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Elle releva les yeux, blessée, et dit vivement :

Que pensez-vous donc de moi? - Que vous en aimez un autre, un plus riche, un bourgeois qui a su mieux que moi vous faire la cour, et qui ne vous aime

pas tant !

Il parlait presque tout haut, et, ardent à connaître son malheur, décidé à en finir, il reprit, de la même voix irritée :

Qui est-ce donc? Je veux savoir!
Le reproche s'adoucit dans le regard d'Henriette.
- Vous avez raison, dit-elle, venez.

Que lui importait, à présent, de retraverser l'avenue à côté d'Étienne Loutrel? Est-ce que ce n'était pas fini d'elle et de lui?

Venez. Sans comprendre, il l'accompagna. Ils descendirent, lentement, vers la statue au bord du rocher, là-bas. Lui, hautain, il cherchait son rival, parmi les groupes qu'elle lui désignait à voix basse, et il s'étonnait de ne rencontrer que des vieux, des femmes et des enfans.

– Voici les Goulven, disait-elle; les Menneret; Céline Maquet, la couturière, et sa sœur; le père Lusignan; les Esnault de la cour des Hervés...

Sur le passage d'Henriette, quelques-uns faisaient un signe d'amitié, mais elle oubliait de les saluer. Elle les voyait à peine, parce qu'elle avait près d'elle et pénétrant la sienne, l'âme souffrante, l'âme désespérée d'Étienne, qui se taisait. Elle n'entendait pas Marcelle Esnault dire tout tristement :

Les revoilà ensemble ! Elle arriva au pied de la statue de Sainte-Anne, sur la plus haute marche de l'escalier, assez loin des arbres pour que personne ne surprît ce qu'elle allait dire, et, à demi détournée :

- Ce sont là mes amis, Étienne; je n'en ai pas d'autres... Je sens qu'il faut que je les serve. Comment? cela m'est caché, ou à peu près... Croyez-moi si vous voulez : c'est à cause d'eux

que je ne me marierai pas. Ils m'ont appelée avant vous, et j'ai eu des chagrins qui m'ont attachée à eux. Je leur suis utile à présent. Si je les abandonnais, j'aurais un remords qui ne se guérirait pas.

Et j'accepte pour eux la peine que je me fais à moi-même, Étienne, en vous disant : « Laissez-moi libre. » Car c'est ma vie qu'ils veulent, c'est moi tout entière. Vous ne pouvez pas bien savoir ce qu'il y a entre eux et moi. Moi-même je m'y perds en y pensant. Mais regardez comme ils sont jaloux!

Sous le premier arbre, elle montrait la charrette de Marcelle Esnault. La petite avait fait tourner sa voiture du côté où Henriette était arrêtée. Elle était trop loin pour entendre, mais son extrême sensibilité d'infirme, experte à observer les choses, s'inquiétait et souffrait. Elle avait tendu ses bras sur les rebords de la charrette; la tête et le buste de l'enfant s'étaient redressés dans un effort qui était un supplice pour elle, mais elle pouvait apercevoir Henriette, et ce qu'elle pensait n'était que trop clair, car ses joues étaient sillonnées de larmes, qui tombaient une à une sur la couverture de laine tricotée.

Étienne considéra Marcelle Esnault, puis le visage exquis d'Henriette où la compassion et la peine de vivre étaient toutes deux mêlées. Et sans doute il ne comprit pas tout. Mais il devina qu'elle ne le trompait pas; qu'une puissance mystérieuse, plus forte que l'amour, mais qui ne l’excluait point, les arrachait l'un à l'autre.

Alors il faut que je vous parle. Descendons. Il descendit, et elle fit de même, jusqu'à ce qu'ils eussent disparu au-dessous du niveau de l'avenue. L'escalier était désert. Le soleil incliné rougissait les marches de granit. Henriette et le grand Étienne étaient seuls, tous deux jeunes, tous deux beaux et le cæur meurtri par l'amour. Leur secret n'avait plus de témoins que la Loire étalée à leurs pieds, les campagnes abandonnées à l’hiver, où, sur la verdure courte des prés, montaient, comme des fumées bleues, des haies de peupliers sans feuilles.

