Page images
PDF
EPUB

ces gens-là, et surtout les fleurs ne sont pas respopsables , mait, et a obtenu plusieurs fleurs qui ont pris une place de leurs défauts et de leurs ridicules, qui leur sont com | distinguée dans les plates-bandes des amateurs. muns avec les amateurs de tableaux, avec les amateurs de Ce n'est pas une petite affaire que de semer des tulipes, livres, avec les amateurs de médailles, c'est-à-dire que ce n'est qu'au bout de deux ou trois ans que fleurit pour ces défauts et ces ridicules appartiennent aux collection la première fois une tulipe de semis. Cette tulipe fleurit neurs; ils témoignent en général plus d'amour de soi d'abord presque toujours d'une seule couleur ou du moins même et de haine des autres que d'amour des fleurs, des de plusieurs nuances brouillées et confuses qui se séparent livres, des médailles, etc.

et se mettent en ordre d'année en année. Il faut quelqueLe bonheur pour ces gens-là consiste non pas dans le fois quinze ans pour qu'une tulipe ait dit son dernier mot. plaisir de voir, mais dans le plaisir de posséder, et ce C'est ici le lieu d'expliquer les conditions que les amaplaisir de posséder consiste surtout dans le plaisir de ce teurs ont imposées aux tulipes et qu'elles doivent remplir, que les autres ne possèdent pas : très-mauvais, très-laid, sous peine de se voir exclues des plates-bandes qui se très-égoïste, très-misérable sentiment, puni par le ridi respectent, quelque chose comme la bonne société ou le cule, et dont les fleurs ne peuvent pas être responsables. grand monde.

Un homme apprend qu'un propriétaire de Harlem pos Une tulipe doit avoir sa tige droite et ferme. La fleur sède une tulipe pareille à sa fameuse « dot de ma fille.) doit être précisément d'un cinquième plus haute que large; Il se présente chez le possesseur de la tulipe ; il demande les pétales doivent être arrondis. La tulipe doit présenter å la voir, l'examine attentivement, la reconnaît pour au moins deux couleurs bien distinctes sur un fond identique à la sienne. Il veut l'acheter; il en offre mille, blanc pur (autrefois le fond pouvait être jaune, il n'en a deux mille, trois mille florins; il l'obtient à ce prix, plus le droit aujourd'hui). Ainsi ces belles tulipes jaunes prend l'oignon, l'écrase et dit: -A présent la mienne est unicolores sont mises sans pitié à la porte des jardins. Il unique!

en est de même de la tulipe rouge , qui, par une trèsCet homme-là n'aime pas les fleurs, il hait les hommes. charmante harmonie, a la forme de la flamme, comme

Il règne souvent en France des vents qui soufflent tour elle en a la couleur. Elle est chassée deux fois, 1° comme à tour des divers points de l'horizon et font tourner à la unicolore; 2° comme pointue. fois toutes les têtes; c'est ce qu'on appelle les modes.

Il en est de même d'une petite tulipe ravissante, blanIl y a eu la mode des tulipes, comme il y a eu la che et rose, qui est sauvage comme la tuliposrouge, au mode des kaleidoscopes, comme il y a eu la mode des pays que j'habite aujourd'hui. bilboquets. La mode des tulipes n'a pas de rapport avec (Il y a en horticulture des puristes et des bégueules). le goût des fleurs plus que la mode du bilboquet. C'est Méhul semait donc des tulipes; je tiens le fait de mon un cratère qui s'ouvre au cerveau humain, une érup cher père, qui a eu le bonheur de le connaître ainsi que tion de folie, qui empêche le cerveau d'éclater. La folie Grétry. particulière de chacun prend la couleur de la manie ré

Il avait rencontré un tulipier ardent, violent, terrible, gnante, comme il arrive en temps d'épidémie, où toute

appelé Pirolle. Déjà le père de Pirolle avait semé des tumaladie prend le caractère de l'épidémie ; mais où en lipes, et avait laissé à son fils un patrimoine d'oignons, même temps le tempérament de chacun modifie les symp des tulipes estimées soixante mille francs. Les tulipes, tômes de l'épidémie.

