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depuis long-temps inutilement follicitée par M. de

Voltaire.

Une partie des provinces de la France ont échappé par différentes caufes au joug de la ferme générale, ou ne l'ont porté qu'à moitié; mais les fermiers ont fouvent avancé leurs limites, enveloppé dans leurs chaînes des cantons ifolés que des priviléges féodaux avaient long-temps défendus. Ils croyaient que leur dieu Terme, comme celui des Romains, ne devait reculer jamais, et que fon premier pas en arrière ferait le préfage de la deftruction de l'empire. Leur oppofition ne pouvait balancer auprès de M. Turgot une opération jufteet bienfefante qui, fans nuire au fifc, foulageait les citoyens, épargnait des injuftices et des crimes, rappelait dans un canton dévafté, la profpérité et la paix.

Le pays de Gex fut donc affranchi, moyennant une contribution de trente mille livres; et Voltaire put écrire à fes amis, en parodiant un vers de Mithridate :

Et mes derniers regards ont vu fuir les commis.

Les édits de 1776 auraient augmenté le refpect de Voltaire pour M. Turgot fi d'avance il n'avait pas fenti fon ame et connu fon génie. Ce grandhomme d'Etat avait vu que, placé à la tête des finances dans un moment où gêné par la maffe de la dette, par les obftacles que les courtifans et le miniftre prépondérant oppofaient à toute grande réforme dans l'administration, à toute économie importante, il ne pouvait diminuer les impôts, et il voulut du moins foulager le peuple et dédommager

les propriétaires en leur rendant les droits dont un régime oppreffeur les avait privés.

Les corvées qui portaient la défolation dans les campagnes, qui forçaient le pauvre à travailler fans falaire, et enlevaient à l'agriculture les chevaux du laboureur, furent changées en un impôt payé par les feuls propriétaires. Dans toutes les villes, de ridicules corporations fefaient acheter à une partie de leurs habitans le droit de travailler; ceux qui fubfiftaient leur induftrie ou par par le commerce, étaient obligés de vivre fous la fervitude d'un certain nombre de privilégiés, ou de leur payer un tribut. Cette inftitution abfurde difparut, et le droit de faire un ufage libre de leurs bras ou de leur temps fut reftitué aux citoyens.

La liberté du commerce des grains; celle du commerce des vins; l'une gênée par des préjugés populaires, l'autre par des priviléges tyranniques, extorqués par quelques villes, fut rendue aux propriétaires; et ces lois fages devaient accélérer les progrès de la culture; et multiplier les richeffes nationales en affurant la subsistance du peuple.

Mais ces édits bienfaiteurs furent le fignal de la perte du miniftre qui avait ofé les concevoir. On fouleva contre eux les parlemens intéressés à maintenir les jurandes, fource féconde de procès lucratifs; non moins attachés au régime réglementaire qui était pour eux un moyen d'agiter l'efprit du peuple; irrités de voir porter fur les propriétaires riches le fardeau de la conftruction des chemins, fans efpérer qu'une lâche condefcendance continuât d'alléger pour eux le poids des fubfides, et furtout effrayés de la

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prépondérance que femblait acquérir un miniftre dont l'efprit populaire les menaçait de la chute de leur pouvoir.

Cette ligue fervit l'intrigue des ennemis de M. Turgot, et on vit alors combien la manière dont ils avaient rétabli les tribunaux était utile à leurs deffeins fecrets et funeftes à la nation. On apprit alors combien il eft dangereux pour un miniftre de vouloir le bien du peuple; et peut-être qu'en remontant à l'origine des événemens, on trouverait que la chute même des miniftres réellement coupables a eu pour caufe le bien qu'ils ont voulu faire, et non le mal qu'ils ont fait.

