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pour ne songer point du tout à nous. Elle est si grande, que s'ils naviguent, assurément leurs Christophe Colomb ne sauraient manquer d'emploi. Il faut que les peuples de ce monde là ne connaissent pas seulement de réputation la centième partie des autres peuples; au lieu que dans Mercure , qui est fort petit, il sont tous voisins les uns des autres ; ils vivent familièrement ensemble et ne comptent que pour une promenade de faire le tour de leur monde. Si on ne nous voit point dans Jupiter, vous jugez bien qu'on y voit encore moins Vénus , qui est plus éloignée de lui, et encore moins Mercure , qui est et plus petit et plus éloigné. En récompense, ses habitans voient leurs quatre lunes, et Saturne avec les siennes , et Mars. Voilà assez de planètes pour embarrasser ceux d'entre eux qui sont astronomes; la nature a eu la bonté de leur cacher ce qui en reste dans l'univers.

Quoi, dit la marquise, vous comptez cela pour une grâce ? Sans doute, répondis-je : il y a dans tout ce grand tourbillon seize planètes. La nature, qui veut nous épargner la peine d'étudier tous leurs mouvemens, ne nous en montre que sept: n'est-ce pas là une assez grande faveur? Mais nous , qui n'en sentons pas le prix, nous faisons si bien , que nous attrapons les neuf autres qui avaient été cachées ; aussi en sommes-nous punis par les grands travaux que l'astronomie demande présentement.

Je vois, reprit-elle, par ce nombre de seize planètes, qu'il faut que Saturne ait cinq lunes. Il les a aussi, répliquai-je, et avec d'autant plus de justice, que comme il tourne en trente ans autour du soleil, il a des

pays où la nuit dure quinze ans, par la même raison que sur

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la terre , qui tourne en un an, il y a des nuits de six mois sous les pôles. Mais Saturne étant deux fois plus éloigné du soleil que Jupiter, et par conséquent dix fois plus que nous, ses cinq lunes, si faiblement éclairées, lui donneraient-elles assez de lumière pendant ses nuits ? Non, il a encore une ressource singulière et unique dans tout l'univers connu. C'est un grand cercle ou un grand anneau assez large qui l'environne, et qui, étant assez élevé pour être presque entièrement hors de l'ombre du corps de cette planète, réfléchit la lumière du soleil dans des lieux qui ne le voient point, et la réfléchit de plus près, et avec plus de force que toutes les cinq lunes, parce qu'il est moins élevé que la plus basse.

En vérité, dit la marquise, de l'air d'une personne qui rentrait en elle-même avec étonnement, tout cela est d'un grand ordre; il paraît bien que la nature a eu en vue les besoins de quelques êtres vivans , et que la distribution des lunes n'a pas été faite au hasard. Il n'en est tombé en partage qu'aux planètes éloignées du soleil, à la terre, à Jupiter , à Saturne; car ce n'était pas la peine d'en donner, à Vénus et à Mercure, qui ne reçoivent que trop de lumière, dont les nuits sont fort courtes, et qui les comptent apparemment pour de plus grands bienfaits de la nature que leurs jours mêmes. Mais attendez, il me semble que Mars, qui est encore plus éloigné du soleil que la terre, n'a point de lune. On ne peut pas vous le dissimuler, répondis-je; il n'en a point, et il faut qu'il ait pour ses nuits des ressources, que nous ne savons pas. Vous avez vu des phosphores, de ces matières liquides ou sèches, qui, en recevant la lumière du soleil, s'en imbibent et s'en pénètrent;

et ensuite jettent un assez grand éclat dans l'obscurité. Peut-être Mars a-t-il de grands rochers fort élevés , qui sont des phosphores naturels, et qui prennent, pendant le jour, une provision de lumière qu'ils rendent pendant la nuit. Vous ne sauriez nier que ce ne fût un spectacle assez agréable de voir tous ces rochers s'allumer de toutes parts, dès que le soleil serait couché, et faire, sans aucun art, des illuminations magnifiques, qui ne pourraient incommoder par leur chaleur. Vous savez encore qu'il y a en Amérique des oiseaux qui sont si lumineux dans les ténèbres, qu'on s'en peut servir pour lire. Que savons-nous si Mars n'a point un grand nombre de ces oiseaux , qui dès que la nuit est venue , se dispersent de tous côtés, et vont répandre un nouveau jour ?

