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des siens, pour renforcer l'armée, dont il fut remercié; il en fut pris seulement quelque nombre qu'il accompagna luy-même, et les mena au lieu des ennemis, lesquels demeuraient dans des iouras qui sont des maisons faictes à la forme des Ponts-auChange et de Saint-Michel de Paris , assises sur le haut de gros arbres plantés en l'eau. Incontinent ils furent assiégez de nos gens et saluez de mille ou douze cents mousquets en trois heures et se défendirent valeureusement, en sorte que les flèches tombaient sur les nostres comme la pluye ou la gresle, et blessèrent quelques François et plusieurs Tapinambos; pas un toutefois n'en mourust. On leur tira quelques coups de fauconneau et despoire, et mit-on le feu à trois de leurs iouras dont soixante des leurs furent tuez, ce qui leur accreut d'avantage le désespoir , aymans mieux passer par le feu que de tomber es mains des Tapinambos , ce qui fust cause qu'on les laissa là, pour les avoir une autre fois avec douceur, beaucoup meilleure pour gagner les sauvages. Durant le combat furieux des mousquetaires, ils usèrent d'une ruse nompareille : c'est qu'ils pendirent leurs morts contre le parapet de leurs iouras, et leur ayant attaché une corde de coton aux pieds, les faisaient bransler le long des fentes : ce que voyans les François, croyaient que ce fussent des sauvages qui passassent et repassassent. »

Au milieu du bruit des mousquets et des flammes qui dévorent la ville aérienne, une Indienne fait signé qu'elle veut parler, et à l'énergie terrible de sa harangue, on comprend que des femmes guerrières ont pu peupler les forêts.

« Tous cessèrent de tirer, puis cette femme cria': Vuac-Ouassou, Vuac-Ouassou, pourquoy nous as-tu amené ces bouches de feu ( ils désignaient ainsi les Français)"pour nous ruiner et effacer de la terre ? penses-tu nous avoir au nombre de tes esclaves ? voilà les os de tes amis.... On lui fit dire par les truchemens qu'elle eust à se rendre afin de sauver le reste du feu.

Non dit-elle, jamais nous ne nous rendrons aux Tapinamhos : ils sont traistres : voilà nos chefs qui sont morts et tuez de ces bouches de feu, gens que nous ne vismes jamais. S'il faut mourir , nous mourrons volontiers avec nos grands guerriers, notre nation est grande... » : re: 16 7:45; 13:11,'. Silmin

Mais franchissons les solitudes qui séparent le Para du Maragnan, rentrons dans l'ile heureuse où sont établis les Français.

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Jusqu'à présent le père Ives d'Évreux a été historien ; nous allons entendre le voyageur, nous allons écouter ses récits pleins d'originalité et de grace, ses douces admitations, ses comparaisons ingénieuses. Avant tout, le père Ives' est 'missionnaire; s'il a quitté son couvent, c'est pour baptiser des sauvages, c'est pour leur faire comprendre les saints mystères qu'il a médités... Eh bien! cet homme a tout le génie de son apostolat; il ne peut pas savoir encore la langue des Tupis, comme plus tard il l'apprendra : ne soyez pas en peine de son éloquence religieuse, il se fera merveilleusement comprendre de ses néophyles, et pour leur expliquer les saints mystères, il n'aura qu'un regard à jeter sur les petites forêts verdoyantes qui bordent l'Océan. "

« Entre ces arbres, j'en trouve dignes d'être remarquez, dit-il, premièrement les aparituriers , qui sont arbres croissans le long de la mer et jectent de leurs rameaux des petits filets sur le sable ou entre les pierres que couvre la vaše , qui tost prennent racine, se fortifient et grossissent, et ayans eu leur stature parfaicte commencent eux-mêmes de jetler d'autres filets, qui font comme ils ont fait, en sorte que ces arbres se multiplient infiniment, chacun produisant son semblable de main en main, non de la racine comme les autres arbres, ains de leurs rameaux en quoi je ne sçay lequel des deux plus admirer, ou la succession perpétuelle de père en fils, ou la génération toute diverse d'avec le commun des végétaux.

