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fontaines, du dieu du mariage, du dieu des médecins, du dieu des marchands et des voleurs. Que leur demande-t-il ? c'est un secret entre eux et lui. M. Seippel suppose qu'il les adjure de le préserver du choléra, dont il a une peur bleue, puis de lui accorder d'heureuses digestions, des espèces sonnantes, la bienveillance des petites gueschas, les faveurs de la dame de pique japonaise et l'extermination des étrangers : « Je me suis pris parfois, ajoute M. Seippel, à regarder fixement, avec une soudaine inquiétude, ce petit homme toujours prêt à se casser en deux devant moi, avec les démonstrations d'une déférence exagérée. Et je me disais : Qu'est-ce donc en réalité que ce magot-là ? Il me semble que plus je le fréquente, moins je le connais... Ah! que je voudrais pouvoir ouvrir cela et regarder dedans ! » Il a quitté le Japon sans avoir ouvert M. Nitchipoura et pénétré son secret. Après cela est-il prouvé que M. Nitchipoura ait un secret ?

Le Japon qui rit toujours, M. Nitchipoura qui triche, håble, pérore, prie et ne sait pas pleurer avaient inquiété M. Seippel. Il s'est calmé, il s'est apaisé, il s'est rassuré en rencontrant au Caire, dans l'université musulmane de la grande mosquée El Azhar, la florissante ou la fleurie, l'Islam personnifié par un vieux cheik blanchi dans le professorat, coiffé d'un beau turban, assis sur ses talons, adossé à une colonne, tenant d'une main son Coran, de l'autre caressant sa barbe de fleuve. Ce docteur austère, grave et doux, révélait les mystères du Livre unique, source de toute science, à une jeunesse attentive, qui, accroupie à ses pieds sur les dalles du sacré parvis, buvait ses paroles et ses oracles avec autant de recueillement que dans le désert les chameaux boivent l'eau des puits. Il lisait un verset, le commentait savamment, le rapprochait du contexte, citait ses autorités, résumait les controverses, exposait les objections, les écartait par l'autorité du prophète.

Touchait-il à un point délicat, il baissait le ton, assourdissait sa voix, qui n'était plus qu'un murmure; ses yeux semblaient dire : « Écoutez-moi, c'est le fin du fin! » Et ses disciples redoublaient d'attention; on entendait voler les mouches : « O mon vieux maître, s'écrie M. Seippel, comment te remercier des bonnes heures que j'ai passées à entendre tes paroles dont je ne comprenais point le sens, mais dont la mélopée lente et grave endormait en moi les pensées inquiètes ? De ta voix, de ton geste, de ton visage aux rides paisibles se dégageait, par je ne sais quel phénomène de suggestion, une impression calmante... l'impression de la sécurité. Tes confrères européens ne sont point des gens rassurans. Ils ne sont jamais certains de ce qu'ils disent, ou ne disent jamais ce qu'il faudrait savoir pour vivre en paix. Ils nous apprennent à répéter sans cesse : Qu'est-ce que la vérité ? Mais toi, tu la tiens entre tes mains; elle est tout entière dans ton livre. »

Et voilà les impressions variées, qu'un touriste capable d'en avoir recueille abondamment le long de son chemin. Quoi qu'il en dise, M. Seippel est enchanté d'avoir fait le tour du monde; s'il affecte de rabaisser le métier de touriste au long cours, c'est qu'il veut s'en réserver le bénéfice; il crache dans le plat pour en dégoûter les autres. Ce ne sont pas seulement les curieux tels que lui qui devraient en têter. Il faut recommander les pérégrinations lointaines aux paresseux dont cet exercice dégourdira l'indolence, aux cerveaux moisis qu'il rafraichira, aux routiniers à qui les choses insolites causeront de salutaires étonnemens.

