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Comme l'avait prévu Mme Hermance, l'événement qu'on aurait voulu cacher fut bientôt ébruité. Le lendemain du bal, on avait dit que M. Fauberton était malade, et que, hormis Cascarel, personne ne le voyait. Toute la ville était allée s'inscrire à sa porte; déjà l'on s'étonnait et l'on faisait des commentaires sur cette indisposition subite. Le surlendemain, les investigations avaient commencé. Il y avait une foule de gens en observation sur la place; les plus curieux guettaient les domestiques au passage pour les interroger, et dans les cafés on ne parlait d'autre chose que de la disparition de M. le maire. Des rumeurs absurdes commençaient à circuler; on allait jusqu'à dire que M. Fauberton était mort subitement, comme un ballerino de profession, pour avoir trop dansé, et qu'on l'avait enterré secrètement dans le jardin de l'hôtel. Quatre jours plus tard, les choses en étaient au point que Mme Hermance dut se décider à recevoir quelques personnes et à leur faire part de ce qui était arrivé, en appuyant son récit du témoignage de Cascarel.

Une après-midi, M. et Mme Chapusot, le notaire Mo Chardacier, M. le premier adjoint et quelques autres personnes notables se trouvèrent ensemble à l'hôtel Fauberton. Mme Hermance était venue les recevoir dans une pièce qui précédait le grand salon, de sorte qu'il n'y aurait eu que deux portes à ouvrir pour se trouver en face de l'oncle César. Avant que les visiteurs fussent tous arrivés, Théodore vint s'asseoir derrière sa mère, et lorsque M. et Mme Chapusot entrèrent, Cascarel se trouva là, comme par hasard.

- Hélas! lui dit Mme Chapusot en larmoyant, votre pauvre maître est malade à la mort, ou bien il a perdu la tête, puisqu'il ne veut plus voir des amis tels que nous.

– Monsieur est sain de corps et d'esprit, répondit l'honnête garçon : il boit et mange bien, il raisonne parfaitement sur toutes choses; mais il y a en lui comme un ennui, un dégoût du monde qui le porte à vivre seul.

– Est-ce qu'il s'adonise comme à l'ordinaire pour vivre ainsi en face de lui-même ? demanda ironiquement Mme Chapusot.

Cascarel secoua la tête en soupirant. — Bien au contraire, répondit-il, monsieur ne prend plus aucun soin de sa personne; ses pommades et ses eaux de senteur sont au bas d'une armoire, pêle-mêle avec ses faux toupets, et il ne m'a pas permis de mettre en ordre sa toilette. Parfois cependant il range à sa manière; ce matin, par exemple, il a ouvert le bonheur-du-jour et vidé les tiroirs...

- Oh! oh! firent simultanément M. et Mme Chapusot, tandis que Me Chardacier témoignait son étonnement par un geste de tête qui dérangea l'équilibre de ses lunettes.

– Il y avait là-dedans un tas de bagatelles, poursuivit Cascarel, des paquets de lettres, des cheveux de toutes les nuances, vingt paires de bretelles pour le moins, autant de bourses et de calottes grecques, des portefeuilles, des porte-montres brodés par douzaines, et plus de cinquante portraits.

- Cinquante portraits! s'écria M. Chapusot avec stupeur.

- Plus de cinquante, répéta Cascarel; monsieur a transporté peu à peu tout cela dans la cheminée, et il y a mis le feu. Ensuite il a jeté pêle-mêle sur sa table les anneaux, les bagues à devise, les bagues en cheveux, les bagues à secret, et il m'a dit : « Prends, c'est pour toi... » J'ai encore toute cette collection-là dans ma poche.

A ces mots, il tira de son gousset plusieurs poignées d'anneaux et de bagues sans valeur.

– Il y en a pour le moins trois cents! fit Mme Chapusot d'un air indigné.

- Pardon, madame, ce chiffre me semble exagéré, observa Mo Chardacier, comme s'il s'agissait de contrôler un inventaire.

– Il y a dans tout ceci quelque chose d'inconcevable! s'écria Mme Chapusot avec intention. Quant à moi, je le déclare, le jour du bal j'ai reconnu tout d'abord que M. Fauberton n'agissait pas selon ses idées ordinaires.

- Il ne m'appartient pas de juger ses actions, répondit Mme Hermance; mais, hélas ! je ne puis m'empêcher de trouver qu'il nous a fait, à mon fils et à moi, une situation bien douloureuse.

Les larmes la gagnèrent, et elle regarda Théodore d’un air navré. Celui-ci fit un signe de tête pour la consoler, et lui baisa silencieusement les mains.

