Page images
PDF
EPUB

la république, et lui portent enfin le coup mortel: il n'est en fort

peu de temps non plus parlé de cette nation que des mouches de l'année passée.

Il y a dans la ville la grande et la petite robe; et la première se venge sur l'autre des dédains de la cour, et des petites humiliations qu'elle y essuie: de savoir quelles sont leurs limites, où la grande finit, et où la petite commence, ce n'est pas une chose facile. Il se trouve même un corps considérable qui refuse d'être du second ordre, et à qui l'on conteste le premier : il ne se rend pas néanmoins; il cherche au contraire, par la gravité et par la dépense, à s'égaler à la magistrature, ou ne lui cede qu'avec peine: on l'entend dire que la noblesse de son emploi, l'indépendance de sa profession, le talent de la parole, et le mérite personnel, balancent au moins les sacs de mille francs

que

le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son office.

Vous moquez-vous de rêver en carrosse, ou peut-être de vous y reposer? Vite, prenez votre livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu'à peine ces gens qui passent dans leur équipage: ils vous en croiront plus occupé; ils diront: Cet homme est laborieux, infatigable; il lit, il travaille jusque dans les rues ou sur la route : apprenez du moindre avocat qu'il faut paroître accablé d'affaires, froncer le sourcil, et rêver à rien très profondément; savoir

à propos perdre le boire et le manger, ne faire qu'apparoir dans sa maison, s'évanouir et se perdre comme un fantôme dans le sombre de son cabinet; se cacher au public, éviter le théâtre, le laisser à ceux qui ne courent aucun risque à s'y montrer, qui en ont à peine le loisir , aux Gomons, aux Duhamels.

Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et les plaisirs ont associés à quelques uns de ceux qu'on nomme à la cour de petits-maîlres: ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la gravité de la robe, et se croient dispensés par leur âge et par leur fortune d'être sages et modérés. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de pire: ils s'approprient la vanité, la mollesse, l'intempérance, le libertinage, comme si tous ces vices lui étoient dus; et, affectant ainsi un caractère éloigné de celui qu'ils ont à soutenir, ils de viennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fideles de très méchants originaux.

Un homme de robe à la ville, et le même à la cour, ce sont deux hommes. Revenu chez soi, il reprend ses moeurs, sa taille, et son visage, qu'il y avoit laissés : il n'est plus ni si embarrassé ni si bonnête.

Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusqu'à six chevaux pour allonger un équipage qui, avec un essaim de gens de livrée où ils

ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours ou à Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles mariées, avec Jason qui se ruine, et avec Thrason qui veut se marier, et qui a consigné'.

J'entends dire des Sannions, même nom, mêmes armes; la branche aînée, la branche cadette,

les cadets de la seconde branche: ceux-là portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres d'une bordure dentelée. Ils ont avec les Bourbons, sur une même couleur, un même métal; ils portent, comme eux, deux et une : ce ne sont pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent; peut-être dans leur cour trouvent-ils leurs pièces aussi honorables, et ils les ont communes avec de grands seigneurs qui en sont contents. On les voit sur les litres et sur les vitrages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur haute-justice, où ils viennent de faire pendre un homme qui méritoit le bannissement : elles s'offrent aux yeux

de toutes parts; elles sont sur les meubles et sur les serrures; elles sont semées sur les carrosses : leurs livrées ne déshonorent point leurs armoiries. Je dirois volontiers aux Sannions : Votre folie est prématurée, attendez du moins que le siécle s'achève sur votre race; ceux qui ont vu votre grand-père, qui lui ont parlé, sont vieux, et ne sauroient plus

· Déposé son argent au trésor public pour une grande charge. (La Bruyère.)

vivre long-temps: qui pourra dire comme eux: Là il étaloit, et vendoit très cher?

Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l'on dise d'eux qu'ils font une grande dépense, qu'ils n'aiment à la faire : ils font un récit long et ennuyeux d'une fête ou d'un repas qu'ils ont donné; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent fort haut celui qu'ils n'ont pas songé à perdre. Ils parlent jargon et mystère sur de certaines femmes; ils ont réciproquement cent choses plaisantes à se conter; ils ont fait depuis peu des découvertes; ils se passent les uns aux autres qu'ils sont gens à belles aventures. L'un d'eux, qui s'est couché tard à la campagne, et qui voudroit dormir, se lève matin, chausse des guêtres, endosse un habit de toile, passe un cordon où pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil; le voilà chasseur, s'il tiroit bien: il revient de nuit, mouillé et recru, sans avoir tué; il retourne à la chasse le lendemain, et il passe tout le jour à manquer des grives ou des perdrix.

Un autre, avec quelques mauvais chiens, auroit envie de dire, Ma meute: il sait un rendez-vous de chasse, il s'y trouve, il est au laisser courre; il entre dans le fort, se mêle avec les piqueurs, un cor. Il ne dit pas, comme Ménalippe : Ai-je du plaisir? il croit en avoir; il oublie lois et procédure: c'est un Hippolyte. Ménandre, qui le vit hier

il a

sur un procés qui est en ses mains, ne reconnoîtroit pas aujourd'hui son rapporteur : le voyez-vous le lendemain à sa chambre, où l'on va juger une cause grave et capitale; il se fait entourer de ses confrères, il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf de meute, comme il s'est étouffé de crier après les chiens qui étoient en défaut, ou après ceux des chasseurs qui prenoient le change, qu'il a vu donner les six chiens : l'heure presse; il achève de leur parler des abois et de la curée, et il court s'asseoir avec les autres pour juger.

Quel est l'égarement de certains particuliers qui, riches du négoce de leurs pères, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent sur les princes pour leur garde-robe et pour leur équipage, excitent, par une dépense excessive et par un faste ridicule, les traits et la raillerie de toute une ville qu'ils croient éblouir, et se ruinent ainsi à se faire moquer de soi !

Quelques uns n'ont pas même le triste avantage de répandre leurs folies plus loin que le quartier où ils habitent; c'est le seul théâtre de leur vanité. L'on ne sait point dans l'Ile qu'André brille au Marais, et qu'il y dissipe son patrimoine : du moins, s'il étoit connu dans toute la ville et dans ses faubourgs, il seroit difficile qu'entre un si grand nombre de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes choses, il ne s'en trouvât quelqu'un

« PreviousContinue »