Je ne vois guère que le sceptique qui n'ait rien à gagner à se faire globe-trotter. La diversité des meurs, des coutumes, des principes de conduite, le spectacle des contradictions humaines réjouiront sa malignité. Il reviendra de son pèlerinage avec quelques doutes de plus, et il a déjà assez de souris dans son grenier; celles qu'il pourrait rapporter de chez les hommes jaunes achèveraient de manger le peu de grain qui lui reste. Tout au contraire, l'intolérant se trouvera bien d'avoir vu une fois au moins l'envers de ce globe. Il fera connaissance avec le bonze shintoïste du jardin des Bouddhas et au retour avec la barbe blanche du vieux cheik de la mosquée El Azhar. Il verra que ce cheik comme ce bonze ont soumis leur raison superbe à ce qu'ils considèrent comme une sagesse divine, et qui n'est à ses yeux qu'une ridicule extravagance. Mais après avoir constaté que très convaincus, très sûrs de leur fait, ils se servent de leurs erreurs, de leurs chimères pour vivre sagement et honnêtement, s'il n'apprend pas à se défier de ses propres certitudes, il apprendra du moins à devenir plus indulgent aux certitudes d'autrui, ce qui est la première des vertus sociales.

G. VALBERT.

REVUE DRAMATIQUE

A la Renaissance, Spiritisme, comédie en trois actes de M. Victorien Sardou.

— Au Vaudeville, la Douloureuse, comédie en quatre actes, de M. Maurice Donnay. A la Comédie-Française, la Loi de l'Homme, comédie en trois actes, de M. Paul Hervieu. — A l'Odéon, le Chemineau, drame en cinq actes, en vers, de M. Jean Richepin.

Ce mois-ci nous a apporté quatre grandes pièces, toutes remarquables par des mérites divers, et qui, nous ayant plu d'abord chacune en particulier, nous charment toutes ensemble par leur diversité même, et comme un témoignage de l'étonnante variété des esprits en ce temps de louable anarchie littéraire.

Dans Spiritisme éclate (pour la soixantième fois, ou environ, ne l'oubliez pas) cette fameuse « adresse » de M. Victorien Sardou, qui lui a valu la gloire, mais qui lui a fait tort aussi quelquefois en offusquant ses autres qualités. Voici où est, cette fois, le tour de force. D'un sujet que notre scepticisme banal et nos chétives habitudes de raillerie nous portaient à considérer comme vaudevillesque M. Sardou a su tirer. un drame. Et ce n'est pas tout. Il a su faire, sur le spiritisme, une pièce intitulée Spiritisme en effet, et que d'abondantes discussions sur le spiritisme remplissent plus qu'à moitié, mais dont l'action n'implique nullement soit la vérité, soit la fausseté, du spiritisme et où la foi spirite de l'un des personnages ne sert que d'un moyen dramatique pour procurer, en quelques minutes, le dénouement.

Mme Simone d'Aubenas, une femme de trente ans, qui n'est pas vicieuse et qui ne déteste point son brave homme de mari, mais qui s'ennuie et qui a,comme on dit, du « vague à l'âme» (quoique ce «vague ». soit, dans le fond, quelque chose de très précis), s'est éprise d'un Valaque avantageux, le beau Michaël de Stoudza. Elle doit, ce soir-là, prendre le train pour son château du Poitou, où son mari la rejoindra dans quelques jours. Elle s'en va donc à la gare avec une de ses amies, Thécla, qui est dans sa confidence, laisse Thécla partir seule, et, par des ruelles, gagne la petite maison où le Valaque l'attend.

Or, le train qu'elle devait prendre a heurté un train de marchandises chargé de pétrole. Les voyageurs ont été brûlés. Le sac à bijoux de Simone, retrouvé sur le corps de Thécla, a fait croire à M. d'Aubenas que c'était le cadavre carbonisé de sa femme. Il ramène chez lui, fou de douleur, ces restes affreux.

Simone apprend toutes ces choses le lendemain matin, chez son Valaque. Comment elle les apprend, par quels messagers savamment gradués, et avec quels éclats de surprise, de terreur, de désespoir, c'est ce que je vous laisse à penser. Mais, après qu'elle s'est tordu les bras, elle se demande ce qu'il faut faire. Se montrer à son mari, c'est lui avouer sa faute. Alors, c'est bien simple, puisqu'elle passe pour morte, elle en profitera : elle s'en ira avec son Michaël, là-bas dans sa poétique Valachie, où ils seront heureux. Mais cela ne fait point l'affaire de Michaël; car Simone officiellement morte, c'est Simone sans le sou, et ce qu'il veut, lui, c'est Simone divorcée et riche. Le rasta laisse paraitre, assez naïvement, l'ignominie de son âme, et Mme d'Aubenas lui crache son mépris à la figure.

