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Grande-Bretagne une supériorité décidée. Nous ne possédons pas , . ajoute-t-il, au même point que nos voisins le talent de narrer , et de marquer avec délicatesse toutes les nuances des caractères »..

Ainsi s'exprime un compatriote de Fielding et de Richardson. Ce qui suit fait assez voir qu'il ne mé. connait point leur mérite. Mais je suis bien sûr que Diderot l'aurait pris pour le Zoïle du grand Poète Richardson, et La Harpe pour l'Anitus du grand Philosophe Fielding.

Au risque de passer moi-même en Écosse , pour l'envieux détracteur du moraliste Marivaux, je témoignerai mon étonnement de le voir si près de Le Sage. Ce n'est point assez caractériser Gil-Blas que de louer le grand sens et la connaissance du Monde qu'il suppose: Gil-Blas est le meilleur de tous les modèles dans le genre de Romans qui tient à la Comédie. Il renferme des situations, des traits de caractère et de dialogue , un comique enfin digne quelquefois de Molière; c'est là son premier mérite, et il est grand.

Si l'énergique auteur de Turcaret transportait dans ses fictions romanesques toutes les scènes heureuses dont il aurait pu long-tems encore enrichir son théâtre si court , et dont la lecture laisse tant de regrets, l'auteur ingénieux de Marianne parut transporter au contraire, dans son théâtre si long , et qu'on abrège en ne le lisant pas , les fables trop peu comiques, dont il formait ses Romans. Il suit de là que la distance entre les deux Ecrivains a dû être beaucoup moins grande dans le Roman que dans la Comédie. Mais elle l'est assez encore pour qu'il ne soit pas permis d'établir entre eux un parallèle.

Je me souviens pourtant d'en avoir lu un bien plus extraordinaire , où l'on rapprochait sérieusement La Bruyère et Marivaux ; et un autre plus long encore entre Marivaux et Addisson, où il était beaucoup question du Spectateur français que personne ne lit en France, mais dont on cite encore de tems en tems , en Allemagne et en Angleterre, des observations pleines de finesse et quelques traits d'originalité. - Je trouve toutefois ce Spectateur bien inférieur à Marianne; et contre l'opinion commune, en avouant tout le mérite des caractères de Marianne, et sur-tout de son Climal, je placerais au moins sur la même ligne le premier volume, mais le premier volume seulement, du Paysan perverti.

Lorsqu'on veut sainement apprécier Marivaux , soit comme romancier, soit comme auteur comique, il ne faut jamais perdre de vue cette réflexion aussi fine et sur-tout aussi juste qu'aucune.de celles de Marianne et du Spectateur français : C'est avoir beaucoup desprit que d'en avoir trop, mais c'est n'en avoir pas encore assez.

Page 226. Destouches...... voulut épurer la Comédieet on l'accuse avec raison de l'avoir rendue trop . rieuse , etc.

Deux ouvrages très - distingués assurent à Destouches un rang parmi nos meilleurs comiques. Le Philosophe marié, par les mouvemens de l'action , par un caractère entièrement neuf, quoiqu'il ne joue qu'un rôle épisodique , par un dialogue piquant, et des situa

tions théâtrales; le Glorieux , par des caractères variés, quoiqu'on reproche au principal personnage des défauts de convenance ; par un comique du meilleur ton ; et plus encore , par ce caractère de dignité qu'il sut imprimer à son ouvrage, sans en bannir le comique.

Page 27. La Chaussée ..... créa, ou plutót, il renouvela, parmi nous , un genre qui tient d la Comédie par les personnages , à la Tragédie par les situations, etc.