M. Je me seryois de cette comparaison pour faire comprendre aux sauvages le mystère de l'incarnation du fils de Dieu , en leur disant que, Jésus avoit deux naissances, une d'en haut, éternelle et divine, sortant de son père sans en sortir, distingué de son père par hypostase, comme le rameau de l'apariturier avec le fil engendre de luy , un toutefois, en essence et subslarce, avec son géniteur comme le filet avec son rameau, vivant d'une mesme nourriture divine et céleste, sçavoir : l'amour du Saint-Esprit qui fait la troisième personne; l'autre d'en bas, temporelle et humaine, sorti du sein de la vierge Marie et nourri de son laiet....Ce que les sauvages concevoient extrêmement bien , et n'y trouyoient, à ce qu'ils me disoient, aucune difficulté ; argumentans ainsy : - Si Dieu a donné cette puissance aux arbres, qui n'ont point de sentiment, pourquoy luymesme n'auroit-il pas le moyen de le faire ?

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Ce vieux religieux qui a su trouver de semblables comparaisons pour rendre sensible l'idée la plus métaphysique du christianisme à des sauvages, comprend mieux les Brésiliens qu'aucun voya. geur de son époque. En général il leur est indulgent et il se plaît à tracer de leur vie intérieure des tableaux pleins d'une grace fidèle, surtout pour ceux qui ont vécu dans la cabane des Indiens. Tantôt, après vous avoir expliqué la vie active de ses chers Tapinambos, il vous peindra la paresse voluptueuse qui succede chez eux à l'agitation ; il vous montrera un de leurs guerriers se balançant dans son hamac, sous les rameaux fleuris, et aimant mieux endurer la faim plusieurs heures, que de changer un seul instant de position. A quelques pas de lui des pièces de venaison cuites à point demeuraient sur le brasier, raconte le père Ives. « Nos François affamez et délibérez de faire feste à cette table préparée, lui demandèrent d'une voix douce et amoureuse - omano chetouasap, estes-vous malade, mon compère ? Il répond qu'ouy; les François répliquèrent : Qu'avez-vous donc, qu'est-ce qui vous fait mal? Ma femme, dit-il, est dès le matin au jardin , et je n'ay encore mangé. » Ses hôtes ont beau lui représenter qu'il n'a qu'à descendre pour satisfaire son appétit, et il leur avoue qu'il ne se sent pas le courage de se lever, et pour commencer un joyeux festin , il faut qu'ils se décident à le servir. « La peine qu'ils eurent d'apporter les viandes de dessus le boucan , qui n'estoit qu'à trois pieds de là, fut le payement de leur escot.

OT?:69 19ħical9D e i Nonobstant ces perverses inclinations, ils en ont d'autres très bonnes et louables à la vertu , s'écrie aussitôt le bon missionnaire, comme s'il craignait d'avoir calomnie ses chers catechumenes. La libéralité est très grande chez eux et l'ayarice en est fort éloignée... ils gardent équité ensemble, ne se fraudent et ne se trompent... ils sont fort compationnans et se respectent l'un l'autre, spécialement les vieillards ; ils sont fort patiens en leurs misères et famines, jusques à manger de la terre, à quoy ils habituent leurs enfans, chose que j'ay veue plusieurs fois, que les petits enfans tenaient en leurs mains ane pelotte de terre, qu'ils ont en leur pays quasi comme terre sigillée , laquelle ils succoient et mangeoient ainsi que les enfans de France, les poires, les pommes, et autres fruits qu'on leur donne. »

Ce dernier trait rappelle un des faits les plus curieux que cite M. de Humboldt, et il prouve d'une manière positive qu'à l'imitation des Ottomaques de l'Orénoque, les Tupinambas se nourrissaient quelquefois de terre.

Comme le père du Tertre, qu'il précède de quelques années, et avec lequel cependant il a plus d'un rapport, le père Ives se plait surtout aux vues d'intérieur, aux détails de la vie privée: c'est comme cela qu'il aime à peindre les hommes et quelquefois les tribus. Voici une de ses anecdotes, où il essayait de prouver qu'il y avait de l'injustiee à désespérer des sauvages pour l'amélioration future de la colonie. C'est la contre-partie du récit qu'on vient de lire, le pendant au tableau que je viens de lui laisser esquisser.