comme les pierreries, ont plusieurs inconvénients quand Quand la manie régnante est aux fleurs, l'égoïste y met ils composent la fortune de leurs possesseurs. Supposons son égoïsme, l'avare son avariee.

que vous êtes maître du Régent, du Sancy ou de la MonLe minutieux, le puéril s'y mêlent dans les proportions tagne de lumière, ou de tout autre diamant célèbre, auoù ils se trouvent dans l'esprit du malade.

thentique, coté; on vous dit : - Celui-ci vaut dix milJe tenais à faire mes réserves à l'égard des fleurs et du lions, tel autre quatre, et celui-là cing. goût des fleurs, que je maintiens être un goût noble, élevé,

Mais si vous avez besoin d'argent, à qui irez-vous dehonnête, intelligent, dans un chapitre où j'ai à parler des mander quatre, cinq ou dix millions? Prenez la Montulipes, parce que ces fleurs ont servi et servent encore tagne de lumière » et allez-vous-en déjeuner dans le prede prétexte à certaines extravagances que j'ai à raconter. mier café venu. Déjeunez et demandez la carte. La carte Heureuses les époques où la folie régnante s'applique

se monte à quatre francs cinquante centimes; vous donaux tulipes!

nez la Montagne de lumière au garçon, et vous attendez Les tulipes ont été un peu atteintes dans la considera

qu'il vous apporte la monnaie de la Montagne de lumière, tion qui leur est due par les folies auxquelles elles ont

à savoir neuf millions neuf cent mille neuf cent quatreservi de prétexte ( petites folies, du reste, ainsi que je l'ai

vingt-quinze francs cinquante centimes. établi, en comparaison de celles que nous avons vu faire

De même, quand on a pour soixante mille francs d'oipour d'autres objets plus indignes). Cependant, il fant

gnons de tulipes, on ne peut demander la monnaie du dire à leur louange que les tulipes ne se sont pas compro

« Vandaël » ou du « pourpre incomparable. » mises dans la politique, comme ont fait en France le lis, On ne trouve pas à vendre pour soixante mille francs de la violette, la couronne impériale, de 1802 à 1820, comme tulipes du jour au lendemain. Et puis Pirolle ne les aurait la rose blanche et la rose rouge en Angleterre, au quin pas vendues; il savait qu'il avait là soixante mille francs. torzième siècle.

Chaque année des caïeux venaient entourer les oignons, La plus ancienne mention que je connaisse de la manie c'est-à-dire que les louis engendraient des pièces de cent des tulipes est dans Tallemant des Réaux. En parlant

sous. Pirolle attendit à avoir à son compte pour cent trente de Mile de Scuderi, il dit : « Elle gagnait assez d'argent

inille francs de tulipes, prix coté au catalogue des amapar ses ouvrages, mais son frère ruinait elle et lui en teurs, pour savoir qu'il était ruiné, ou plutôt pour se tulipes. »

ruiner lui-même. Méhul, le charmant musicien , l'auteur d'Euphrosine La tulipe, je l'ai dit, a toujours dédaigné la politique, et Conradin, etc., l'auteur de la belle mélodie du Chant Que lui font les révolutions des Etats, les querelles des du départ, était très-passionné pour les tulipes. Il en se- ' peuples et des rois? Elle a assez d'importance pour avoir

ses révolutions à elle et ses guerres intestines. Jusque-là on avait semé, récolté, cultivé, vendu, acheté, admiré, envié des tulipes dont les riches panachures étaient brodées, soit sur fonds jaunes, soit sur fonds blancs, sur or ou sur argent.

Quelques jeunes tulipiers commencèrent dans l'intimité à parler légèrement des fonds jaunes. Les anciens les réprimandèrent un peu durement.

Trop de sévérité rendurcit un caur fier, Comme l'eau froide trempe et fait acier le fer.

nomma tombeau de Méhul. Elle est restéc et restera une des plus belles des collections. Pirolle rendait ainsi le souvenir de son ami agréable aux yeux, comme Méhul lui-même l'avait laissé aux oreilles et aux caurs.