Voltaire vit dans le malheur de la France, la deftruction des efpérances qu'il avait conçues pour les progrès de la raifon humaine. Il avait cru que l'intolérance, la fuperftition, les préjugés abfurdes qui infectaient toutes les branches de la légiflation, toutes les parties de l'administration, tous les états de la fociété, difparaîtraient devant un ministre ami de la juftice, de la liberté et des lumières. Ceux qui l'ont accufé d'une baffe flatterie, ceux qui lui ont reproché avec amertume l'usage qu'il a fait, trop fouvent peut-être, de la louange pour adoucir les hommes puiffans, et les forcer à être humains et juftes, peuvent comparer ces louanges à celles qu'il donnait à M. Turgot, furtout à cette Epitre à un homme qu'il lui adressa au moment de fa difgrâce. Ils diflingueront alors l'admiration fentie de ce qui n'eft qu'un compliment; et ce qui vient de l'ame, de ce qui n'eft qu'un jeu d'imagination; ils verront que Voltaire n'a eu d'autre tort que d'avoir cru

pouvoir traiter les gens en place comme les femmes. On prodigue à toutes à peu-près les mêmes louanges et les mêmes proteftations; et le ton feul diftingue ce qu'on fent, de ce qu'on accorde à la galanterie.

Voltaire encenfant les rois, les miniftres pour les attirer à la caufe de la vérité, et Voltaire célébrant le génie et la vertu, n'a pas le même langage. Ne veut-il que louer, il prodigue les charmes de fon imagination brillante, il multiplie ces idées ingénieufes qui lui font fi familières; mais rend-il un hommage avoué par fon cœur, c'eft fon ame qui s'échappe, c'eft fa raifon profonde qui prononce. Dans fon voyage à Paris, fon admiration pour M. Turgot perçait dans tous fes difcours; c'était l'homme qu'il oppofait à ceux qui fe plaignaient à lui de la décadence de notre fiècle, c'était à lui que fon ame accordait fon refpect. Je l'ai vu se précipiter fur fes mains, les arrofer de fes larmes, les baifer malgré fes efforts, et s'écriant d'une voix entrecoupée de fanglots: Laiffez-moi baifer cette main qui a figné le falut du peuple.

Depuis long-temps Voltaire défirait de revoir fa patrie, et de jouir de fa gloire au milieu du même peuple témoin de fes premiers fuccès, et trop fouvent complice de fes envieux. M. de Villette venait d'époufer à Ferney mademoiselle de Varicour, d'une famille noble du pays de Gex, que fes parens avaient confiée à madame Denis: Voltaire les fuivit à Paris, féduit en partie par le défir de faire jouer devant lui la tragédie d'Irène qu'il venait d'achever. Le fecret avait été gardé. La haine n'avait pas eu le temps de préparer fes poifons, et l'enthoufiafme public ne lui

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permit pas de fe montrer. Une foule d'hommes, de femmes de tous les rangs, de toutes les profeffions, à qui fes vers avaient fait verfer de douces larmes, qui avaient tant de fois admiré fon génie fur la fcène et dans fes ouvrages, qui lui devaient leur inftruction, dont il avait guéri les préjugés, à qui il avait infpiré une partie de ce zèle contre le fanatifme, dont il était dévoré, brûlaient du défir de voir le grandhomme qu'ils admiraient. La jaloufie fe tut devant une gloire qu'il était impoffible d'atteindre, devant le bien qu'il avait fait aux hommes. Le miniflère, l'orgueil épifcopal furent obligés de refpecter l'idole de la nation. L'enthoufiafme avait paffe jufque dans le peuple; on s'arrêtait devant fes fenêtres; on y passait des heures entières, dans l'efpérance de le voir un moment; fa voiture forcée d'aller au pas, était entourée d'une foule nombreuse qui le béniffait et célébrait fes ouvrages,

L'académie française qui ne l'avait adopté qu'à cinquante-deux ans, lui prodigua les honneurs, et le reçut moins comme un égal que comme le fouverain de l'empire des lettres. Les enfans de ces courtifans orgueilleux qui l'avaient vu avec indignation vivre dans leur fociété fans baffeffe, et qui fe plaifaient à humilier en lui la fupériorité de l'efprit et des talens, briguaient l'honneur de lui être présentés, et de pouvoir fe vanter de l'avoir vu.

C'était au théâtre où il avait régné fi long-temps. qu'il devait attendre les plus grands honneurs. Il vint à la troisième représentation d'Irène, pièce faible, à la vérité, mais remplie de beautés, et où les rides de l'âge laiffaient voir encore l'empreinte facrée du

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