M. Chapusot prit alors la parole, et dit d'un ton d'oracle : — Ne vous affligez pas, chère madame; j'ose vous prédire que vos inquiétudes se dissiperont bientôt. Mon opinion est faite sur l'événement qui nous afflige tous, et que je crois pouvoir expliquer. C'est moi qui le premier me suis aperçu du changement que M. le maire a éprouvé au moral et au physique, changement que j'ai constaté l'autre nuit un peu avant la fin du bal. Ayant rencontré M. Fauberton face à face, je fus si frappé de sa pâleur que je lui demandai s'il était malade. Ce n'est rien, me répondit-il; j'ai les nerfs agacés!... Vous comprenez maintenant; il a des vapeurs comme les dames. C'est une maladie qui n'a jamais fait mourir personne, et dont on guérit sans médecin. Laissez donc le cher homme tranquille; ne vous inquiétez pas de lui. Un beau jour vous le verrez sortir de sa chambre rasé de frais, tout pimpant et parfumé comme à l'ordinaire, et prêt à reprendre son train de vie habituel.

– Dieu le veuille! murmura Mme Hermance. Mo Chardacier secoua la tête comme s'il ne partageait pas tout à

fait cet espoir, et prit aussitôt congé. En sortant, il fit signe à Cascarel de le suivre, et lorsqu'ils furent seuls dans l'antichambre, il lui dit : – Tu es un brave garçon, et tu connais les affaires de céans, c'est pourquoi je t'en parle. Réponds-moi sans détour : c'est M. Fauberton qui tient les cordons de la bourse; comment va-t-on faire ici actuellement?

- Je n'en sais rien, répondit Cascarel avec un soupir. Monsieur se comporte comme s'il ne savait pas qu'il y a une douzaine de personnes à nourrir dans sa maison; pourvu qu'il ait son déjeuner et son dîner, cela suffit; il ne se soucie nullement du reste.

– Sais-tu s'il a de l'argent en sa possession?

– Il en a, et même beaucoup. Pas plus tard qu'hier, il m'a dit en me montrant plusieurs sacs entassés dans sa commode : « Au premier jour, tu porteras cet argent chez Mo Chardacier en le priant de trouver un bon placement. »

— Pauvre homme! j'ai toujours sa confiance, murmura le notaire attendri; n'importe, il faut tout prévoir. Cascarel, ton maître est dans des dispositions qui me font trembler. Je sais bien qu'il existe un testament fait à double original et dans toutes les formes requises : l'une de ces pièces est entre les mains de Mme Hermance, l'autre dans mon étude; mais nous ne sommes pas pour cela à l'abri d'un testament olographe...

- J'y ai pensé, répondit Cascarel. Après ce qui arrive, il faut s'attendre à tout; mais, soyez tranquille, monsieur ne peut pas écrire, je lui ai retiré son pince-nez.

. Dès ce jour, on parla ouvertement de ce que Mme Chapusot s'obstinait à appeler les mystères de l'hôtel Fauberton. La réclusion volontaire de l'oncle César excitait au plus haut degré la curiosité publique; c'était un sujet inépuisable de conversation et de controverse. Bien qu'il n'y eût pas, comme dans les procés célèbres, des assassins en cause et des victimes qui demandaient vengeance, on suivait avec un intérêt passionné les incidens de ce drame de famille, où tous les acteurs avaient un rôle passif. Chaque jour, Cascarel donnait une espèce de bulletin verbal qui passait de bouche en bouche, et défrayait tous les entretiens dans la boutique du barbier en vogue comme dans les cafés de la grand' place. Le sujet pourtant n'était pas varié. Un jour M. Fauberton s'était levé à midi; il avait fait son déjeuner ordinaire, ensuite il s'était promené trois quarts d'heure environ, et avait fini par s'endormir au coin de son feu. A dîner, il s'était mis en colère parce que le rôti se trouvait être un peu sec. Le soir, il avait écouté la lecture de son journal avec plaisir, et dans la question d'Orient il s'était fortement prononcé contre le pacha d'Égypte. Le lendemain, il s'était encore mis en colère parce qu'un orgue de Barbarie jouait sous ses fenêtres, et il avait commandé à Cascarel de lui acheter un bonnet de soie noire. Le surlendemain, son existence avait été diversifiée par des événemens de la même importance; mais un fait dominait dans ces détails puérils : l'oncle César engraissait à vue d'æil. Les habitués de l'hôtel Fauberton s'apitoyaient jusqu'aux larmes lorsqu'ils parlaient du triste miracle qui avait fait tout à coup d'un homme si considérable, si brillant, si honoré, une espèce de maniaque, un malheureux reclus dont la captivité, quoique volontaire, n'en était pas moins horrible. Souvent arrêtés sur la grande place, ils regardaient les persiennes grises de sa chambre, qui se détachaient obliquement sur le fond sombre de la ruelle, et ils levaient les yeux au ciel en formant des veux pour que cet homme aimable par excellence fût rendu à la société dont il était l'âme, comme disaient les douairières, ses contemporaines.