Avant de connaître Pirolle, j'avais eu dans ma vie une histoire de tulipes et de jacinthes très-honteuse. Mon frère, Eugène Karr, qui a été récemment décoré pour de si importants perfectionnements apportés dans l'industrie des fers, mon frère Eugène et moi, – j'avais huit ans, ct lui pas tout à fait sept, - nous volâmes, un matin, les tulipes et les jacinthes d'un voisin, pour nous faire un jardin particulier dans le sable du jardin de l'école où on se débarrassait de nous quelques heures chaque jour. J'ai raconté tout ce drame poignant dans le Voyage autour de mon jardin. Heureusement que saint Augustin aussi a volé des poires dans son enfance, et qu'il le raconte dans ses Confessions : « Ces poires étaient bien mauvaises, dit-il, et n'étaient sucrées que par ma méchanceté. »

C'est surtout en fait de poires que le fruit dérobé par le méchant risque de remplir sa bouche de gravier.

J'ose dire que j'étais plus excusable que saint Angustin : les tulipes et les jacinthes étaient belles, et la tentalion plus forte; de plus, c'est un crime plus honnête de voler des choses belles pour les yeux que de voler des choses bonnes à manger.

Trente ans plus tard, j'empêchai mon frère de gronder sa fille, qui, âgée à son tour de six à sept ans, avait fait, dans mon jardin de Sainte-Adresse, une ample moisson de fleurs, les avait mises dans son petit tablier, et s'amusait à les jeter une à une dans le ruisseau qni traversait le jardin.

Je le pris à part, et je lui dis :

- Te souvient-il de notre crime de la rue des Ré. collets ? C'est ta fille qui devait nous le faire expier :

Nascetur nostris ex ossibus ultor.

Une polémique s'engagea, et, les têtes étant montées, la guerre s'envenima : des amis se brouillèrent, des neveux furent déshérités, des époux se séparèrent, des amants ne s'épousèrent pas; des brochures furent lancées.

- Le blanc, disaient les vieux, c'est un jaune effacé; le blanc est l'étiolement du jaune; l'or l'emporte sur l'argent, le soleil sur la lune. Perdra-t-on ces magnifiques plantes, gagnées par tant de patience intelligente!

-- Le jaune, disaient les jeunes gens, c'est le blanc qui roussit, c'est le blanc sali, c'est une couleur tombée dans le domaine du ridicule. De plus, les fonds blancs sont plus vite débrouillés que les fonds jaunes; une tulipe à fond blanc peut être jugée en quatre ou cinq ans, tandis qu'il faut altendre quinze ans le dernier mot d'une tulipe à fond jaune.

- Voilà bien la jeunesse ! disaient les vieux; ça ne peut pas attendre; ça veut récolter avant d'avoir semé ! Nous altendons bien, nous qui sommes vieux et qui n'avons plus beaucoup le temps d'altendre ! Mais non, ce que nous avons payé de quinze ans de soins et de sollicitude, il faut que ces messieurs l'obtiennent de suite!

- Vous êtes des routiniers, des rétrogrades, des ennemis du progrès !

- Et vous, des révolutionnaires et des anarchistes... des jeunes gens ! en un mot, vous êtes des blancs-becs!

- Et vous des vieux bé--jaunes !

Pirolle était un des premiers parmi les révolutionnaires; il écrasa les deux tiers de la collection de son père ; il ne garda que les fonds blancs; et, pour concilier avec ses théories nouvelles le respect qu'il devait à son père, et comme père et comme tulipier, et aussi pour ne pas perdre l'appui d'un nom estimé parmi les amateurs, il soutint toujours que son père n'avait cultivé que des fonds blancs... Pie mendax! mensonge pieux ! qui lui permettait d'excepter son père des injures qu'il avait dites à ses adversaires et de celles qu'il se proposait de leur dire; car Pirolle, je l'ai dit, était un fleuriste violent.

Pirolle et Méhul avaient fait un fort semis de graines récoltées sur les meilleures tulipes (à fond blanc, bien entendu) laissées par le père Pirolle; ils avaient pratiqué la fécondation artificielle, inaginée récemment par les moines du couvent de Kremsmünster, qui devaient à ce procédé une riche et célèbre collection d'aillets.