Je ne me contente, reprit-elle, ni de vos rochers, ni de vos oiseaux. Cela ne laisserait pas d'être joli : mais puisque la nature a donné tant de lunes à Saturne et à Jupiter, c'est une marque qu'il faut des lunes. J'eusse été bien aise que tous les mondes éloignés du soleil en eussent eu, si Mars ne nous fût point venu faire une exception désagréable. Ah! vraiment, répliquai-je, si vous vous mêliez de philosophie plus que vous ne faites, il faudrait bien que vous vous accoutumassiez à voir des exceptions dans les meilleurs systèmes. Il y a toujours quelque chose qui y convient le plus juste du monde, et puis quelque chose aussi qu'on y fait convenir comme on peut, ou qu'on laisse là, si on désespère d'en pouvoir venir à bout. Usons-en de même pour Mars, puisqu'il ne nous est point favorable, et ne parlons point de lui. Nous serions bien étonnés, si nous étions dans Saturne, de voir sur nos têtes, pendant la nuit, ce grand anneau qui irait en forme de demi-cercle d'un bout à l'autre de l'horizon , et qui, nous renvoyant la lumière du soleil, ferait l'effet d'une lune continue. Et ne mettrons-nous point d'habitans dans ce grand anneau , interrompit-elle en riant? Quoique je sois d'humeur, répondis-je, à en envoyer partout assez hardiment, je vous avoue que je n'oserais en mettre là; cet anneau me parait une habitation trop

irrégulière. Pour les cinq petites lunes, on ne peut pas se dispenser de les peupler. Si cependant l'anneau n'était, comme quelques uns le soupçonnent, qu'un cercle de lunes qui se suivissent de fort près, et eussent un mouvement égal, et que les cinq petites lunes fussent cinq échappées de ce grand cercle, que de mondes dans le tourbillon de Saturne! Quoi qu'il en soit, les gens de Saturne sont assez misérables, même avec le secours de l'anneau. Il leur donne la lumière; mais quelle lumière dans l'éloignement où il est du soleil ! Le soleil même qu'ils voient cent fois plus petit que nous ne le voyons, n'est pour eux qu'une petite étoile blanche et påle, qui n'a qu'un éclat et qu'une chaleur bien faibles ; et si vous les mettiez dans nos pays les plus froids, dans le Groënland, ou dans la Laponie, vous les verriez suer à grosses gouttes, et expirer de chaud. S'ils avaient de l'eau, ce ne serait point de l'eau pour eux, mais une pierre polie, un marbre ; et l'esprit de vin, qui ne gèle jamais ici , serait dur comme nos diamants.

Vous me donnez une idée de Saturne , qui me glace, dit la marquise ; au lieu que tantôt vous m'échauffiez en me parlant de Mercure. Il faut bien , répliquai-je , que les deux mondes, qui sont aux extrémités de ce grand tourbillon , soient opposés en toutes choses.

Ainsi, reprit-elle, on est bien sage dans Saturne; car vous m'avez dit que tout le monde était fou dans Mércure. Si on n'est pas bien sage dans Saturne, repris-je , du moins, selon toutes les apparences, on y est bien flegmatique. Ce sont des gens qui ne savent ce que c'est que de rire, qui prennent toujours un jour pour répondre à la moindre question qu'on leur fait, et qui eussent trouvé Caton d'Utique trop badin et trop folâtre.

Il me vient une pensée, dit-elle. Tous les habitans de Mercure sont vifs, tous ceux de Saturné sont lents. Parmi nous, les uns sont vifs, les autres sont lents : cela ne viendrait-il point de ce que notre terre étantjustement au milieu des autres mondes, nous participons des extrémités ? Il n'y a point pour les hommes de caractère fixe et déterminé; les uns sont faits comme les habitans de Mercure, les autres comme ceux de Saturné, et nous sommes un mélange de toutes les espèces qui se trouvent dans les autres planètes. J'aime assez čette idée, repris-je : nous formons un assemblage si bizarré, qu'on pourrait croire que nous serions ramas, sés de plusieurs mondes différens. A ce compte, il est assez commode d'être ici : on y voit tous les autres mondes en abrégé.

Du moins, reprit la marquise, une commodité fort réelle qu'a notre monde par sa situation, c'est qu'il n'est, ni si chaud que celui de Mercure ou de Vénus, ni si froid que celui de Jupiter ou de Saturne. De plus, nous sommes justement dans un endroit de la terre où nous ne sentons l'excès, ni du chaud ni du froid. En vérité, si un certain philosophe rendait grâce à la nature d'être homme et non pas bête, Grec et non pas

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TOM. III.

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