Environ un mois après que César Fauberton eut ainsi disparu du monde, M. Hermance prit un grand parti : elle réforma le train de maison et congédia les domestiques. Cascarel et Marcelle restèrent seuls chargés du service; cette mesure fit une grande sensation : agir ainsi, c'était déclarer que l'on considérait la retraite de l'oncle César comme définitive. L'émotion fut générale; on supposa que Mme Hermance et son fils quitteraient l'hôtel Fauberton. M. le premier adjoint, qui dans l'espoir d'être maire provoquait la révocation de l'oncle César, vint faire ses complimens de condoléance. La bonne dame expliqua alors la situation; c'était une personne fière et sensée, elle dit simplement à M. l'adjoint: - Mon cousin est toujours dans les mêmes dispositions; sa santé n'est ni pire, ni meilleure. On ne peut rien augurer de ce qu'il fera à l'avenir; mais pour le moment il renonce à jouir de sa fortune, et laisse son revenu s'accumuler chez son notaire. J'ai dû me conformer à sa volonté. Mon fils est son héritier de droit et de choix; tant qu'il n'a pas fait un nouveau testament, nous devons le considérer comme l'usufruitier des biens qui appartiendront un jour à Théodore. Malgré le silence qu'il garde en vers nous, malgré sa dureté, nous resterons ici; c'est notre devoir et notre droit. Nos moyens d'existence sont très bornés, mais nous nous contenterons du strict nécessaire; nous nous priverons de tout s'il le faut, car jamais, jamais nous n'escompterons l'héritage de M. Fauberton!

L'adjoint alla répéter partout cette déclaration. Dès lors la réaction commença; on trouva M. Fauberton moins intéressant, et l'on ne sonna plus si souvent à la porte de l'hôtel pour demander de ses nouvelles.

Tous ces reviremens ne faisaient pas une grande impression sur ceux qui auraient dû s'en préoccuper le plus vivement, puisque leur

TOME XXII.

bonheur futur en dépendait. Théodore et la belle Camille n'avaient pas le temps de regarder en dehors d'eux-mêmes, tant l'heure présente les absorbait. Ils étaient alternativement désespérés ou ravis par une foule d'incidens insignifians pour tout autre qu'eux, et se consumaient dans les agitations d'une vie calme en apparence, mais troublée en réalité par une passion qui allait jusqu'au délire.

Dans la huitaine après le bal, Mme Hermance et Mm. Signoret avaient échangé leur carte; tout s'était borné là. Les deux amans n'avaient plus eu l'occasion de se parler, si ce n'est par signes; mais ils s'écrivaient et se voyaient de loin plusieurs fois par jour. Leur amour n'était plus un mystère; d'un bout de la ville à l'autre, grands et petits savaient que Théodore Fauberton et Mile Signoret se donnaient des rendez-vous à la messe, à la promenade, partout où ils pouvaient se rencontrer. Scipion Signoret était peut-être le seul qui ignorât cette intrigue amoureuse.'

Mme Signoret n'avait pas essayé de sermonner Camille, car elle savait que ses remontrances seraient inutiles; la pauvre femme vivait dans un continuel souci. — Hélas ! dit-elle un jour à la tante Dorothée, quel malheur que ces enfans aient pu se parler une fois et se dire qu'ils s'aiment! A présent, comment mettre fin à leur amour? Comment les empêcher de s'écrire en secret, de se voir à l'église, de se faire des signes par la fenêtre, et peut-être la nuit de se dire quelques mots à travers la porte de la rue?

- Peuh! murmura la vieille fille; la fenêtre est haute et la porte bien fermée.

— Mais à quoi peut aboutir cette inclination, si ce n'est au malheur de ma fille? s'écria en pleurant Mme Signoret. Ce jeune homme ne peut se marier maintenant; sa position lui défend même de prendre aucun engagement pour l'avenir.

– Camille est jeune, répondit la tante Dorothée; il n'y a pas péril en la demeure, comme disent les procureurs.

Mme Hermance s'inquiétait aussi pour son fils; elle ne savait comment apaiser cette âme tendre et passionnée, comment lui donner la force et le courage d'attendre longtemps peut-être le bonheur, qui un moment avait paru si prochain. Théodore était entièrement absorbé dans sa passion ; l'on aurait pu dire sans hyperbole qu'il ne respirait que pour Camille.

Le séjour des petites villes prédispose singulièrement à ce terrible mal d'amour dont quelques-uns ont perdu la vie, et un nombre plus considérable la raison; les passions ont beau jeu dans une localité de six mille âmes, où tout le monde est oisif. Les jeunes gens, ne pouvant employer leur activité ni dans les travaux intellectuels, auxquels rien ne les sollicite, ni dans les allaires, qui sont nulles autour d'eux, végètent indolemment ou bien vivent dans les régions

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