Méhul mourut en 1817, sans avoir vu le résultat du semis qu'il avait fait en collaboration avec Pirolle. Pirolle était emporté, inexorable, haineux pour ceux qui n'étaient pas de son avis sur les fleurs; c'est ce qu'on appelle généralement avoir tort; mais, au demeurant, c'était un homme distingué, instruit, et qui ne manquait pas d'élévation dans les sentiments.

Il eut une idée poélique : il choisit dans le semis, qui ful très-heureux, la plus belle des tulipes; elle avait le fond blanc et était richement ravée et brodée de lilas qui était ombre de violet, ombré à son tour de noir. Il la

C'est à nous que nos enfants rendent les chagrins quc nous avons causés à nos parents, et c'est à leurs enfants qu'ils rendront la tendresse que nous avons pour eux.

Ne ressemblons pas à ces gens austères pour les autres, qui n'admettent l'obéissance que quand ils peuvent l'imposer, et qui ne se rappellent le respect qu'on doit aux parents que quand arrive pour eux le moment de l'exiger de leurs enfants. .

C'est après 1830 que je fus présenté chez Pirolle. J'adorais alors les Neurs, mais en ignorant; je les aime encore un peu plus aujourd'hui que je les connais bien ; il y a assez d'autres choses que je n'ai pu aimer que jusqu'au moment où je les ai connues.

Il me fit voir sa très-belle collection ; il était roide, impérieux , inflexible. Il n'avait de tulipes que celles qu'il avait semées et celles que lui avait laissées son père, et il se vantait de n'en avoir pas d'autres. Il ne pensait pas qu'il y eût de vraies tulipes en dehors de son jardin ; il n'aurait pas jugé d'autres tulipes dignes de servir de fumier et d'engrais aux siennes.

Je me permis de lui demander s'il ne faisait pas d'é. | changes.

- Je donne rarement des tulipes, mc dit-il, mais je n'en accepte jamais, ou du moins je n'en admets pas dans mon jardin.

Quand on avait bien vi ses tulipes, il vous menait dans ne peiite cour dépavée; là, il avait composé une terre contraire aux tulipes, avec aulant de sollicitude qu'il en

avait composé une favorable pour ses plates-bandes; il fleurs, elles me racontent encore chaque jour de mon avail mis le même soin à chercher une mauvaise expo. enfance et de ma jeunesse ; et elles me conservent vivant sition, auprès d'un mur, à l'ombre.

le souvenir des chers moris que j'ai perdus, ou de ceux Alors il vous montrait quelques plantes, languissantes, dans le cæur desquels je suis moi-même mort de celle éliolécs, décolorées, éplorées, et vous disait :

odieuse fin qu'on appelle l'oubli. - Voici quelques-unes des plus belles lulipes de llol. Une autre bizarrerie me frappa : on cherchait alors, lande et des diamants des amateurs les plus forts de comme on cherche encore, la rose bleue et la rose capuFrance, que l'on a eu l'indulgence de m'envoyer en cine double. présent...

On les annonce de temps en temps; mais la rose bleuc Et il attendait, en vous regardant en dessous, pour jouir est violette, quelquefois même amarante, et la rose cade votre impression.

pucine n'est pas capucine. Pour peu qu'on ne fût pas tout à fait ignorant en jardi La rareté du bleu dans les fleurs l'a rendu commun sur nage, on ne pouvait s'élonner que d'une chose ; c'est que les catalogues des marchands; moins on en trouve, plus ces tulipes ne fussent pas devenues de la salade, de la on veut en vendre, car il se vendrait cher; si bien que, barbe-de-capucin. Sans être savant, je n'étais pas non depuis que je m'occupe séricusement de jardinage, j'ai plus ignorant; grâce au ciel ! j'ai été élevé parmi les ! dù, pour éviter les confusions, ajouter à la palelte des

[graphic]

