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Soit que de tes lauriers ma lyre s'entretienne,
Soit que de tes bontés je la fasse parler,
Quel rival assez vain prétendra que la sienne

Ait de quoi m'égaler ?
Le fameux Amphion,18 dont la voix nonpareille
Bâtissant une ville étonna l'univers,
Quelque bruit qu'il ait eu, n'a point fait de merveille

Que ne fassent mes vers.

5

IO

Par eux de tes beaux faits la terre sera pleine ;
Et les peuples du Nil qui les auront ouis,
Donneront de l'encens, comme ceux de la Seine,
Aux autels de Louis.

(1628.)

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CONSOLATION À MONSIEUR DU PÉRIER, GENTILHOMME D'AIX EN PROVENCE, SUR LA MORT

DE SA FILLE

Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle,

Et les tristes discours
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle

L'augmenteront toujours ?

15

Le malheur de ta fille au tombeau descendue

Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale où ta raison perdue

Ne se retrouve pas ?

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Je sais de quels appas son enfance était pleine,

Et n'ai pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine

Avecque son mépris.

25

Mais elle était du monde, où les plus belles choses

Ont le pire destin;
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin.

Puis quand ainsi serait, que selon ta prière

Elle aurait obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,

Qu'en fût-il advenu?

5

Penses-tu que plus vieille en la maison céleste

Elle eût eu plus d'accueil ?
Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste

Et les vers du cercueil ?

IO

Non, non, mon du Périer, aussitôt que la Parque

Ote l'âme du corps,
L'âge s'évanouit au deçà de la barque,

Et ne suit point les morts. .

De moi, déjà deux fois d'une pareille foudre

Je me suis vu perclus,20
Et deux fois la raison m'a si bien fait résoudre,

Qu'il ne m'en souvient plus.

15

Non qu'il me soit grief que la terre possède

Ce qui me fut si cher;
Mais en un accident qui n'a point de remède,

Il n'en faut point chercher.

20

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles ;

On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,

Et nous laisse crier.

25

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,

Est sujet à ses lois;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre

N'en défend point nos Rois.

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De murmurer contre elle et perdre patience,

Il est mal à propos;
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.

(1607.)

o

MATHURIN RÉGNIER

(1573-1613) “CONTRE MALHERBE ET SON ÉCOLE" Comment! il nous faut donc pour faire une ouvre grande, Qui de la calomnie et du temps se défende, Qui trouve quelque place entre les bons auteurs, Parler comme à Saint-Jean parlent les crocheteurs ! 21 Encore je le veux, pourvu qu'ils puissent faire

5 Que ce beau savoir entre en l'esprit du vulgaire, Et quand les crocheteurs seront poètes fameux, Alors sans me fâcher je parlerai comme eux. Pensent-ils des plus vieux offensant la mémoire, Par le mépris d'autrui s'acquérir de la gloire, Et pour quelque vieux mot étrange ou de travers, Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers? Alors qu'une oeuvre brille et d'art et de science, La verve quelquefois s'égaye 22 en la licence. Cependant leur savoir ne s'étend seulement

15 Qu'à regratter un mot douteux au jugement, Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue Épier si des vers la rime est brève ou longue, Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant; Et laissent sur le vert 23 le noble de l'ouvrage. Nul aiguillon divin n'élève leur courage; Ils rampent bassement, faibles d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, Froids à l'imaginer 24 : car s'ils font quelque chose

25 C'est proser de la rime et rimer de la prose, Que l'art lime et relime, et polit de façon Qu'elle rend à l'oreille un agréable son; Et voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase, Ils atti fent 25 leurs mots, enjolivent leur phrase, Affectent leur discours tout si relevé d'art, Et peignent leurs défauts de couleurs et de fard. Aussi je les compare à ces femmes jolies

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Qui par les affiquets 26 se rendent embellies,
Qui gentes en habits, et sades 27 en façons,
Parmi leur point coupé tendent leurs hameçons;
Dont l'æil rit mollement avec afféterie,
Et de qui le parler n'est rien que flatterie;
De rubans piolés » s'agencent proprement,
Et toute leur beauté ne git qu'en l'ornement;
Leur visage reluit de céruse et de peautre ; 29
Propres en leur coiffure, un poil ne passe l'autre.
Où " ces divins esprits, hautains et relevés,
Qui des eaux d'Hélicon $1 ont les sens abreuvés,
De verve et de fureur leur ouvrage étincelle;
De leurs vers tout divins la grâce est naturelle,
Et sont, comme l'on voit, la parfaite beauté,
Qui, contente de soi, laisse la nouveauté
Que l'art trouve au Palais 82 ou dans le blanc d'Espagne.
Rien que le naturel sa grâce n'accompagne;
Son front lavé d'eau claire éclate d'un beau teint.
De roses et de lis la nature l'a peint.
Et, laissant là Mercure 88 et toutes ses malices,
Les nonchalances sont ses plus grands artifices.

-Satire IX, A Rapin, 1606.

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LES PRÉCIEUSES ET LA PRÉCIOSITÉ

"La Préciosité” in France represents a movement in the better classes of society towards greater elegance in speech, dress and manners, and greater attention to the moral qualities that an "honnête homme" should possess. Offended by the coarse language and the moral laxity of the court of Henri IV, Madame de Rambouillet withdrew from it and founded a salon which became a brilliant rendez-vous of aristocratic society, and of distinguished men of letters. Encouraged by the success of this salon and that of its bourgeois counterpart presided over by Mlle. de Scudéry, other salons sprang up, in which refinement degenerated into the absurd affectation that Molière satirized in the Précieuses Ridicules. While the assemblies at the Hôtel de Rambouillet were of a purely social nature, they nevertheless exercised a considerable and lasting influence by bringing men of letters into contact, on an approximately equal footing with the cultivated aristocracy, by creating an interest in psychological and literary questions, and by giving to the language greater distinction and precision if less color.

“MADAME DE RAMBOUILLET ET L'HÔTEL

DE RAMBOUILLET"

Mme. de Rambouillet est fille, comme j'ai déjà dit, de feu M. le marquis de Pisani, et d'une Savelli, veuve d'un Ursins. Sa mère était une habile femme; elle eut soin de l'entretenir dans la langue italienne, afin qu'elle sût également cette langue et la française. On fit toujours cas de cette dame-là à la cour, 5 et Henri IV l'envoya, avec Mme. de Guise, surintendante de la maison de la Reine, recevoir la Reine-mère 84 à Marseille. Elle maria sa fille devant douze ans avec M. le vidame du Mans.36 Mme. de Rambouillet dit qu'elle regarda d'abord son mari, qui avait alors une fois autant d'âge 36 qu'elle, comme un 10 homme fait, et qu'elle se regarda comme une enfant, et que cela lui est toujours demeuré dans l'esprit, et l'a portée à le respecter davantage. Hors les procès,37 jamais il n'y a eu un homme plus complaisant pour sa femme. Elle m'a avoué

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