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encore.

Ma douce amie trembloit à l'idée de m'affliger, comme à l'aspect d'un malheur.“ Je prévoyois depuis “ long-temps la décision de votre père,

m'écrivoit-elle ; je vous conjure de ne vous préparer aucun remords :

qu'il voie toujours en vous un fils “ tendre et respectueux."-Elle m'avouoit qu'elle n'avoit pas eu le courage de parler de ma mère à madame d'Estouteville, mais qu'in volontairement elle ne se sentoit plus la même pour elle.

Voilà donc encore un intérieur trou-, blé! Avant de me connoître ellesétoient heureuses......

CHAPITRE X.

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Que la vie m'est importune! et.co pendant il n'y a personne, pas même moi, que je puisse entièrement blåmer; personne que je voulusse haïr, ou dont j'aie un droit certain de me plaindre.

Avec des sentiments que je crois purs et bons, je suis malheureux. J'estime mon père comme la vertu, la morale elle-même, et il me rend malheureux. Madame d'Estouteville, qui me paroissoit si aimable, si indulgente; inadame d'Estouteville, par ses qualités, et, osé. rois-je le prononcer, par ses fautes, me rend aussi malheureux. Athénaïs, qus.

j'aime si chèrement, quand elle s'afflige je désirerois presque n'en être plus aimé: si je pouvois le craindre, je voudrois mourir...... Mourir d'amour ! combien les ames froides riroient de cette expression!

Hier, mon père parloit de places, de fortune, de distinctions; je l'écoutois, confondu qu'il put y attacher du prix. Apparemment que mon ambition, plus jeune que moi-même, est si cachée dans mon ame, que je ne devine pas encore ses jouissances.

J'aime, et mon caur ne connoît que le besoin, que le bonheur d'être aimé d'Athénaïs. Heureux par elle, sûrement alors je deviendrois sensible aux succès, à la gloire; il me faut un regard d'Athénaïs pour éclairer et ranimer mon ame.

Les jours se succèdent sans que mon père puisse me reprocher la moindre négligence dans mes devoirs envers lui, ni qu'il ait à espérer un moment de distraction dans mes sentiments pour elle.

Je sens que ma douleur pèse sur son ame. Aussi, loin de m'en servir comme d'un misérable artifice pour le toucher, j'évite de lui montrer ma peine; mais je dédaigne également de lui dissimuler mon amour.

On porte chez mon père toutes les lettres qu'on envoie à la poste. C'est un usage établi avant que je fusse au monde. Il les met lui-même dans une boîte qu'il ferme soigneusement, pour qu'en allant jusqu'à la ville voisine, on n'en égare aucune. Chaque jour je lui remets une lettre pour madame de Rieux, chaque jour aussi m'apporte une réponse. La seule différence, c'est qu'au lieu de me donner cette lettre, il la pose sur une table: il croiroit autoriser notre amour si l'écriture d'Athénaïs passoit de ses mains dans les miennes.

Comme, à chaque preuve de son éloignement pour elle, mon coeur se rat. tache à son amour, voudroit pouvoir la chérir davantage! Cependant que je souffre! Souvent je m'éloigne de mon père, pourmele représenter comme dans les premiers jours de ma jeunesse, lorsqu'ignorant les passions, je croyois, sinon à son indulgence, du moins à son désir de me rendre heureux. Quelque fois j'aurois besoin qu'Athénaïs osât se plaindre de lui pour me raccoutumer à le défendre; mais Athénaïs respecte

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