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Il se réjouissait à l'odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.

On servit, pour l'embarrasser,
En un vase à long col et d'étroite embouchure.
Le bec de la cigogne y pouvait bien passer;
Mais le museau du sire était d'autre mesure.
Il lui fallut à jeun retourner au logis,
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,
Serrant la queue, et portant bas l’oreille.

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris:
Attendez-vous à la pareille.

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Le chêne un jour dit au roseau:
«Vous avez bien sujet d'accuser la nature:
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;

Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,

Vous oblige à baisser la tête;
Cependant que mon front, au Caucase pareil, an
Non content d'arrêter les rayons du soleil,

Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon; tout' me semble zephyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir:
Je vous défendrais de l'orage;

Mais vous naissez le plus souvent
Șur les humides bords des royaumes du vent,

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5

La nature envers vous me semble bien injuste. in
— Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci;

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables:
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos;
Mais attendons la fin.) Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants
Que le nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

L'arbre tient bon; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts, il

Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

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9. Le lion et le rat

II. II
Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde:
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
De cette vérité deux? fables feront foi,

Tant la chose en preuves abonde.

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Entre les pattes d'un lion
Un rat sortit de terre assez à l'étourdie.
Le roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu'il était, et lụi donna la vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.

Quelqu'un aurait-il jamais cru 1 L'autre fable, La colombe et la fourmi, n'est pas donnée ici,

Qu'un lion d'un rat eût affaire?
Cependant il advint qu'au sortir des forêts

Ce lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.

Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.

10. Le coq et le renard

II. 15
Sur la branche d'un arbre était en sentinelle
Un vieux coq adroit et matois.

10 «Frère, dit un renard, adoucissant sa voix,

Nous ne sommes plus en querelle:

Paix générale cette fois.
Je viens te l'annoncer; descends, que je t'embrasse;
Ne me retarde point, de grâce:

'15 Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer. ..

Les tiens et toi pouvez vaquer
Sans nulle crainte à vos affaires:
Nous vous y servirons en frères.
Faites-en les feux? dès ce soir;
Et cependant viens recevoir

Le baiser d'amour fraternelle.
— Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais
Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle

Que celle

De cette paix; 1 Mesure de route, ordinairement de deux lieues. , ? Feux de joie,

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Et ce m'est une double joie
De la tenir de toi. Je vois deux lévriers,

Qui, je m'assure, sont courriers

Que pour ce sujet on envoie;
Ils vont vite, et seront dans un moment à nous.
Je descends; nous pourrons nous entre-baiser tous.
- Adieu, dit le renard, ma traite est longue à faire;
Nous nous réjouirons du succès de l'affaire
Une autre fois.» Le galant aussitôt

Tire ses grègues,' gagne au haut,2
Mal content de son stratagème;
Et notre vieux coq en soi-même

Se mit à rire de sa peur;
Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.

IO

11. Le meunier, son fils, et l'âne

III. I

15 ...«J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils,

L’un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits,
Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire,
Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire a

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit, 20 On lui lia les pieds, on vous le suspendit;

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre!
Le premier qui les vit de rire s'éclata:
«Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là?

i Grègues=culottes. Tirer ses grègues=relever sa culotte pour mieux courir.

2 Gagner un lieu de sûreté.

3 Cette fable est mise par La Fontaine dans la bouche de Malherbe, et le «quelque endroit» est peut-être les Facéties du Pogge.

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Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.) .
Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance;
Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler. I
L'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller,
Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure;
Il fait monter son fils, il suit, et d'aventure
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put:
«Oh là, oh, descendez, que l'on ne vous le dise,
Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise!
C'était à vous de suivre, au vieillard de monter.
— Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter.))
L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte,
Quand trois filles passant, l'une dit: «C'est grand'honte
Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,
Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage.
— Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge:
Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez.))
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.
Au bout de trente pas, une troisième troupe
Trouve encore à gloser. L'un dit: «Ces gens sont fous!
Le baudet n'en peut plus; il mourra sous leurs coups.
Hé quoi? charger ainsi cette pauvre bourrique!
N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique?
Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau. :
— Parbleu! dit le meunier, est bien fou de cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Essayons toutefois si par quelque manière
Nous en viendrons à bout.» Ils descendent tous deux.
L'âne se prélassant marche seul devant eux.

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