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gens de lettres, qui mesurent tout à un seul patron ; et ce patron-là, ils le portent en eux-mêmes.

XLII. Notre goût peut se perfectionner par de meilleurs principes : mais notre talent reste toujours soumis à ses qualités propres.

xliv. La nature, en formant un grand talent, ne le doue pas toujours de tous les mérites , qui appartiennent à ce genre de talent, ni même d'un parfait accord entre ceux qu'elle lui a départis.

xlv. Le titre de bon embellit les plus belles réputations : témoin Homère, Plutarque, Henri IV, Fénélon, La Fontaine.

XLVI. Le méchant est obligé d'user d'adresse, pour attaquer les réputations , solidement établies : il n'y a rien où il se compromette davantage.

XLyır. L'éloquence est née au sein de la liberté, du besoin de la gloire.

XLvu. L'éloquence n'estjamais plus imposante , que lorsqu'elle mêle les belles émo

tions de l'âme aux grandes pensées de l'ordre public.

xlix. C'est souvent méconnaître la force des choses évidentes, que de les étayer de leurs preuves.

L. Il est des écrivains, dont le talent peint le caractère ; en les lisant, on jurerait sur le fond de leur cour.

Li. La dignité de notre vie donne de l'autorité à nos écrits.

Lii. L'indépendance de la pensée n'est pleine et entière que par celle de la position.

Lui. L'endroit par lequel il est le plus commun aux gens de lettres de donner prise sur eux ; c'est une indifférence, un oubli, une sorte d'affranchissement des règles de la société.

Liv. Ce défaut a son excuse, comme sa cause , dans des occupations passionnées, qui les arrachent au train ordinaire de la vie ; dans l'ardeur de la gloire qui ne les laisse , ni à ce qui les environne, ni à euxmêmes ; dans une mobilité d'imagination, qui les domine, et les fait beaucoup plus exister dans les choses qu'ils rêvent que dans celles qu'ils ont à faire.

lv. L'honnête homme dans les jours de la calomnie; l'homme de talent dans les jours de la détraction, sont exposés à un genre de conspiration, qu'on n'a

pas encore signalée, la conspiration du silence : d'autant plus cruelle, que vous la trouvez dans vos sociétés, parmi vos proches et vos amis; d'autant plus sûre de ses effets, qu'elle ne compromet personne ; et que votre dignité est à ensevelir dans le silence cette injure du silence.

Lvi. Il est d'un beau caractère de professer pour ses rivaux une justice, qu'ils lui refusent.

LVII. En persévérant dans le courage d'une telle vengeance, on finit par se la rendre très agréable à soi-même.

Sur l'aptitude de notre talent.

1. Assurons-nous bien de l'aptitude de notre talent; il ne faut ni le méconnaitre, ni le compromettre. C'est là une des

qualités de ce bon esprit, sans lequel on s'égare dans la culture des arts, comme dans la conduite de la vie.

II. Avec cette règle, on fera moins, on aura mieux fait. On fatiguera moins la renommée; on assurera mieux sa gloire : on aura moins semé, pour recueillir davantage.

III. Les genres qui nous conviennent sont ceux où notre esprit puise le plus en lui-même ; où il n'a pas besoin de se proposer un modèle; où une encourageante

facilité entraîne ses pensées; où un intime contentement, bien différent de l'ivresse de la composition ou de la complaisance de l'amour-propre, le rassure , sans l'éblouir; où rien de bizarre ou d'ambitieux ne vient le tenter ; où ses beautés lui viennent d'inspiration; où ses défauts même choquent moins , parce qu'ils tiennent à ses beautés.

iv. On pourrait faire une longue liste des talens qui ont borné leur gloire, en sortant

de leur genre.

v. Il n'est pas d'amour-propre , qu'on ne risque d'affliger, en le louant de cette sagesse. Aussi je ne place ici cette petite morale , qu'en la sauvant de toute application particulière.

vi. Si l'on doit exceller en quelque chose, c'est dans les objets où notre âme a été sans cesse appliquée, et qui contiennent l'expérience de notre vie.

vi. J'aime surtout un livre où je sens un auteur qui a vu ce qu'il trace, et qui a conçu ses pensées à l'aspect des choses.

VIII. J'aime dans un livre un intime

тарport des idées de l'auteur avec son caractère personnel.

ix. Soit sur les choses, soit sur les personnes, je puis vous passer un jugement faux; c'est mon affaire de le redresser; mais non pas un trait vague ; alors je n'ai que l'ennui de vous lire.

x. Il est des livres où l'auteur se donne un caractère tout différent de celui amis lui connaissent : ce souvenir et ce contraste nuisent à la fois au livre et à l'auteur,

que ses

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