nous favorable, nous l'offrirons des victimes sacrées et des ouvrages d'or merveilleusement travaillés.

Le divin Ulysse, pardonnant à son fils, répondit : Je ne suis point un dieu. Pourquoi me compares - tu aux dieux ? Je suis ton père, pour qui tu supportes mille maux et les violences des hommes. Il dit, et il embrasse son fils, et les larmes qui coulent le long de ses joues viennent mouiller la terre; jusqu'alors il avait eu la force de les retenir. ,

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Nous reviendrons sur cette reconnais

1.

Odyss., liv. xvi, vers 178 et suiv,

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