« Je raconteray iey une jolie histoire. Un jour, je m'en allois visiter le grand Thion , principal des pierres vertes labaiares ; comme je fus en sa loge, et que je l'eus demandé, une de ses femmes me conduisit soubs un bel arbre, qui estoit au bout de sa loge, qui le couvroil de l'ardeur du soleil ; là-dessouz il avoit dressé son mestier pour tisser des licts de coton, et travailloit après fort soigneusement. Je m'estounay beaucoup de voir ce grandi capitaine, vieux colonel de sa nation , ennobly de plusieurs coups de mousquet , s'amuser à faire ce mestier, et je ne peus me taire que je n'en seusse la raison, espérant apprendre quelque chose de nouveau en ce spectacle si particulier. Je lui fis demander par le truchement qui estoit avec moy à quelle fin il g'amusoittà cela? Il me fit response : Les jeunes gens considèreno mes actions, et selon que je fais ils font. Si je demeurois sur mon lit, a humer le pelun, ils ne voudroient faire autre chose ; mais quand ils me voient aller au bois, la hache sur l'espaule et la serpe en main, ou qu'ils me voient travailler à 'faire des licts, ils sont honteux de ne rien faire. »

Jamais je ne fus plus satisfait, ajoute le bon religieux, et il continue, pour prouver comment ses chers sauvages « sont très aptes pour apprendre les sciences et les vertus. » Et quand il a bien discourü de toutes ces choses, sa pensée s'élève, son langage devient plus grave; il comprend aussi toute la poésie traditionnelle de ce peuple, et il la rappelle avec d'admirables paroles." « Ce qui m'estonna davantage, est qu'ils réciteront ce qui

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s'est passé d'un temps immémorial et ce seulement par la traditive: car les vieillards ont cette coustume de souvent raconter devant les jeunes gens quels furent leurs grands pères et ayeux... ils font cecy dans leurs carbets, el quelquefois en leurs loges, s'éveillans de bon matin et excitans les leurs à écouter les harangues; aussi font-ils quand ils se visitent:car s'embrassans l'un l'autre, en pleurant tendrement, ils répètent, l'un après l'autre, parole pour parole, leurs grands-pères et ayeux, et tout ce qui s'est passé en leurs siècles. »

Comme tous les missionnaires de cette époque, le père Ives précède nos naturalistes; il s'en va sur les bords de l'Océan, il contemple d'un oil curieux tous ces fruits de la mer qui brillent après la marée; il pénètre dans les grandes forêts, il y demeure des heures entières. Entre l'idée d'un sermon et son bréviaire, un insecte l'occupera; il sera tout ému du chant d'un oiseau; les ailes chatoyantes du laerte, le parfum du faux vánillier, mettront en émoi tout son amour; alors, comme le père du Tertre, si fréquemment cité par Buffon, il aura des extases d'admiration, des prévisions de science; il décrira le bruit sonore de la cigale d'Amérique, comme le pourrait faire un entomologiste de nos jours, il interrompra ses prières pour discerner une loi de la nature et pour l'expliquer avec une sainte effusion, en se dégageant presque toujours de la doo trine du maitre, quoiqu'il aime à citer Salomon, Aristote Jet Isidore.

D'ordinaire aussi ces tableaux sont complets , quoique restreints. Ce sont de véritables peintures à la Fielding; dont le cadre est resserré, mais où la nature est prise sur le fait. Laissons-lui raconter la vie furtive du singe et les ruses du jaguar, qu'il appelle l'oncé d'Amérique...? waarop 9b 3119016e si 29119 396 Généralement, le naturel des monnes de ce pays est agréa. ble. Premièrement elles s'entresuivent queue à queue ; da preu mière donnant la cadence au pas, en sorte que les suivantes mettent des pieds et des mains où la première a mis les siens. Elles font quelquefois une si grande procession, que Ponen a vu telle fois deux ou trois cens sauter les uns après les autresi Je ne veux pas dire davantage, encore que ce soit la vérité, pour n'estonner point le lecteur. Je sçay que je me suis trouvé plusieurs fois dans les bois, esquels elles avoient acoustume

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