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travail. On s'occupe dans un atelier jusqu'au jour; alors on prend une pioche large et une étroite, puis on va en ordre travailler, ce qui dure quelquefois jusqu'à trois heures de l'aprèsmidi. On se rapproche ensuite du couvent, où l'on reprend le travail dans l'atelier, en attendant quatre heures et un quart, heure à laquelle sonne le dîner. En se levant de table, on va processionnellenient à l'église, en récitant le Miserere; l'on en sort en chantant le De profundis, et l'on retourne au travail dans l'atelier. Là on carde, on file, on fait du drap, et autres choses, chacun selon son talent. Tout ce dont nous nous servons doit se faire dans la maison par les mains des frères, autant que cela est possible; chacun doit gagner sa vie à la sueur de son front, faisant profession d'être pauvre, et de n'être à charge à personne, donnant au contraire l'hospitalité à gens

de tout état qui viennent nous voir ; cependant nous n'avons que deux attelages de mules, et environ deux cents brebis et quelques chèvres qui vont paître dans les montagnes'arides qui vous environ nent. Ce ne peut être que par les soins d'une providence particulière, que soixante-dix personnes vivent avec si peu de chose, sans compter une foule d'étrangers qui viennent de toutes parts , et auxquels on

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donne du pain blanc, et tout ce que nous pouvons leur donner en maigre, apprêté à l'huile ou au beurre, dont nous ne faisons pas usage. Notre pain, s'il est de froment, ne doit avoir passé qu'une fois par le crible, et la farine doit élre employée comme elle sort du moulin. Comme je suis maladroit pour filer dans l'atelier, je trie les fèves ou lentilles de nos repas. Le riz ne se trie, pas de même, et loul se mange sans autre accommodage que cuit à l'eau et au sel.

A cinq heures trois quarts, on va au cloitre lire ou prier Dieu jusqu'à six heures. Il se fait une lecture que tout le monde écoute. La lecture finie, les Pères entrent à l'église pour

dire complies. Le Père-maître , qui est un ancien moine de Sept-Fonds, distribue le travail aux frères, à mesure qu'ils entrent dans l'église; après complies, on sonne une cloche qui réunit tout le monde, pour chanter Salve Regina, ce qui dure un quart d'heure. Le chant en est très-bean, et cela seul délasse de tous les travaux de la journée; vient ensuite un demi-quart d'heure d'ado. ration. A sept heures un quart, ou dit le Sub tuum presidium; cela fait, tous les individus de la maison vont se prosterner à la file dans le cloître, et là, couchés sur la terre, comme le roi David , ils disent le Miserere dans un grand si

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lencc : cette dernière cérémonie me paraît sublime; l'homme ne me semble jamais mieux à sa place, que lorsqu'il s'humilie devant son auteur. Enfin le révérend Père-abbé se lève, et placé sur la porte de l'église, il donne l'eau bénite à tous sans exception, jusqu'au dernier des vovices. Arrivé au dortoir , on se met à genoux aux pieds de son lit, jusqu'à ce qu'on entende une petite cloche, qui est le signal pour se coucher , ce qui se fait à sept heures et denie.

Il y a ensuite une infinité de petites contradictions, qui venant sans cesse à la rencontre des habitudes, inquiètent dans les premiers jours. On ne doit jamais, par exemple, s'appuyer si l'on est assis, ni s'asseoir si on est fatigué, pour le seul fait de se reposer :

c'est
que

l'homme est né pour travailler dans ce nionde, el qu'il ne doit attendre de repos qu'arrivé au terme de son pèlerinage. On perd ainsi toute propriété sur son corps: si l'on se blesse d'une manière un peu grave, il faut s'aller accuser à genoux, tout comme lorsqu'on brise un vase de terre, et cela sans parler; il suffit de montrer le sang qui coule, ou les fragments de la chose brisée. Puis il y a le chapitre des 'fautes : ou doit s'accuser à haute voix des fautes purement matérielles; en outre, il y a souvent quelque frère qui vous proclame, en dénonçant

:

des fautes que vous avez commises par ignorance ou autrement. Je serais trop long, si je disais tout le reste.

A la vérité, le temps du carême est ce qu'il y a de plus austère ; hors de là je crois qu'on ne dine jamais plus tard que deux heures : j'ai commencé par ce temps de pénitence; j'ai fait comme les coureurs, qui s'exercent d'abord avec des souliers de plomb. Il me semble maintenant que nous menons une vie de Sybarites, et en vérité nous pouvons dire : Hélas ! que nous faisons peu de chose en comparaison de ce qu'ont fait les saints ! Quand je pense aux cntreprises des aventuriers américains, à leur

passage de la mer Atlantique à la mer du Sud, à travers l'isthme de Panama , et ce qu'ils ont dû souffrir pour se faire un chemin à travers les arbres et les ronces, qui n'avaient cessé de s'entrelacer depuis l'origine du monde, à ce qu'ils ont éprouvé dans ces vallées désertes sous les feux de l'équateur, passant de là tout à coup sur des glaciers, et tout cela par le seul désir de s'emparer de l'or des Indiens; en considérant tous ces vains efforts pour des biens trompeurs, et sachant d'ailleurs que l'espérance de ceux qui travaillent

pour Dieu ne sera pas frustrée, on

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doit s'écrier : Hélas! qne nous faisons ici-bas
peu
de chose

pour

le ciel! Nous sentons tous cette vérité, et il y a sûrement des frères qui embrasseraient toute espèce de pénitence ; mais on ne peut pas faire la moindre austérité sans une permission expresse, et elle est rarement accordée, parce qu'étant pauvres, il faut conserver ses forces pour travailler. Si quelquefois appuyé debout contre un mur, je sommeille, il y a bientôt quelque frère charitable qui me tire de ce sommeil ; je crois l'entendre me dire : « Tu te reposeras à la maison paternelle, in domum ceternitatis. » Pendant ce travail, soit au champ, soit à la maison, de temps à autre le plus ancien frappe des mains, et alors dans un grand silence pendant cinq ou six minutes, chacun peut porter ses regards vers le ciel; cela suffit pour adoucir le froid de l'hiver et les chaleurs de l'été. Il faut en être témoin pour se faire une idée du contentement, de la jubilation de tout le monde ; rien ne proure mieux le bonheur de cette vie, que ce qu'ont fait les Trappistes pour se réunir après leur expulsion de France, et la quantité de couvents de cet ordre qui se sont formés jusque dans le Canada. Ici nous sommes environ

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