Donc, un seul parti à prendre, elle le sent bien : tout avouer à son mari... Mais voici un bel exemple des « malices » de M. Sardou, ou, pour parler mieux, de la bravoure qu'il met à sacrifier même la plus forte vraisemblance morale aux nécessités de la fable dramatique, c'est-à-dire à notre divertissement : et c'est pourquoi nous ne lui en voulons jamais beaucoup. — Juste à ce moment-là, on entend dans la coulisse les lugubres prières des morts; et, par la fenêtre entr'ouverte, Simone voit s'avancer, derrière le cercueil où il la croit enfermée, son mari chancelant, brisé, secoué de sanglots. Nous sommes persuadés qu'elle ne pourra tenir devant ce spectacle ; que, par un invincible mouvement de tout son cœur, elle va se précipiter et crier : « Me voilà ! » Et nous avons envie de lui crier nous-mêmes : « Mais oui! Montre-toi! Tu trouveras des explications après, et, si tu n'en trouves pas, tant pis! Car la douleur de ce pauvre homme derrière cette bière, avec l'atroce vision de sa femme brûlée vive, est évidemment pire que ne sera pour lui la découverte d'une faute dont l'aveu sera déjà un sérieux commencement d'expiation. Et, d'ailleurs, tu n'es pas en état d'établir cette balance. Aie donc pitié de ce malheureux, et montre-toi, -si toutefois tu es un être de chair et de sang, et non une marionnette dont les mouvemens ne sont concertés que pour éveiller et surprendre la curiosité de la foule. » Mais Simone ne se montre point. Elle se confessera, mais plus tard, à son heure; et, pour épargner du chagrin à son mari, elle le laissera, – huit jours, quinze jours, je ne sais au juste, - en proie au plus profond désespoir et à l'obsession d'épouvantables images de mort. Raisonnement singulier; et cela, dans une circonstance où elle devrait être incapable de raisonner. C'est que M. Sardou « a son dénouement »; c'est celui-là qu'il veut, et non pas un autre. Et puisque c'est pour nous, nous le voulons aussi.

Ce dénouement est fort ingénieux. Il faut vous dire que M. d'Aubenas est un croyant du spiritisme. Stylée par un sien cousin qui s'est fait son conseiller, Simone, dans une grande salle déserte, un soir, au clair de la lune, apparaît à son mari, qui la prend pour une ombre. Elle lui confesse sa faute, et Aubenas pardonne, sans trop de peine, à celle qu'il croit morte. Et cela est très bien vu. Nous sommes très indulgens aux morts que nous aimons. Nous nous reprochons de ne pas les avoir assez aimés pendant qu'ils étaient là. Ce que nous avons senti, par eux, de doux et de bon nous parait inestimable, parce que nous ne le sentirons plus. Et, au contraire, ce qu'ils nous ont fait souffrir s'atténue comme eux-mêmes, participe de leur évanouissement : comment en vouloir à ce qui n'est qu'une ombre ? Et nous oublions le mal qu'il nous ont fait, parce que nous sommes bien sûrs qu'ils ne recommenceront pas. Ainsi, le « jamais plus » ravive les minutes heureuses que nous leur avons dues, et efface les autres; et toujours la mort embellit les disparus. Sans compter que nous plaignons les morts d'être morts, tout simplement parce que nous aimons la vie et que nous nous voyons à leur place; et c'est peut-être surtout cette grande compassion que nous avons de nous-mêmes en eux qui noie si aisément nos rancunes.

Il est donc fort naturel qu'Aubenas pardonne à sa femme morte. Simone ajoute : « Mais pardonnerais-tu à la vivante? » Et peu à peu, au son poignant de cette voix, aux sanglots, à la mimique passionnée de ce fantôme, Aubenas s'aperçoit que Simone vit; et, bien qu'elle vive, il lui pardonne, en très peu d'instans, une seconde fois. Trop vite peut-être : car, premièrement, du moment que Simone est vivante, sa faute redevient vivante comme elle, reprend aussitôt une forme concrète et lancinante, perd ce qu'elle devait d'insignifiance à l'impossibilité d'être recommencée; et, secondement, il semble difficile que l'occultiste accepte tranquillement le stratagème de la fausse apparition, et que la rancune de l'époux trahi ne s'aggrave point des susceptibilités du spirite berné. Oui, mais nous avons idée que ce brave homme nous eût alors paru quelque peu comique, et que cela nous eût

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