Amateurs de tulipes. peintres et du prisme une couleur que j'appelle bleu de la rose capucine, il est vrai, mais sur lequel s'épanouisjardinier. Elle ne forme pas un point, un rayon comme | saient de petites roses semi-doubles, d'un jaune pâle. Jc les autres couleurs, elle s'étend de l'amarante au violet risquai l'observation que cette rose capucine double n'éet au brun.

tait ni double ni capucine : il me regarda, haussa les Pirolle m'annonça, dans celle visite, qu'il possédait la épaules et ne me parla plus. Quand je le quittai en le rerose capucine double. Il n'avait pas daigné la chercher et merciant, il ne m'engagea pas à revenir. Je crois vraila trouver lui-même. Comme le regrettable, l'illustre m ent qu'il voyait celle rose capucine. Arago faisait découvrir les comètes par son secrétaire, un Je suis devenu, depuis ce temps, assez véridique et de ses amis avait trouvé cette rose. Pirolle, je l'ai dit, ne assez familier avec moi-même pour me dire ici que j'étais reconnaissait alors, comme fleurs sérieuses, comme fleurs, un jeune sot de contredire cet homme. Je n'avais pas que les tulipes, et, entre les tulipes, ses tulipes à lui; les appris encore à respecter le bonheur, comme je le fais autres tulipes et les autres fleurs, il les appelait « des bou aujourd'hui; par suite de quoi je change volontiers de quels. »

chemin pour ne pas déranger un moineau qui a trouvé Pirolle me conduisit dans un coin de son jardin et me une graine, et la vide en jetant de côté des regards inmontra' un rosier qui avait le feuillage de pimprenelle de l quiets.

Par suite de la même soltise, je sus blessé de la froideur, loi; autrement cette plante devient ce que Pirolle appedu jardinier, et comme une autre fois, par suite d'une lait « une fleur dégoûtante. » (Il s'agissait d'une tulipe autre sottise, j'étais content de la forme et du fond de dont l'onglet, le bas du pétale, qui doit être blanc, se troumon observation sur la rose capucine double, qui n'avait vait légèrement azuré.) d'autre défaut que de n'être ni double ni capucine, j'é Mais ne rien faire contre la loi, dans la vie sociale, concrivis quelques lignes où je racontai ma visite chez Pi stitue l'homme qui n'est pas un coquin, et qui aime mieux rolle. Je rendis justice à la beauté de ses plantes, mais je ne pas aller aux galères; mais l'honnête homme s'impose plaidai pour les fonds jaunes, non pas à l'exclusion des à lui-même certains devoirs que la loi n'exige pas stricfonds blancs, mais je demandais la tolérance pour les tement ; l'homme d'honneur en ajoute quelques-uns deux cultes.

au code de l'honnête homme, et le galant homme fait Pirolle fut plus irrité que ne le méritaient l'altaque et encore un petit appendice sur lequel l'homme vertueux l'agresseur. Il publiait un journal d'horticulture, - il

aurait beaucoup à enchérir. Se conformer à la loi que publiait est un mot convenu; - c'est lui qui le premier j'ai établie, c'est, pour une tulipe, ne pas s'exposer à être aurait pu mettre en tête de sa feuille : « Ce journal pa- | jetée par-dessus la muraille. Mais une collection de turaît... quelquefois. » Pirolle était paresseux; quoiqu'il lipes qui se contenteraient de ne pas enfreindre cette loi écrivît très-passablement, il n'aimait pas beaucoup à serait une collection qui aurait une valeur égale à celle écrire; il était toujours en retard; le plus souvent, c'était d'un salon dont on dirait : « On n'y reçoit personne qui en août que paraissait le numéro de janvier, qui renfer ait été repris de justice. » mait des conseils pour février. Quand il s'était si bien mis Ainsi on enchérit beaucoup sur la régularité et sur la en retard qu'il était en retard d'un an, il appelait cela forme du calice que présente la tulipe, sur la netteté des être au courant, parce qu'en effet les mois recommen

stries, sur la pureté du fond, sur celle de l'onglet, sur la çaient à se suivre et paraissaient dans leur ordre et à leur fermeté de la tige, sur « la tenue. » ёpoque.