Au moment où parut le Préjugé à la mode, on on ne manqua point de traiter La Chaussée comme un novateur. Il est certain cependant que des ouvrages cé. lèbres de l'antiquité, tels que l'Alceste d'Euripide, jugés dans toute la rigueur de nos principes littéraires , sembleraient participer à - la - fois de la nature de la Tragédie, de la Comédie, du Drame et de l'Opéra. Sans doute , on ne doit pas mêler des genres aujourd'hui si divers ; mais, pour l'intérêt de nos plaisirs, ne devonsnous pas les admettre ou les tolérer lous, en n'accordant à chacun d'eux que le degré d'estime qu'il mérite ? Le Drame, on n'en disconvient plus , est assurément fort inférieur à la Tragédie véritable, et à la bonne Comédie; mais s'il est vrai, comme on pourrait le démontrer par de glorieux exemples, que le Drame permet l'usage d'un certain nombre de beautés qui seraient hors,de place dans la Comédie, et paraîtraient au-dessous de la dignité tragique , faut-il, sans restriction, proscrire le Drame ? Cela peut sembler au moins douteux. Ce qu'il fallait proscrire, sans aucun doute, c'était le charlatanisme plaisant des successeurs de La

Chaussée Chaussée , qui l'imitaient beaucoup trop, et ne s'en croyaient pas moins inventeurs; c'étaient leurs extases , leurs ravissemens, et cette importance risible qu'ils s'efforçaient d'attacher, dans des préfaces, à leur pathétique et facétieuse philosophie; c'était sur-tout l'engouement des gens du monde pour ce genre inférieur, et alors dépravé, mais en possession, pendant quelques années , d'épuiser à-la-fois sur notre scène, la longue morale des auteurs et la patiente sensibilité du public.

Page 27. Parmi quelques pièces heureuses, qui rap.' pellent un meilleur tems, s'élevèrent sur-tout deuxchefs-d'oeuvres, l'un d'invention et de verve, l'autre de finesse et de grace , la Métromanie et le Méchant.

De toutes les bonnes Comédies jouées depuis Molière, la Métromanie est celle qui dut produire la plus vive sensation. Pour la première fois, un poète se peignait, lui-même , avec cette noblesse de cour et cet enthousiasme d'imagination qui formaient, dit-on , réellement, le caracière de l'auteur. Ce dangereux avantage d'avoir, à se peindre soi-même fut pour Piron une bonne fortune , et lui fit produire alors, ce qu'il n'a plus fait depuis, malgré tout son esprit; je veux dire, un bon ouvrage.

On admira cette rare fécondité du talent qui sut ena vironner un sujet ingrat de tant de beautés qui lui paraissaient étrangères ; tant de mouvement et d'attitudes toujours nouvelles dans les personnages , tant de surprises toujours variées pour le spectateur. Cette verve d'invention et de style, ce dialogue vif, pittoresque ; animé, cette profusion de traits saillans, cette veine in. tarissable de comique et de plaisanterie , ravirent d'abord tous les suffrages : et l'on n'examina point si ces caractères , pleins de vie et d'expression , étaient bien dans la nature ; si tant de situations, qui se succèdent avec la rapidité d'un enchantement, étaient toujours puisées dans le fond du sujet : et aujourd'hui que le tems et la réflexion ont fait connaître les défauts de la Métromanie, cette pièce n'en est pas moins regardée comme un chef-d'oeuvre, fait pour immortaliser le nom de l'auteur , en dépit même de ses autres ouvrages.

Le Méchant est encore plus remarquable , à l'envisager sous un autre aspect. C'est la plus vive peinture de ce qui s'appelait le Monde, à l'époque où il fut conçu. Cet ouvrage a moins d'éclat que la Métromanie : mais un dialogue plein d'aisance et de grace , un style pur , souple , harmonieux, et poétique avec simplicité, ces couleurs fraîches et locales, ces nuances fines et déliées avec lesquelles Gresset peignit les moeurs du tems et le masque trompeur de la bonne compagnie , ont mérité au Méchant l'honneur d'être cité avec la Métromanie , et ont rendu comme inséparables les noms de Piron et de Gresset. Nous retrouverons ailleurs le talent de cet aimable Comique , qui s'est montré dans la poésie légère , avec non moins de charme et de bonheur, mais qui n'aurait pas dû s'essayer dans la tragédie.

Page 29. Déjd vers le commencement de ce siècle , avait paru un génie inculte, il est vrai , mais fier et

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