Étienne dit :
- Vous voyez là-bas, au delà des îles?

Oui, fit Henriette, c'est la prairie de Mauves.

J'ai passé là des années à vous aimer, Henriette. Elle répondit, dans un élan de tendresse qui l'empourpra :

Ah! si vous l'aviez dit quand j'étais toute jeune !

Je restais des mois sans vous voir. Mais, quand je vous avais vue, je rentrais content. Ma mère ne s'y trompait pas. Elle me disait : « Il n'y a pas de fille dans la ville de Nantes qui ait autant de cœur que celle-là. » Pauvre mère Loutrel, que vous m'avez fait de mal ! Il fallait me dire : « Elle a un caur pour tous, excepté pour toi. Elle te méprisera. Elle te renverra. Ne la regarde pas! » Mais moi, je croyais en vous parce que nous avions joué

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ensemble, et parce que vous aviez l'air heureux, quand vous veniez à la prairie de Mauves. Henriette, je pensais à vous tout le long de la Loire. Quand je n'en pouvais plus de tirer la seine, ou que les mains me gelaient en relevant mes nasses, je me disais : « C'est pour Henriette. » Quand j'avais grande envie de rester sous mes couvertures, les matins d'hiver, et que le père m'éveillait avant le jour, ma mère passait souvent après lui près de mon lit, et elle n'avait qu'à dire : « Va, mon petit, c'est ton mariage que tu gagnes. »

Henriette l'écoutait, pressée contre lui, la tête levée, ne sachant plus où elle était, ne voyant que la figure irritée d'Étienne. Elle semblait l'implorer pour qu'il se tût. Lui, ne la regardait plus.

— Écoutez encore, poursuivit-il. J'ai passé des nuits à l'affat; j'ai tendu plus de brasses de filets et de cordées qu'aucun pêcheur de Loire; j'ai transporté des batelées de légumes à Trentemoult, afin de vous donner un jour l'argent de mon travail. Maintenant, l'argent est gagné. Mais celle pour qui j'ai travaillé me méprise. Je vais partir !...

Étienne, non, ne partez pas! Restez! Oubliez-moi ! Restez pour les vôtres!

- Non pas ! Vous ne pouvez pas vous marier avec moi, mais moi non plus je ne peux pas rester. Ma mère ne me consolerait pas. Toutes les grèves de Loire me parlent de vous, à présent. Je leur en ai trop parlé. Je suis décidé. Il y a trois fils de chez nous qui naviguent déjà , et le père comptait sur moi pour exploiter la Champagne. Mais le quatrième aussi va prendre la mer, et c'est vous qui l'aurez voulu ! Il se mit à rire, de colère et de chagrin.

Ouvrez demain votre fenêtre, mademoiselle Henriette, et regardez du côté des chantiers de la Loire. Pas plus tard main, vous verrez qu'on commencera à construire une chaloupe de pêche. Elle aura nom comme vous, l’Henriette. C'est elle qui m'emmènera, le plus vite possible, loin d'ici où je souffre trop. Et jamais je ne reviendrai au pays, jamais !

Il étendit le bras vers l'ouest, où fuyait une voile blanche, sauta deux marches, descendit en courant, et se perdit derrière la falaise. Henriette répéta plusieurs fois, comme égarée elle aussi :

S’il m'avait parlé plus tôt, toute ma vie serait changée! Et dire que je le laisse aller!

que deMais elle ne le suivit pas.

Elle fixait l'ouverture éclatante du fleuve qu'il avait montrée; elle voyait déjà s'éloigner la chaloupe qui ne reviendrait jamais.

Quelques buveurs d'air du coteau de Miséri descendirent les marches, et la frôlèrent en passant. Elle sortit du rêve, remonta, et put dire en toute vérité, penchée au-dessus de Marcelle Esnault qui, cette fois, ne comprit pas :

– Jamais tu ne sauras combien j'aime aujourd'hui mon amie Marcelle.

XXVII

Les commandes affluaient chez Mme Clémence, et, pendant les semaines qui suivirent ce dimanche où elle avait dit adieu à Étienne, Henriette eut peu le temps de songer à elle-même.