Il est convenu qu'une tulipe qui ne pèse pas le quart On fut tout étonné, dans la société horticole, de voir d'une once doit être portée sur une tige inflexible, sans paraître un des numéros mensuels du journal de Pirolle ; la moindre sinuosité. il y avait à peine trois mois qu'on avait reçu le précédent. L'amateur qui exhibe une collection est, à cet effet, Celle exactitude avait pour cause le besoin pressant de armé d'une baguette, au moyen de laquelle il désigne aux me foudroyer ; c'était à moi que le numéro était consa- | spectateurs « ses gains » à lui-même, et, de plus, les cré; on dut me prendre, au premier moment, pour une « diamants » et les <( perles » de ses plates-bandes. De fleur nouvelle. J'y étais arrosé d'encre, et de bonne temps en temps il fait remarquer les qualités particuencre, et de l'encre la plus noire. J'y étais appelé fleu lières de la Tulipe qui est en ce moment en scène; il en richon et curiolet.

dit le nom : «Gluck, plante bien « méritante, » striée C'est une leçon dont j'aurais dû profiter, et je crains de lilas et de violet sur fond blanc de crème. de ne l'avoir pas fait suffisamment.

« Czartoriski, fleur de cinquième ligne (cela désigne Un grand tulipier que j'ai encore connu est M. Bachelet, la hauteur), blanche, pourpre et rose. Je vous recom du Havre. M. Baehelet est un tulipier de second ordre, mande la netteté et la blancheur de l'onglet... Et quelle mais il est le premier entre les seconds. Je m'explique: tenue, messieurs, quelle tenue ! » M. Bachelet sème peu, mais il a réuni une magnifique Alors on feint d'appuyer de toutes ses forces avec sa collection. Il y a entre lui et Pirolle, par exemple, la baguette sur la tige de la tulipe, sans pouvoir la faire indifférence qu'il y a entre le grand compositeur et le grand cliner, et on ajoute : exécutant.

- C'est une tringle, messieurs, c'est une barre de fer ! M. Bachelet, de plus, est incomplet, en cela qu'il cul Or, M. Bachelet est un homme de cinq pieds huit tive des camellias et qu'il sème des pelargoniums, autre pouces, pour le moins, bien proportionné et ayant loutes fois géraniums. Il m'avait même fait l'honneur de donner les apparences d'une grande vigueur, pour laquelle, du mon nom à un de ses gains. Le vrai tulipier est commo reste, il a eu autrefois, au Havre, une certaine célébrité. Pirolle : hors des tulipes, il n'y a plus pour lui que des Il était intéressant de voir ce colosse réunir toutes ses bouquets. Ce pelargonium m'a été au cour; c'est un forces pour faire ployer la tige de « Joseph Deschiens » ou honneur auquel je suis très-sensible ; c'est un væu que de « Reine des pourpres », et n'y pas réussir. C'était d'une j'avais émis dans le premier livre que j'ai publié, comme voix haletante qu'il disait : -- C'est une tringle, mesla gloire que j'enviais le plus. - Ce n'est que longtemps sieurs, c'est une barre de fer! et l'essai infructueux plus tard que mon ami Van Houtte, de Gand, a donné tenté et abandonné, il s'essuyait négligemment le front, mon nom à une rose et à une hépatique, M. Porlmer à et prenait un imperceptible moment de repos avant de une rose, M. Martin Joly, de Nice, à un dahlia, etc.

passer à une autre tulipe. M. Bachelet possède une collection de tulipes juste Depuis trente ans, l'horticulture, dans toutes ses ment célèbre, fort bien cultivée et fort bien tenue.

