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les voir s'opiniâtrer à cet usage, que la grace de la conversion soit attachée à ces énormes partitions : comment néanmoins seroit-on converti par de tels apôtres, si l'on ne peut qu'à peine les entendre ar. ticuler, les suivre, et ne les pas perdre de vue? Je leur demanderois volontiers qu'au milieu de leur course impétueuse ils voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu, et laisser souffler leurs auditeurs. Vains discours! paroles perdues ! Le temps des homélies n'est plus, les Basile , les Chrysostome, ne le ramèneroient pas : on passeroit en d'autres diocèses pour être hors de la portée de leur voix et de veurs familières instructions. Le commun des hommes aime les phrases et les périodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose instruit, content de décider entre un premier et ton second point, ou entre le dernier sermon et le penultième.

Il y a moins d'un siècle qu'un livre françois étoit un certain nombre de pages latines où l'on découvroit quelques lignes ou quelques mots en notre langue. Les passages, les traits et les citations n'en étoient pas demeurés là :Ovide et Catulle ache. voient de décider des mariages et des testaments, ét vencient avec les Pandectes au secours de la veuve et des pupilles. Le sacré et le profane ne se quittoiert point; ils s'étoient glissés ensemble jusques dans la chaire : S. Cyrille, Horace, S. Cy; prien, Lucrece, parloient alternativement : les poëtes étoient de l'avis de S. Augustin et de tous les Pères : on parloit latin et long-temps devant des femmes et des marguilliers, on a parlé grec : il fal. loit savoir prodigieusement pour prêcher si mal! Autre temps, autre usage : le texte est encore latin, tout le discours est françois, et d'un beau françois; l'évangile même n'est pas cité : il faut savoir aujourd'hui très-peu de chose pour bien prêcher.

L'on a enfin banni la scholastique de toutes les chaires des grandes villes , et on l'a reléguée dans les bourgs et dans les villages pour l'instruction et pour le salut du laboureur ou du vigneron.

C'est avoir de l'esprit ' que de plaire au peuple dans un sermon par un style fleuri, une morale enjouée, des figures réitérées , des traits brillants et de vives descriptions ; mais ce n'est point en avoir assez. Un meilleur esprit ? néglige ces ornements étrangers, indignes de servir à l'évangile; il prêche simplement, fortement, chrétiennement.

L'orateur 3 fait de si belles images de certains désordres, y fait entrer des circonstances si déli cates, met tant d'esprit, de tour et de raffinement dans celui qui pèche, que si je n'ai pas de pente à vouloir ressembler à ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque apôtre, avec un style plus chrétien, me dégoûte des vices dont l'on m'avoit fait une peinture si. agréable.

Un beau sermon 4 est un discours oratoire qui est dans toutes ses règles, purgé de tous ses défauts, conforme aux préceptes de l'éloquence humaine, et paré de tous les ornements de la rhétorique. Ceux qui entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule pensée ; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les énumérations où il se promène , comme dans toutes les évaluations où il se jette : ce n'est une énigme que pour le peuple.

Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre ! Les points de religion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs de conversion, y ont été traités ; quel grand effet n'a-t-il pas dû faire sur l'esprit et dans l'ame de tous les auditeurs ! Les voilà rendus ; ils en sont émus et touchés au point de résoudre dans leur coeur, sur ce sermon de Théodore, qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a prêché.

La morale douce ? et relâchée tombe avec celui qui la prêche : elle n'a rien qui réveille et qui pique la curiosité d'un homme du monde, qui craint moins qu'on ne pense une doctrine sévère, et qui l'aime même dans celui qui fait son devoir en l'annonçant. Il semble donc qu'il y ait dans l'église comme deux états qui doivent la partager : celui de dire la vérité dans toute son étendue, sans égards, sans déguisement; celui de l'écouter avidement, avec goût, avec admiration, avec éloges, et de n'en faire cependant ni pis ni mieux.

L'on peut faire ? ce reproche à l'héroïque vertu. des grands hommes, qu'elle a corrompu l'éloquence, ou du moins amolli le style de la plupart des prédicateurs : au lieu de s'unir seulement avec les peuples pour bénir le ciel de si rares présents qui en sont venus, ils ont entré en société avec les au: teurs et les poëtes; et devenus comme eux pané: gyristes, ils ont enchéri sur les épîtres dédicatoires, sur les stances et sur les prologues; ils ont changé la parole sainte en un tissu de louanges, justes à la vérité, mais mal placées, intéressées, que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point à leur caractère. On est heureux, si, à l'occasion du héros qu'ils célèbrent jusques dans le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du mystère qu'ils devoient précher : il s'en est trouvé quelques uns ' qui, ayant . assujetti le saint évangile', qui doit être commun

à tous, à la présence d'un seul auditeur , se sont vus déconcertés par des hasards qui le retenoient ailleurs, n'ont pu prononcer devant des chrétiens un discaurs chrétien qui n'étoit pas fait pour eux, et ont été suppléés par d'autres orateurs qui n'ont eu le temps que de louer Dieu dans un sermon précipité.

Théodule * a moins réussi que quelques uns de ses auditeurs ne l'appréhendoient, ils sont contents de lui et de son discours : il a mieux fait à leur gre que de charmer l'esprit et les oreilles, qui est de flatter leur jalousie.

Le métier de la parole ressemble en une chose a celui de la guerre ; il y a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide. - Si vous êtes d'une certaine qualité, et que vous ne vous sentiez point d'autre talent que celui de faire de froids discours, prêchez, faites de froids

discours : il n'y a rien de pire pour sa fortune, que d'être entièrement ignoré. Théodat a été payé de ses mauvaises phrases et de son ennuyeuse monotonie.

L'on a eu de grands évêchés par un mérite de chaire qui présentement ne vaudroit pas à son homme une simple prebende.

· Le nom de ce panegyriste semble gémir sous le poids des titres dont il est accablé ; leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont distribuées dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caractères monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique. Quand sur une si belle montre l'on a seulement essayé du personnage, et qu'on l'a un peu écouté, l'on reconnoît qu'il manque au dénombrement de ses qualités celle de mauvais prédicateur.

L'oisiveté des femmes, et l'habitude qu'ont les hommes de les courir par-tout où elles s'assemblent, donnent du nom à de froids orateurs, et soutiennent quelque temps ceux qui ont décliné.

Deyroit-il suffire : d'avoir été grand et puissant dans le monde pour être louable ou non, et, devant le saint autel et dans la chaire de la vérité, loué et célébré à ses funérailles ? N'y a-t-il point d'autre grandeur que celle qui vient de l'autorité et de la naissance ? Pourquoi n'est: il pas établi de faire publiquement le panegyrique d'un homme qui a excellé pendant sa vie dans la bonté, dans l'équité, dans la douceur, dans la fidélité, dans la piété ? Ce

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