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- L'heureux mortel! disaient des ambitieux; sa fortune est assurée, il sera désormais de tous les quadrilles.

Le duc de Mortemart, amateur passionné de ballets et de comédies , qui s'extasiait au seul nom du plus mauvais acteur et qui bondissait lorsqu'on lui parlait de Baptiste , s'écria que c'élait à mourir de surprise et de plaisir.

Admirable ! prodigieux ! criait-on de tous côtés aux moindres jetés-battus de l'étranger,

Voyez! voyez ! le roi l'applaudit; messieurs, applaudis

sons,

L'inconnu termina au bruit des battemens de toutes les mains, et par un pas d'une extrême difficulté, ce quadrille à jamais mémorable. Une question unique vola aussitôt de bouche en bouche.

- Qui donc est ce jeune homine?

- C'est quelque maitre à danser envoyé d'Italie au roi, murmura un enyieux.

Non, non, répondit M. de la Rochefoucault , l'étude ne peut donner cette noblesse de maintien qu'à un homme distingué; je gagerais que ce garçon est du meilleur sang de France.

- Son nom, par pitié ! demandèrent les dames.
Je le sais, je le sais, dit M. de Villeroi, d'un air important.
Vite, son nom?
Il s'appelle Lauzun.
Lauzun ! Lauzun ! répétèrent cent voix de toutes sortes.

Lauzun! dit un duc vérifié; c'est une branche de l'ancienne et illustre famille des Caumont.

Lauzun ! c'est un cousin du maréchal de Grammont.

Mme de Valentinois, fille du maréchal, a révélé à son cousin les secrètes instructions du maître de ballets.

C'est cela ! le mystère est éclairci. Le nom de Lauzun voltigea aussitôt sur les plus jolies lèvres du monde au zéphyr des éventails. On ne parla plus que de Lauzun pendant le reste de la soirée. La nouvelle se répandit que le malencontreux Villequier s'était cassé la jambe.

Le sot! dit M. de Mortemart; il ne lui reste qu'à vendre ses charges au jeune Lauzun.

- Regardez, regardez! voilà M. de Lauzun qui danse encore une courante avec Mme de Valentinois.

Ce doit être un rusé coquin, s'il a l'esprit aussi délié que les jambes.

· Il est d'une taille fort petite.
- Oui, mais qu'elle est souple et dégagée!
- La même tournure que celle du roi, madame.

Absolument la même, madame; - plus de vivacité seulement.

- La plus jolie jambe de la cour. La plus jolie , sans contredit.

Ses cheveux sont excessivement blonds. - J'aime fort les cheveux blonds.

Voyez comme sa physionomie est fière! madame. - Fière et douce tout à la fois.

Je ne la trouve pas douce, madame. - C'est un enfant.

Dix-huit ans au plus, je gage.

- Oh ! madame, quelle petite main ! ses dents sont belles.

- Qu'il danse bien ! cette courante est des plus difficiles, savez-vous cela ?

Ce n'est après tout, dit un vieux courtisan, qu'un méchant cadet arrivé de Gascogne depuis huit jours , et je parierais gros jeu qu'il en est venu à pied.

- Il est merveilleux qu'un simple cadet de Gascogne possède à ce point les belles manières.

· La comtesse, sa cousine, est une belle danseuse , dit un passant.

Elle est bien heureuse, pensèrent les femmes sans oser le dire.

La magnifique courante , savamment exécutée , valut un nouveau triomphe au jeune Lauzun. La foule était transportée, les éloges n'eurent plus de bornes. Enfin ce qui environna le débutant d'un éclat formidable , c'est que le roi le fit appeler el daigna l'attirer pour lui parler dans l'embrasure d'une fenêtre. Un sourire charmant et plein de coquetterie, symplôme certain de l'approche du vent de la faveur, soulevait les lèvres royales. S. M. déposa sa houlette contre un volet, et passa sa main gauche dans les plis de son haut-de-chausses pastoral garni d'un vertugadin de soie rose.

Que pense-t-on de nous en Gascogne, monsieur de Lauzun ?

- Le nom de votre majesté y est béni el respecté.

- Le trône a été fort déconsidéré par sa faiblesse; mais je lui donnerai , j'espère, un éclat nouveau. Je veux retremper ma çour et m'entourer de gentilshommes dévoués. Vous resterez près de nous, monsieur de Lauzun, Votre cousin m'a demandé pour vous le commandement d'une compagnie de Becs de Corbin: je vous l'accorde. – Vos revenus sont-ils considérables ?