branches, a fait plus de progrès qu'elle n'en avait fait C'est dans le monde entier, mais, à coup sûr, parmi depuis le commencement du monde. Chaque année, de tous les amateurs que j'ai connus, celui qui fait le mieux nouvelles roses sortent des semis persévérants et intellil'exercice de la baguette, il est vrai de dire que la nature gents; des voyageurs nous ont apporté successivement l'a merveilleusement doué à cet effet, et que l'art n'a eu toutes les fleurs crues imaginaires dont les Chinois décorent que peu de chose à ajouter pour arriver à la perfection. leurs potiches et les papiers dont nous faisons des paraVoici en quoi consiste l'exercice de la baguette:

vents. Ces fleurs sont admirablement belles pour la plupart, Quand je vous ai dit tout à l'heure quels sont les de mais n'étaient pourtant pas plus invraisemblables dans voirs de la tulipe envers l'amateur, je vous ai fait une no leur beauté que ne l'étaient dans leur laideur les Chinois, menclature sèche, calme, de ces devoirs, comme il con auxquels cependant on croyait fermement. vient à une loi. Jamais un amateur sérieux ne permet à Au milieu de ces progrès de l'horticulture, les romanune de ses plantes de rester en deçà de ce qu'exige la 1 ciers contemporains n'ont pas voulu rester en arrière des

jardiniers ; ils ont créé une certaine quantité de fleurs et d'arbres, dont j'ai formé un jardin spécial, sous le nom de jardin des Romanciers, dans lequel parlent, se promènent, agissent, aiment, vivent et meurent leurs héros et leurs héroïnes.

Mme Sand a imaginé un chrysanthème à fleurs bleues ; Rolle, un camellia à odeur enivrante; il est vrai que, depuis, le baron Yvon m'a assuré avoir vu et olfacté, en Chine, un camellia odorant, mais il a négligé de l'apporter;

Victor Hugo, un rosier du Bengale, sans épines et sans odeur;

Balzac, une azalée grimpante, qui tapisse une maison ;

M. Paul Féval, une variété de mélèze, qui conserve ses feuilles pendant l'hiver ;

Janin, un cillet bleu, qu'il prétend avoir vu chez Godefroy Ragonot; mais, comme ce jardinier lui-même ne l'a jamais vu, il faut laisser à Janin tout l'honneur de la découverte; il a inventé, de plus, le bleuet odorant.

Dumas a mis au jour une tulipe noire d'ébène, provenant d'un caïeu d'uné tulipe couleur de café, tandis qu'auparavant les caïeux d'un oignon donnaient toujours des fleurs identiques à celles de l'oignon. Cette tulipe café elle-même fleurit l'année même où elle a été semée; variété, ou plutôt espèce aussi nouvelle que précieuse, si l'on veut bien se rappeler ce que j'ai dit sur le temps que les tulipes d'avant Dumas mettaient à fleurir.

On a cherché et essayé bien des définitions du bonheur: hélas ! le bonheur se place toujours dans ce qu'on n'a pas ou dans ce qu'on n'a plus, – désir ou regret.

Quand on possède ce qu'on avait déclaré être le bonheur, on n'en veut plus, sauf à le déclarer derechef le bonheur, quand on l'a rejeté ou perdu.

..... Le bonheur, c'est la boule Que cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule, Et que, dès qu'elle arrête, il repousse du pied.

donner sa parole d'honneur qu'il n'avouerait jamais qu'il la possédait. Il la garda douze ans comme une odalisque dans un harem. Il s'enfermait seul avec elle et ne la montrait à personne. Au bout de douze ans, il la mit dans ses plates-bandes sous le faux nom de « violette de Parme». Son ami la regardait de côté, mais cependant ne la reconnut pas tout à fait. Ce n'est qu'après la mort de cet ami, qu'il pourra arborer le véritable nom de la «perle » de sa collection. Il me l'a dit à moi, un jour qu'il étouffait, il m'a traité comme le barbier du roi Midas traita le trou auquel il confiait que le roi Midas avait des oreilles d'âne, pour avoir préféré M. Verdi à Rossini, comme font beaucoup de gens aujourd'hui. Mais je lui ai promis de mieux garder son secret qu'il ne le gardait lui-même. C'est pourquoi je ne vous ai pas dit son véritable nom, qui eût trahi celui de sa filleule.

M. Anatole ***** reçut un jour un cadeau de douze oignons de tulipes. Ce cadeau lui coûta huit cent mille francs. Voici comment:

C'est dans une ville d'Italie, où il avait un pied-à-terre, que ce présent lui arriva. Il appela un domestique, et lui dit:

- Il faut planter ces oignons de tulipe.

