Page images
PDF
EPUB
[ocr errors]

On abattit un pin pour son antiquité,
Vieux palais d'un hibou, triste et sombre retraite
De l'oiseau qu'Atropos prend pour son interprète.
Dans son tronc caverneux, et miné par le temps

Logeaient, entre autres habitants,
Force souris sans pieds, toutes rondes de graisse.
L'oiseau les nourrissait parmi des tas de blé,
Et de son bec avait leur troupeau mutilé.
Cet oiseau raisonnait, il faut qu'on le confesse.
En son temps, aux souris le compagnon chassa:
Les premières qu'il prit du logis échappées,
Pour y remédier, le drôle estropia
Tout ce qu'il prit ensuite; et leurs jambes coupées
Firent qu'il les mangeait à sa commodité,

Aujourd'hui l'une et demain l'autre.
Tout manger à la fois, l'impossibilité
S'y trouvait, joint aussi le soin de sa santé.
Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre:

Elle allait jusqu'à leur porter
Vivres et grains pour subsister.

Puis, qu’un cartésien s'obstine
A traiter ce hibou de montre et de machine!

Quel ressort lui pouvait donner
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue?

Si ce n'est pas là raisonner,
La raison m'est chose inconnue.
Voyez que d'arguments il fit:

Quand ce peuple est pris, il s'enfuit;
Donc il faut le croquer aussitôt qu'on le happe.
Tout! il est impossible. Et puis pour le besoin
N'en dois-je point garder? Donc il faut avoir soin

De le nourrir sans qu'il échappe.

20

25

30

Mais comment? Ötons-lui les pieds. Or trouvez-moi
Chose par les humains à sa fin mieux conduite!
Quel autre art de penser Aristote et sa suite

Enseignent-ils, par votre foi?

[ocr errors][merged small]

25. Le renard et les poulets d'Inde,

XII. 18
Contre les assauts d'un renard
Un arbre à des dindons servait de citadelle.
Le perfide ayant fait tout le tour de rampart,

. Et vu chacun en sentinelle,
S'écria: Quoi! ces gens se moqueront de moi!
Eux seuls seront exempts de la commune loi! .
Non, par tous les dieux! non. Il accomplit son dire.
La lune, alors luisant, semblait, contre le pire
Vouloir favoriser la dindonnière gent.
Lui, qui n'était novice au métier d'assiégeant,
Eut recours à son sac de ruses scélérates,
Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,
Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.

Arlequino n'eût exécuté

Tant de différents personnages.
Il élevait sa queue, il la faisait briller

Et cent mille autres badinages,
Pendant quoi nul dindon n'eût osé sommeiller.

Ceci n'est point une fable; et la chose, quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée. J'ai peut-être porté trop loin la prévoyance de ce hibou, car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci: mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout, dans la manière d'écrire dont je me sers. (Note de la Fontaine.)

* Personnage de la comédie italienne, fertile en ruses.

[blocks in formation]

L'enenmi les lassait en leur tenant la vue

Sur même objet toujours tendue. Les pauvres gens étant à la longue éblouis, Toujours il en tombait quelqu'un; autant de pris, Autant de mis à part: près de moitié succombe. Le compagnon les porte en son garde-manger.

Le trop d'attention qu'on a pour le danger

Fait le plus souvent qu'on y tombe.

CHAPITRE SIX

DESCARTES

1596-1650

1. Discours de la méthode (pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences, 1637)

Si ce discours semble trop long pour être lu en une fois, on le pourra distinguer en six parties; et en la première on trouvera diverses considérations touchant les sciences; en la seconde, les principales règles de la méthode que l'auteur a cherchée; en la troisième, quelques-unes de celles de la morale qu'il a tirée de cette méthode; en la quatrième, les raisons par lesquelles il prouve l'existence de Dieu et de l'âme humaine, qui sont les fondements de sa métaphysique; en la cinquième, l'ordre des questions de physique qu'il a cherchées, et particulièrement l'explication du mouvement du cour et de quelques autres difficultés qui appartiennent à la médecine, puis aussi la différence qui est entre notre âme et celle des bêtes; et en la dernière, quelles choses il croit être requises pour aller plus avant en la recherche de la nature qu'il n'a été, et quelles raisons l'ont fait écrire.

PREMIÈRE PARTIE Diverses considérations touchant les sciences Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils n'en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent; mais 5 plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on

nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes, et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que

les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos 5 pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes

choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que

des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent que fort 10 lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils

suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s'en éloignent.

Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun; même j'ai souvent 15 souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, ou l'imagination

aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi ample ou aussi présente que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci qui servent à la perfection de l'esprit,

car pour la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est la seule 20 chose qui nous rend hommes et nous distingue des bêtes,

je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun, et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes, qui disent qu'il n'y a du plus ou du moins qu'entre les acci

dents, et non point entre les formes ou natures des indi25 vidus d'une même espèce.

... Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne. Ceux qui se mêlent de

1 Termes soulignés, - en usage dans la philosophie scolastique que Descartes réussit à discréditer: formes d'une espèce=caractères essentiels; accidents d'une espèce=caractères non-essentiels.

« PreviousContinue »