A la fin de janvier, un matin, elle fut prévenue qu’Éloi Madiot l'attendait au bas de l'escalier de Mme Clémence. A peine l’eut-il aperçue qui descendait :

Figure-toi, ma petite, dit-il, Antoine...

Eh bien ? Le vieux Madiot avait l'air bouleversé. Il était essoufflé par une longue course, et parlait par saccades.

Antoine va passer en conseil de guerre !

Ah! mon Dieu! dit Henriette. J'en avais eu le pressentiment.

Moi aussi, va, sans te le dire. C'est une honte! Un Madiot, un neveu à moi en conseil de guerre! Ça va être dans les journaux!

Qu'a-t-il fait ?

J'arrive de Mauves. Étienne ne connaît pas les choses par le menu. Je ne sais que ce qu'il m'a dit. Il paraît qu'Antoine a eu une affaire avec un officier, dans une chambrée, voilà deux jours...

- Avec M. Lemarié, je parie? Elle se tenait d'une main à la rampe, penchée en avant. Il la regarda, tâchant d'éviter le péril, et de ne pas se trahir.

Oui, dit-il. Lemarié ou un autre, peu importe. C'est toujours la même chose, tu comprends? Il l'a insulté, il l'a frappé. Dans le métier, il n'y a rien de plus grave...

Mais alors, interrompit-elle, la peine? la peine?
Il la vit si anxieuse qu'il voulut revenir en arrière.

Mais, ça dépend, ma petite. – La mort, n'est-ce pas ? Ils sont si durs! La mort! Oh! mon oncle Madiot, tout de même, notre Antoine!...

Le vieux monta une marche, pris de pitié, parce qu'Henriette sanglotait; il passa le bras sur l'épaule de la jeune fille, et dit :

Non, mon enfant,... j'ai eu tort de parler trop vite... Je ne sais pas encore ce qui a eu lieu... ce n'est peut-être pas si

grave... Ne te fais pas de mal à pleurer comme ça... Bien souvent on s'en tire avec de la prison... Henriette, puisque je te dis qu'Étienne n'en sait pas plus long. Ne te désole pas... Tu es déjà assez lasse... Attendons...

Ils apprirent bientôt le peu ce qui leur restait à apprendre.

Ce n'était que trop vrai. En revenant d'un tir à la cible, Antoine, qui avait bu, était entré dans une autre chambrée que la sienne. Un caporal lui avait donné l'ordre de sortir. Le soldat l'avait injurié, puis, comme le sous-lieutenant Lemarié, arrivé au bruit, réitérait l'ordre, Antoine s'était jeté sur l'officier et l'avait frappé deux fois, à coups de pied, en criant : « Celui-là, je lui ferai son affaire! » En un instant, on s'était rendu maître de cette brute. Maintenant le procès s'instruisait, et Antoine allait être jugé à Nantes, chef-lieu de la région militaire.

L'épreuve était dure pour Henriette, mais plus encore pour le vieux Madiot.

L'ancien soldat était atteint dans sa fierté de bon serviteur du pays,

dans ce qu'il avait de cher et de tout à fait sacré, le culte de l'armée; il souffrait de penser que son nom allait être prononcé devant un conseil de guerre, et que ce serait celui d'un accusé, et bientôt d'un condamné, car la condamnation, pour lui, ne faisait pas de doute. Mais une autre inquiétude le tenait, et lui enlevait le repos et le sommeil : Antoine allait parler. Le secret serait divulgué, au grand jour d'un tribunal, étudié comme un des documens de la cause, peut-être imprimé dans les journaux, dont Éloi avait la peur superstitieuse. Car c'était certain : Antoine, pour sauver sa vie, ne pouvait essayer que d'un moyen. Les faits n'étaient pas niables. Il pouvait seulement dire : « Je n'ai pas frappé l'officier; je me suis vengé d'un homme contre lequel j'avais une haine de famille et de sang. Ces Lemarié ont été la cause de la mort de ma mère, de ma séparation d'avec Henriette, de mes opinions de révolté, de ma vie manquée. La querelle a été d'homme à homme, entre le fils d'une femme séduite et le fils du séduc

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