- Si Votre Excellence le permet, dit le domestique, je les ferai planter par un de mes amis, qui est jardinier de la princitula ***

- Comme tu voudras.

Le jardinier, voyant le nom des oignons, qui étaient soigneusement étiquetés, annonça que c'était un présent considérable, que ces douze tulipes étaient les plus belles qui existassent.

L'espèce de cour qui servait de jardin était humide, étroite, etc. Pour quelques milliers de francs, on aurait un terrain qui se trouvait devant. On acheta le terrain Il y avait là un voisin curieux; on acheta sa maison que l'on fit démolir; puis on planta un vrai jardin que l'on agrandit sucessivement. Le jardin était sec, on y fit venir de l'eau de très loin et à grands frais. Puis on fit bâtir un petit palais; puis on eut trois ou quatre procès. En trois ans, les huit cent mille francs étaient dépensés.

Un présent de plantes me coûta un jour, à moi-même, quelque chose comme trois cents francs, ce qui était au moins autant que les mauvais huit cent mille francs de M. Anatole *****, qui a des mines, et qui récolte de l'argent comme d'autres récoltent du blé ou des fèves.

Je demeurais alors au Havre, où j'avais fait un assez beau jardin. Une plante me causait quelque chagrin, c'était le roseau à feuilles panachées (arundo donax fo. liis variegaiis). Ne laissons pas planer de fâcheuses imputations sur le roseau à feuilles panachées; c'est surtout par son absence qu'il me causait ces chagrins. Dix fois je l'avais acheté; trois fois on me l'avait donné au Jardindes-Plantes où j'ai des amis, mais ni les marchands ni les bienfaiteurs n'étaient bien riches eux-mêmes, et on m'en donnait de petits fragments de la grosseur à peine d'une plume à écrire. Jamais il n'avait pu passer un hiver malgré de grandes précautions. Je supposais que la faute en était à la faiblesse des roseaux. Je résolus de faire l'expérience sur une grosse touffe.

J'allai trouver un nommé Pâquet, garçon très-intelligent qui, simple jardinier, a laissé des écrits très-estimables sur son art.

Il avait un journal d'horticulture qui le mettait en rapport avec tout le commerce des plantes. Je lui demandai à qui je devais m'adresser pour obtenir une forte toulle du roseau panaché.

J'ai vu un homme bien malheureux.

C'était le maitre d'une des plus belles collections de tulipes qu'il y eût en Europe.

Il avait pour ami et pour voisin un autre amateur, beaucoup moins riche que lui en tulipes, mais semeur infatigable. Celui-ci, un jour, obtint une tulipe blanche, violette et gris de lin, nouvelle et parfaite, à laquelle il donna le nom de son ami. Supposons que ce nom soit Charles...

- Vous saurez tout à l'heure pourquoi je ne sais, à ce sujet, qu'une hypothèse.

Mais il lui dit: -- Si je ineurs avant toi, tu auras ma tulipe, la chose est écrite dans mon testament. Mais tu ne l'auras pas de mon vivant; tu m'as refusé vingt fois quelques-uns de tes « diamants », quelques-unes de tes « perles. » Tu as dépensé de grosses sommes pour ta collection; je veux avoir un petit avantage sur toi qui en as tant sur moi. Tu n'auras pas ma tulipe.

Charles essaya d'abord de dénigrer la tulipe, mais elle élait parfaite. Il la demanda, il employa les prières, les menaces, la bouderie, tout fut inutile. L'ami savait le compte de ses caïeux, et quand il en eut un certain nombre, assez pour être certain de ne pas perdre sa tulipe, il se mit à écraser tous ceux qui se produisirent. Charles alors devint rêveur, triste; il lui sembla que ses tulipes n'étaient plus rien; il n'en voulait plus qu'une seule, la seule qu'il n'avait pas. Il changeait à vue d'ail, il maigrissait, il devenait inquiet, chagrin, grognon; ses domestiques menaçaient de le quitter, ses amis l'avaient abandonné. Enfin, le désespoir le jeta dans le crime; il fit voler un caïeu de la fameuse tulipe, mais le voleur lui fit

« PreviousContinue »