Ils sont fort modestes , Sire; mais je n'épargnerai rien pour soutenir le rang que votre majesté veut bien me donner.

- Je n'entends pas que votre fortune souffre des dépenses où vous entraînera votre emploi. J'y remédierai par quelque autre faveur plus lucrative. La mort de M. le cardinal met à ma disposition bien des places. Je songerai à vous. On cherche des yeux celui sur qui va tomber le fardeau des affaires. Je veux bien vous dire qu'il n'y aura plus de premier ministre , et que je règnerai seul. Ainsi faites-nous votre cour , monsieur de Lau

zun.

Cela dit, le roi reprit sa houlette, et répondit à la profonde révérence de Lauzun par un signe de tête gracieux; puis il tourna sur ses talons et rejoignit la reine.

La cour était en émoi. Que pouvait avoir dit le monarque à ce simple gentilhomme ? N'était-il pas évident que S. M. ne pouvait plus se passer de lui , qu'elle lui donnerait un portefeuille ou une surintendance, le gouvernement d'une province ou même un emploi dans la chambre?

- Quel bonheur, dirent les dames, qu'un si charmant garçon soit mis à sa place!

Les jeunes gens firent, au nouveau venu, mille avances cordiales et l'invitèrent à des parties de débauche. De vieux courtisans secouèrent leurs oreilles avec humeur en disant :

- Vous verrez qu'après le règne des éminences nous tomberons dans celui des favoris. - Mon petit cousin est lancé comme une grenade ,

s'écria M. de Grammont: Dieu sait où il s'arrêtera.

Il paraît, assura M. de Duras avec mystère, que ce jeune homme a parlé tout à l'heure au roi avec la sagesse d'un Jeannin ou d'un Molé.

- Ils ont traité les plus hautes questions politiques , dit M. de Servien.

- C'est un homme supérieur, dit l'abbé Fouquet qui n'avait jamais vu Lauzun.

M. de Mortemart paraissait au comble de ses væux. Il se tenait les flancs de plaisir, et levant les yeux d'un air exalté, il répétait sans cesse : Lauzun! Lauzun! comme on dit : Quel bonheur ! Dieu ! que je suis heureux!

Nompar de Caumont, comte de Lauzun , était délicat en apparence, et très robuste en réalité. Il avait à vingt ans l'assurance d'un homme de trente, une audace et une ambition diaboliques, un courage au-dessus de tous les dangers, un tempéra ment de feu , une facilité incroyable à prendre mille formes. Il savait également s'ouvrir les cæurs par ses manières aimables, ou écraser un ennemi sous le ridicule. Sa logique était inattaqua* ble; son génie, celui de l'intrigue et des machinations. C'était un de ces hommes exceptionnels que la nature a doués des qualités les plus brillantes , qu'elle a créés avec amour , mais dans l'ame desquels elle a placé d'insatiables désirs qui ne leur laissent point de repos: un de ces êtres dangereux, dévorés par un éternel besoin d'agitation , qui n'accordent qu'un sourire de mépris aux ames candides, et qui ne sont pas faits pour les destinées ordinaires. La postérité les maudit quelquefois; mais le poète et le philosophe les regardent avec l'admiration qu'ont les savans pour ces astres redoutables dont ils suivent la marche dans le ciel,

PAUL DE MUSSET.

ÉTUDES HISTORIQUES.

LES COMTES DE GOWRIE.

1.

Marie Stuart, fille de Jacques V et de Marie de Guise, et veuve du roi François II, venait d'épouser , le 29 juillet 1565 , Henri Stuart, lord Darnley , son cousin, fils du comte de Lennox et de lady Marguerite Douglas : elle avait alors vingt-deux ans, sept mois , quinze jours, étant née le 14 décembre 1542. Ce mariage fut contracté à la grande joie des familles alliées à la maison de Douglas , pour lesquelles c'était un nouvel honneur et une nouvelle fortune. Or, il paraît qu'indépendamment de la reine d'Angleterre, qui avait indirectement préparé ce mariage, en éloignant de Marie Stuart tous les autres prétendans, ce fut un aventurier de Piémont, David Rizzio, qui le pratiqua surtout du côté des choses domestiques et amoureuses. David était un pauvre musicien , jouant du luth et du théorbe, comme c'était l'usage en ces temps-là ; il était venu en Écosse avec la suite de l'ambassadeur de Turin, et, moitié chantant, moitié parlant, il était parvenu à supplanter auprès de Marie un secrétaire français, nommé Raulet, qu'elle avait emmené de France.David n'était pas beau pourtant ; il était petit , bossu et un peu vieux;

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